CHAPITRE Xtl
Cependant Ralph avait justement compté sur la faiblesse de lord Verisopbt. Epris des charmes de Catherine, le jeune homme, aprè» d'inutile» démarches pour la revoir, résolut de s'adresser à l'usurier en personne, chez lequel il se rendit avec l'inséparable sir Mulberry.
Ralph montra d’abord qurlque répugnance à livrer l'adresse de sa nièee.
— Vraiment , milord , dit-il', j’ai besoin de réfléchir avant de voub répondre. — Du tout, du tout; je ne vous accorde pat un moment.
— Aucun bien ne résulierà de votre connaissance ; ma nièce a été bien élevée et dans de bons principes; elle rst belle, pauvre, sans appui...
lUIpli murmura cet exposé sommaire de la Condition de Catherine comme s’il se fût parlé à lui-même ; mats le regard perçant qu'il lança en même ternp* à son compagnon prouvait assez que c’était sur lui que le vieil usurier voulait faire impression. — .Mon seul désir est de la voir, s'écria lord \ erisopht; il n y a pas de mal à ce qu’un homme recherche la présence d’une jolie femme, n’est-ce pas? Allons, où demeure-belle? Vous savez que vous vous enrichissez à mes dépens, Nickleby, el, sur mon âme, je ne M'adresserai jamais à d'autre* qu’à vous, si vous faites droit à ma demande.
Cette promesse décida l’usurier, qui révéla la demeure et l’occupation actuelle de sa nièce. N ajouta qu’à sa connaissance la famille Wi-
litterly avait l’ambition de se lier avec des personnages de rang élevé, et qu’un lord était sûr d’y être parfaitement accueilli.
— Ainsi, ajouta-t-il, votre Dut étant seulement de la voir, vous pouvez vous présenter toutes les fois que vous le jugerez convenable. Lord Verisopbt secoua à plusieurs reprises la main rude derusurier, et il allait prendre congé de lui, quand un coup de sonnette se fit entendre. Au lieu de laisser s’éloigner le lord et son compagnon avant d'introduire la personne qui venait d’entrer, Newman, par des raisons connuesde lui seul, annonça immédiatement: — Madame Nickleby!
— Madame Nickleby! s’écria sir Mulberry Hawk.
C'était en effet cette excellente dame, qui avait reçu des offres adressées au propriétaire, au sujet de la maison de la Cité, et venait en diligence les communiquer à M. Nickleby.
— Vous ne la connaissez pas, dit Ualph à sir Mulberry. Entrez au bureau, ma... ma... ma chère. Je suis à vous de suite. — Je ne la | connais pas! s’écria sir 3Ialberry llawk s'avançant vers la dame étonnée. Est-ce là madame Nickleby, la mère de miss Nickleby, de cette ; délicieuse créature que j'ai eu le bonheur de rencontrer ici la dernière fois que j’y ai diné?... Mais non, ajouta-t-il en s’arrêtant brusquement, non, c'est impossible. Voilà bien les mêmes traits, le même air indéfinissable... Mais non, non; cette dame est trop jeune pour cela.
Charmée de cette flatterie, madame Nickleby s'inclina gracieusement.
Je croîs, mon beau-frère, dit-elle, que vous pouvez dire à monsieur, s’il désire le savoir, que Catherine Nickleby est ma fille. — Sa tille , milonl! s’écria sir Mulberry , la fille de cette dame , milord!
I — .Milonl! pensa madame Nickleby. — Ainsi donc, milord, contl- | nua sir Mulberry, voici la dame au mariage de laquelle nous devons tant de bonheur; c’est la mère de la ravissante misa Nickleby. Remarquez-vous la ressemblance extraordinaire , milord ? Nickleby , présenlex-nous. — Ralph s’acquitta de la présentation avec une espèce de désespoir. — Sur mon âme, c’est délicieux, dit lord Frédéric, comment vous portez-vous?
Madame Nickleby était trop bouleversée par celte politesse bienveillante et par le regret de ne nus avoir mis un autre chapeau, pour faire une réponse immédiate ; elle se contenta donc de saluer et de sourire sans discontinuer, et de témoigner une vive agitation,
— Et... comment va miss Nickleby? dit lord Frédéric. Bien, je l'espère?-— A merveille, je vous remercie, milord, reprit madame [ Nickleby un peu remise; à merveille, milord. Elle ne s’est pas bien I portée le lendemain du dîner et les jours suivants, et je ne pois m’etnf (lécher de penser qu’elle s’est enrhumée dans lu voiture de louage en revenant. Les voitures de louage, mylord, sont tellement désagréables, qu'il vuul presque mieux aller à pied que de les prendre; car, quoique je croie qu’un cocher qui a un carreau de cassé puisse être condamné à la déportation perpétuelle, cependant ils sont si négligents, qu’ils ont presque tous des carreaux cassés. J'ai eu une fois la joue enflée (tendant six semaines, milord, pour être montée dans une voiture de : louage.... La voiture dont je parle était d'un vert foncé, et marquée d’un long numéro, commençant par un zéro et finissant par un neuf.., c’est-à-dire commençant par un neuf et finissant par un zéro.
Après s’ètro ainsi expliquée, madame Nickleby s'arrêta aussi brusquement qu’elle s’était lancée , et couclut en répétant que Catherine ■e portait parfaitement bien.
— Vraiment, dit-elle, je ne crois pas qu'elle se soit mieux porté® depuis qu’elle a eu la coqueluche, la fièvre scarlatine et la rougeole tout à la fois. — Cette lettre est-elle pour moi? grommela Ralph, montrent le petit paquet que tenait Madame Nickleby. — C’est pour vous, mon beau-frère ; et je suis venue jusqu’ici , fa pied, tout exprès pour vous l'apporter. — Jusqu’ici à pied ! s’écria sir Mulberry; mais vous ne comptes certainement pas vous en retourner de même. — Oh! non ; je prendrai l'omnibus ; je n’allais pas en omnibus, du vivant de mon pauvre Nicolas; mais aujourd’hui , vous le savez, mon beaufrère... -— Oui, oui, interrompit Ralph avec impatience, et vous fera bien de partir avant la nuit. — C’est mon intention, mon beau-frère.
— Vous ne voulez pas vous... reposer? dit Ralph, qui n’offrait aux gens de se rafraîchir que lorsqu’il pouvait y gagner quelque chose. — Je vous remercie, répondit madame Nickleby en regardant la pendule. — Lord Frédéric, dit tir Mulberry, nous allons du côté de madame Nickleby, nous la conduirons jusqu’à l’omnibus. — Avec beaucoup de plaisir. — Oh! messieurs, c'est trop de bonté.
3lais sir Mulberry Hawk et lord Y erisopht furent si pressants qne toute résistance fut inutile. Rstph sembla penser avec assez de raison qu’il ax*ait l’air moins ridicule en restant simple spectateur qu’en prenant un rôle dans cette comédie de civilités ; et les deux amis prb* rent chacun un bras de madame Nickleby et sortirent. Cette bonne daine était ravie non moins des attentions dont l’honoraient deux personnages titrés que de l’idée que Catherine pouvait maintenant choisir entre deux grandes fortunes et des maris dans le dernier goût,
— Je ne contrarierai jamais son inclination , se dit-elle , quoiqu'elle eût quitté les deux amis, et qu’elle fût installée dans la voiture. Elle ne m’a jamais dit un mot de ces messieurs, et c'est un®
r reuve certaine qu’elle éprouve un vif penchant pour Pun d'eux.
cquel est-ce ? Le loid est plus jeune, d’un rang phts élevé ; mais je pensé qu’il h’y a pas de comparaison à établir entre Sa Seigneurie et
sir Mulberry. Sir Mulberry a des manières si distinguées, il est si attentif, si bel homme! H y a tant de choses qui parlent en sa faveur ! J’espère qu'elle aura choisi sir Mulberry ! Je suis convaincue* que ce doit être sir Mulberry !
Pendant que la vieille dame ruminait ainsi, Ralph marchait h grands pus dans son bureau, l’esprit troublé de ce qui s’était passé. Dire que Ralph aimait qui que ce fftt au «onde , dire qu’il s’inquiétait d’une seule des créatures de Dieu, ce serait mentir effrontément. Cependant les pensées que lui suggérait la position de sa nièce étaient mêlées d’un peu de compassion. Un faible rayon de lumière, pile même dans son plus vif éclat, perçait l’épais nuage d’égoisme et d'indifférence qui enveloppait le cceur de Ralph, et lui montrait la pauvre fille sous un aspect plus pur et meilleur que celui sous lequel il avait toujours enviwgé la nature humaine.
— Je voudrait n'avoir jamaii conçu ce projet, pensa Ralph. Et pourtant, il contribue h m’assurer le monopole de ce jeune homme dout je tire de l’argent. Vendre une fille! la jeter dans une voie de tentation, d'insultes, de mauvais propos!... Quoi qu’il en soit, j’ai déjà gagné avec lui près de deux mille livres! Trafiquer d'une fille ! bah ! on voit tous les jours des mères qui en font autant.
11 s’assit et eiamina le pour et le contre, en comptant sur ses doigts.
— Si je ne les avais pas mis aujourd'hui sur la trace, reprit-il, cette folle l'aurait fait. Eh bien! ai sa fille a autant d'honneur qu'elle m’a paru en avoir, quel mal s’ensuivra-t-il? Quelques tourments, un peu d'humiliation, quelques pleurs. Ma foi, qu’elle en coure la chance !
Et en prononçant à haute vois ces derniers mots, il ferma sa caisse -de fer h double tour.