‹ Nicolas NicklebyChapitre 24 sur 52 · CHAPITRE XXVtl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVtl

Après avoir établi sa mère et sa tour dans l'appartement de la bonne mis* la Creevy, et s’être oaturê que air Mulberry ne courait pas risque de la vie. Nicolas tourna ses pensées vers le pauvre Smike. qui, apres avoir déjeuné avec Newman Noggs, était resté seul et désolé au logis de ce brave homme, et attendait avec anxiété des nouvelles de son protecteur.

— Je craignais, dit Smike charmé de revoir sou ami , qu’il ne nous fût arrivé quelque nouveau malheur; le temps me semblait si long à la fin, que j'avaia peur que voua fussiez perdu. — Perdu! répondit gaiement Nicolas; vous ne serez pas si facilement débarrassé de moi, je vous le promets; je reparaîtrai sur l'eau bien des fois encore, Smike, et plus oo fera d’effort* pour m'enfoncer, plus je rebondirai à la surface. Mais allons, je suis chargé de vous emmener à la maison. — A la maison ! balbutia Smike eo reculaut timidement. — Oui. reprit Nicolas lui prenant le bras : pourquoi pas? — J’ai rêvé une mai-on autrefois, dit Smike, jour et nuit, jour et nuit, pendant bien de» années; à force de désirer inutilement, je me suis lassé, et j’ai souffert . et maintenant I...— Eli bien! maintenant qu'y -a-t-il , mon vieil ami ? demanda Nicolas en le regardant avec bonté. Smike loi serra la main. — Il n’y a, dit-il, point de maiaou , point de demeure sur la terre pour laquelle je consentisse à vous quitter, excepté une-seule, une *eule... je ne serai jamais vieux ; et si vos maius me placent dans la tombe, si je puis penser avant de mourir que vous viendrez quelquefois la réjouir de l'un de vos bienveillants sourires, dans les jours d'été, quand tout sera vivant, et non pas mort comme moi, je m’en irai à celte demeure presque sans pleurer. — Pourquoi parler ainsi, pauvre eufant, si vous pouvrz vivre beureui avec moi? — Parce que la mort me changera, sans changer ceux qui seront autour de moi, et que, si l'oo m'oublie, du moins je ne le saurai pas. Au cimetière nous nous ressemblons tous, mais ici personne ne me ressemble; je suis une pauvre créature, mais je le sais bien. — Vous êtes une folle créature, reprit gaiement Nicolas; si c’est là ce que vous voulez dire, je suis d’accord avec vous. Mais voici une triste mine pour être présenté à des dames, à ma jolie ucur, dont vous m’avez si souvent parlé. Eal-ce là votre galanterie? fi donc! fi donc!

Smike se ranima et sourit.

Nicolas prit son compagnon par le bras, continua la conversation pour le consoler, lui montra en route divers obje's capables de l’amuser et de le distraire, et le conduisit chez miss la Creevy.

— Catherine, dit Nicolas en entrant dans la chambre où sa sœur était seule, voici le fidèle ami et le bon compagnon de voyage que je vous ai préparée à recevoir.

Le pauvre Smike fut d’abord assez interdit, mais Calberinne l’accueillit avec tant de bonté, qu'il se remit presque immédiatement, et se senlit à son aise.

Smike fut ensuite présenté à misa la Creevy. Miss la Creevy ne fut pas moins affectueuse, et jasa considérablement, non pas avec Smike, dont elle eût redoublé le trouble, mais avre Nicolas et sa sœur. Puis elle adressa de temps en temps la parole à Smike, lui demandant s’il était bon juge en fait de ressemblance; si ce portrait placé dans Je coin lui ressemblait ; s’il ne croyait pas qu’elle eût bien fait de se rajeunir de dis ans, s’il n’était pas d'avis eu général que, soit en peinture, soit eo réalité, les jeunes personnes étaient mieux que les vieilles. Elle accompagna ces réflexions de tact de facétieuses plaisanteries que Smike pensa en lui-même que c’était la plus aimable dame qu’il tût jamais vue. Il U trouvait même supérieure eu amabilité à m.idame Grodden, de la troupe de M. Vincent Crummies, dame irèv-aimable aussi, et qui parlait, sinon plus, du moins plus haut que miss la Creevy.

La porte s’ouvrit encore, et nne dame en deuil entra. Nicolas embrassa la dame en deuil en l’appelant sa mère, et la conduisit vers la chaise que Smike avait quittée quand elle avait para.

— N ou* èies toujours bonne et tecourable au malheur, ma chère un re, dit Nicolaa; vous serez donc favorablement disposée en sa faveur, je lésais. — Certainement, mon cher Nicolas, répondit madame Nicklebj regardant d’un air dur sa nouvelle connaissance et la saluant avec un peu plus de majesté que n'en exigeait l’occaaion, loua vos amis, vous le savex, ont des droits à mes égards, et c’est avec le plus grand plaisir que je reçois toute personne à laquelle vous prenez intérêt, il n'y a pas de doute à cela ; en même tempe, je dois vous dire, mon cher Nicolas, ce que j’avais coutume de dire a votre pauvre père quand il invitait quelqu'un à diucr, et qu’il n’y avait

rien h la maison : — S( voua l'avies amené il 7 a déni joava, lui disais-je, noua aurions été pins à même de le recevoir : — mais ici, re n'eat plus il 7 a deui jours qu'il faut dire, c’est il y a deux ans.

A ces mois, madame Nickleby se tourna vers sa fille et lui demanda tout bas, mais à intelligible voix, ai ce monsieur allait coucher à la

— Parce que , ma chère Catherine . je ne vois pat d'endroit où il aoit possible de le fourrer; c’est la vérité.

Sans paraître aucunement contrariée, Catherine murmura quelques mots à l'oreille de sa mère.

— Ha, ma chère Catherine, dit madame Nickleby en reculaut, comme vous me chatouille* l'oreille! aans doute, je comprends cela, mon amie, sans que voua ayrx besoin de me le dire. Voua ne m'a v ex pas dit, Nic oli», comment s’appelle votre ami/ — Il s’appelle Smike, ma mère.

parc du comté. — Ma chère mère, observa Nicolas, ponvn-vooa supposer que le malheureux orphelin d'une pension d’Yorksbire reçoive bien des lettres d'invitation drs noble» et des propriétaires du voisinage? — Mais je ne vois pa« ee qu’il y aurait lè d’extraordinaire; jetais qae. quand j'élais en pension, i’allais au moins quatre fois parmi chei les Hawkinses. au village de Taunton, et il» sont beaucoup plus riches que les Grinbles, et leurs alliés par mariage, vous vojet donc ' que ce n’est pss si invraisemblable.

Après avoir confondu Nicolas par cet argument péremptoire, madame Nickleby oublis tout d’un coup le véritable nom de Smike. et fol irrésistiblement tentée de l’appeler M. Slammon». Elle at ribua cette panicularilé à la ressemblance frappante des deux noms, qui se prononçaient à peu près de même, commençaient tous deux par un s , et s’épelaient tous d«ux avec un rn. Quelque contrat ble que fût celte identité , elle contribua è établir une bonne intelligence entre Smike et madame Nickleby.

Le petit cercle demeura sur le pied de la concorde jusqu’au lundi matin , où Nicolas se relira dans u chambre pour réfléchir k l’état de ses affaires, et viser aux moyens de nourrir ceux qui étaient désormais à sa charge.

Il eut plus d’une fois envie de recourir è M. Cruramles; mais sa mère ignorait ses relations avec le directeur, quoique Catherine en fàt informée, et il prévoyait raille Objections s’il cherchait des ressources dans la profession d’acteur. Il penaa que le meilleur parti à prendre était de s’adresser encore au bureau de placement.

Ce bureau était tel qu’il l'avait vu jadis, et à deux ou trois exceptions près, il semblait y avoir à la croisée les mêmes placards. C’étaiertt toujours des maîtres irréprochables en quête de vertueux domestiques, et de vertueux domestique» en quête de maîtres irréprochables; d'avantageux placements offerts aux capitaux, et une énorme quantité de capitaux à placer ; enfin mille occasions superbes offertes aux gens qui voulaient faire fortune. C’était une preuve trèsextraordinaire de la prospérité nationale, que depuis si longtemps il ue se fût présente personne pour profiter de tant d'avantages.

On n'avait point prévu l’effet de cette communication; mais ce nom n’eut pas plutôt été prononcé, que madame Nickleby se laissa tomber sur une chaise en gémissant.

— Qu’avex-vous? s’écria Nicolas accourant pour la soutenir. — C’est tellement semblable è Pyke! cria madame Nickleby, c’est si parfaitement semblable k Pjke'. .. Oh ! ne me parles pas, je suis mieux maintenant.

Madame Nickleby passa successivement par tous les degrés d’une syncope, but une cuillerée d’eau d'ut» verre qu'on lui présenta, jeta le reste, et se trouvant mieux, déclara avec uu faible sourire qu'elle était bien folle, et qu'elle le savait.

— C'est une faiblesse dans notre famille, dit-elle, et Ton ne peut m’en blâmer. Voire grand’mère, Catherine, était absolument comme moi. A la moindre excitation, à la plus légère surprise, elle s’évanouissait. Je lui ai entendu dire mille fois qu’unjour, avant son mariage, et tournant le coin d’Oxford Street, elle se heurta contre un coiffeur qui courait, poursuivi par uu ours, et cette rencontre inattendue suffit

Ë ïur la faire tomber en pâmoison. Attendra... que je réfléchisse.

Init-ce Tours qui poursuivait le coiffeur, ou le coiffeur qui poursuivait Tours? Je ne me le rappelle pas positivement, m.isje sais que le coiffeur était très-bel homme , et avait des manières très-distinguées; d’ailleurs c'ett une circonstance assex indifférente au fond de mon récit.

Madame Nickleby étant tombée imperceptiblement dans un de set accès de rétrospection , devint de meilleure humeur, et, au moyen de faciles transitions, elle raconta une foule d’autres anecdotes non moins remarquables par leur à-propos.

— M. Smike est d’ïorksbire, Nicolas? dit-elle après le dîner. — Oui , ma mère; je vois que vous n’avex pss oublié ss triste histoire. — Oh! mon Dieu, non. Ah! elle est bien triste, vraiment! Vous est-il arrivé, monsieur Smike, de diuer avec la famille Grimble, au cblu-au de Grimble? Sir Thomas Grimble était un homme fier, qui avait cinq pieds dix pouces, des filles fort aimables, et le plut beau

Pendant que Nicolas s’arrêtait devant U croisée , un vieux gentleman vint à s’y arrêter aussi en cherchant quelque affiche en lettres majuscules qui pût lui être applicable ; Nicolas aperçut ce vieillard , et cessa instinctivement d’examiuer les affiches pour l'observer plus attentivement.

C’était un homme robuste, en habit bleu à larges pans, dans la confection duquel on avait sacrifié l'élégance à la commodité. Ses jambes massives étaient couvertes de culottes courtes et de longues guêtres, et sa tête était protégée par un chipeau gria à forme basse et à larges bords, comme en portent les riches berbagers. Son babil était boutonné, et un double menton se perdait dans les plis d'une cravate blanche , non pas de celles qui sont roides d’empois et prédisposent à l'apoplexie, mais de ces bonnes cravates du vieux temps avec lesquelles on pourrait aller se oouefter tans danger. Mais ce qui attira

M. Squivrs retrouve SunLe.

principalement l'attention de Nicolaa. ce fut l’œil du vieillard. Jamais cril plut clair et plu» vif n’avaii mieux esprimé l'honnêteté, la joie, le bonheur. Ce vieillard était lit , une nain entre le» boulons de ton h*bit, et l'autre jouant a v» r sa ch inr de montre en or à l’aucieune mode ; il avait la tête un peu de côté , et le chapeau un peu plus de côté que la tête: mai» il était évident qn'il n'avalt pas l'btbitode de le porter ainsi Un tourire si agréable ae jouait sur sea lèvret, une eiprrtaii n ai comique de finesse, de simplicité , de bonté , de bonne humeur éclairait u vieille figure |oviale, que Nicolas fût resté volontiers jusqu’au soir h le contempler, et rôt oublié qu’il jr avait an monde des esprits revêches et de rudes phyrionomirs.

Mai* relie satisfaction devait lui être refuser ; car, bien que le vieillard parut ignorer complètement qu'il eût été l'objet d'un examen, il regarda per hasard Nicolas. e< celoi-ci , craignant de l'offenser , se remit aussitôt k examiner 1rs affiches.

Cependant le vieillard continuait à les passer en revue, et Nicolas ne |touvait ae défendre de lever los yeux sur lui. Ou re la singularité et l’étrange é de son extérieur, il y avait en lui quelque chote de si engageant . de si affable, de si prévenant . Uut de petites lueurs voltigeaient aux coins de sa bourbe et aulour de sr» yeux , que c'était non pas un simple amusement, mais un véritable plaisir de le regarder.

Il n'rst donc pas étonnant que le vieillard surprit k plusieurs repris*^ Nicolas occupé a l'observer ; en ces instants, Nicolas, rougissait et paraissait embarrassé , car il s'était mis à se demander si l’etranger n’aurait pas besoin par hasard d'un commis ou d’un secrétaire; et il ■'imaginait que le vieux gentleman devait deviner sa pensée.

Quoique ces choses so enl longues h raconter, elles ne durèrent que quelques minutes. Comme I étranger se retirait, ses yeux rencontrèrent encore ceux de Nicolas, et celui-ci, pria sur le fait, balbutia uûe excuse.

— Il n’y a pas de mal ; eh ! il n’y a pas de mal! dit le vieillard.

Ce* mots furent prononcés avec tant de cordialité, le son de voix

était si bien celui qu'on pouvait attendre d'un pareil homme, et il y avait tant d affabilité dans ses manières, que Nicolas s’enhardit à poursuivre.

— Voici bi**n des occasions, monsieur, dit-il, et il montra en souriant la croisée. — Eh bien, des gens désireux de trouver de l’emploi y ont souvent songé sérieusement, j’ose le dire, répondit le vieillard. Les pauvres diables, 1rs pauvres diables !

Il continuait sa roule en s'exprimant ainsi; maia.voyaut Nicolas sur le point de lui parler de nouveau, il eut la bonté de ralentir sa marche, comme s'il n’eût pas voulu le quitter k'iisquemrnt. Apres un moment de celle hésitation qu'on remarque parfois entre deux passant* qui ont échangé un regard d'mtelli ;rnce , et ne savent a’ila en araeront ou non la conversation , Nicolas se tiouva aux côtés du vieillard.

— Sous alllfi me parler, jeune homme; que vouliex-vou» me dire ? — Simplement que j’ai eu presque l'espérance... je veux dire la pensée. . que vous aviez un but en consultant ces annonces. — Ab ! ab ' quel but? quel but? avti-vou* eru que je cherchai* une place, bein ? — Ma foi, oui. — Ah! ah ! dit le vieillard , se frottant les mains et le» manchettes comme s'il Ira lavait, c'est uuc prnsée bien naturelle mi tout cas. J'ai eu d'abord la même idée de tout, sur ma parole. — Si vous avn eu celle idée, du moins, monsieur, vous n’avi x pas été bien Joiu de lu vérité. — Quoi ! s'écria le vieillard en le toisant de la tête aux pied»; mon Dieu, c’est impossible; un jeune homme bien né réduit a nue pareille nécessité !

Nicolas le salua , lui souhaita le bonjour, et lui tourna les talons.

— Arrêtes! dit le vieillard, l'attirant dans une »ue détou ruée, où ils pouvaient esu.cr sans êire interrompus, txpliqorx-vous, expliquri-vou* — l a bonté qui règne dans votre physiOnomir et d-n* vos manière», si différentes de tout ce que j'ai vu. m'a entraîné à un aveu que j>- n'aii rais jamais «u l'idée de faire k aucun auire étranger, dans ce v-ste désert de Londres. — Dans ce désert ! dit le vieillard en s'animant ; oui, vous avex ranon. c'est un désert; c'en a été un pour moi autrefois. Je suis venu ici pieds nus, je ne l'ai jamais oublié , Dieu merci !

E> il se découvrit le front avec une impotente gravité. Puis il mit la main sur l'épaule de Nicolas, et remonta la rue avec lui.

— Eli bien ! ponr»uivit-il, comment en ëlts-\ous arrivé là? voua êtes... nVr-ce pas? de qui ?

En disant ces moi* , il posait le doigt sur la manche de l'babit noir de Nicolas.

— Je porte le deuil de mon père. — Ab ! dit précipitamment le viei lard ; il est trinle pour un jeune homme de perdre sou père. Votre mère vit encore peut-être, la pauvre véuve ?

Nicolas soupira.

— Vont avrt des frères et des soeurs ? — Une sœur. — Je U plains, je la plains. J'ai lieu de croire que vous êtes instruit. — J'ai été passablement bien élevé. — Tint mieux , tant mieux ! l'éducation est un grand point, un point 1 res important; je n'eu ai jamais eu, et c’est pourquoi je l’admire davantage dan* les autres. Donnez-moi plus de détails sur vous; rontei-moi votre* histoire. Ce n'est point la curiosité qui me guide ; non , non.

Il y avait quelque chose de si press a nt et de si cordial dans le manière dont tout ceci fut dit, avec un tel méprit de la contrainte et de la froideur qu'éisbiistent lea convenances . que Nicolas ne put y résister. Entre des hommes doués de quelques bonne» et solides qualité* rien n’est contagieux tore me la franchise. Nicolas s’en res-emil aussitôt . et lui cxpo>a sans réserve ses principales aventures, se eealentant de supprimer les noms et glissant aussi légèrement que po'flîble sur la conduite de son oncle envers Catherine Le vieillard écouta très-attentivement, et quand le narrateur se tut, lui prit le brus hvee empressement.

— Pas un mot de plus, pas un 9«ul , dit-il ; suivex-moi , ne perdom pas uns minute.

A ces mou, le vieillard l’enlraina dans Oxford Street, bêla an omnibus qui *e dirigeait vers la Cité, y poussa Nicolas, et l'y suivit.

Comme il semblait dans un état ritraordinaire d'agitation , et qur, toutes les fois que Ni. olas voulait prendte la parole , il ripo tait p r :

— Pas nu mol de plut, mou cher monsieur, pas un mot de plus! — le jeune homme crut devo*r gardrr le silence lit voyagèrent donc ver* la Cité «ans échangée un »cul moi, et (dut il* avançaient, plut Nicolas faisait d'bj poiliè-r* »urla ftn probable de l'avrn'ure.

Quand il» arrivèrent * la banque, le vit illard sortit précipitamment de l'omiiibu» , reprit Ni colas par le bras, et suivit avec lui plusieurs ruelles et passages jusqu'à ce qu'ils débouchassent dans une petite place ombreuse et paisible. Il l'introduisit dans la plus vieille et la plus apparente maison de la place. Il n'y avait à côté de la porte qur celtr inscription : Cbeeryble frères; mai» un coup d'œil rapide jeir *ur les adresses de quelques ballot* épar* ht supposer à Nicolas que les frères Chreryble étaient des marchands , qui faisaient la commivhiou pour l'Allemagne.

Traversant un magasin dont l’aspect indiquait le commerce le p’m actif, M. C rerjble, que Nicolas reconnut uu rr»peot que lui témoi gnai< ni 1rs continuel le* garçons, l'introduisit dans uu petit comptoir formé de chi-.su vitré». Ou y voyait un commis d'un certain âge. gras , joulllu , a tète poudrée et » luucllcs d'«rgeut, ai propre, m en mpt de taches et de poussière, qu’il semblait qu'on IVût enfermé entre les châssis vitrés avant d’en poser le faite, et qu’il n’en était jamais sorti.

— Mon frère est-il dan* sa chambre, Tiin ? dit M. Cbeeryble avec non moins de bonté qu’il en avait montré à Nicolas. — Oui. monsieur, répondit le gros commis dirigeant les verres de scs lunette» vers son patron, et se* yeux 'ers Nicolas; mais M. Trimmers est avec lui. — Ah I ah I et qurl objet l'amène , Tim ? dit M. Cbeeryble.

— Il recueille une souscription pour la veuve et les enfauts d'un homme qui a été tué ce malin dan* le* chantier» île la compagnie des ludrs. Il a été écrasé par un ballot de sucre! — Trimmers est un br-ve homme, dit avec chaleur M. Cheeryble;je lui ai iiraucoup d'obligations. Trimmer* est un des meilleurs amis que nous ayons-, il nous a fait connaître une multitude d’accident» que roua n’anrions jamais sus nou»-mèmes; je lui ai beaucoup, beaucoup d'obigations.

A ces mots. M. Cbeeryble se frotta les moins avec une salUfaction infinie, courut âpre» M. Trimmers, qui sortait en ce moment, et le prit par la main.

— Je vous dois mille remercimenU , Trimmers, dix mille remercimcnls; je vous sais gré de voire conduite, dit 11. Cheerjhle l'attirant dans un coin |«ur n’être pas entendu. Combien y a-t il d'enfants, Trimmers, et qu'est-ce qur mon frère Edwin a donné ? — Il y a aix enfants . et votre frère nous a donné vingt livres sterling. — Mon frère Edwin est un bon g.rçon, et vous ê es un bon garçon aussi , dit )e viribard lut serrant b * mains et tremblunt d'émoiioii . inscrivesmoi pour vingt autos livres... ou... attendes une minute, attendes une minute. Il lie faut pa* avoir l’air île vi*cr k l'o-tcntation ; inserivct-nioi pour dis livres, et Tun Linhiuwafrr pour dix livre* également. Tim, faite* à M. Trimmers un bon de vingt livre». Dieu vous bénira , T rimmers. Vent i diuer ch. x nous quelque jour de cette semaine, vous irou verts toujours votre rouvert mis, et nous serons charmé» de vous recevoir. Ecrasé pur un ballot de sucre !... six pauvres enfants '... (> mon Dieu I mon Dieu !

M. < beeryble prononça ce» parole* aussi vite qn'il le put, pour empêcher le collecteur de la sou-cription de lui fiire d’-micale» remontrances sur le total élevé de l'offrande. Il conduisit ensuite à la porie rnir’ouverie d'une autre chambre Nicolas, également étonné et louché de ce qu'il avait vu cl entendu en si peu de temps.

— Frère Edwin, dit M. Chreryble frappant, et s'arrêtant pour écou'er. êies vous o cnpé, mon cher fière , et avts-vous le temps de m'enleudrr ? — Frère Cb-rlcs, ne m'adresse* pa« de pareilles question» , mais entrez de suite , répondit une vois de l'iotérienr, si semblable k crlle qui venait de parler, que Nicolas tressaillit et crut presque que c'était la même.

Us entrèrent sans parlementer davantage. Quel fut l'étonnement de N icolas quand son conducteur s'avança et échangea un bonjour cordinl avec un autre vieillard, absolument semblable de figure, de taille , d'habit , de gilet, de cravate t de culottes et de guêtre* ! Pour compléter l'identité , un autre chapeau gris était suspendu à la muraille.

Pendant qu'ils se donnaient la main , la physionomie de chacun

d'eux s'éclairait d'une expreaaion de tendresse qu’il eût été délicieui d'observer ehr* les enfants, et qui, chez des hommes de cet âge, était indiciblement touchante. Nicolas put remarquer que le dernier vieillard était un peu plus robuste et plus ramassé que sun frère, mais il ii’j avait pas entre eus d’autre différence sensible, on ne pouvait douter qu'ils fussent jumeaux.

— Frère Kdwin , dit le conducteur de Nicolas en fermant la porte de la chambre , voici un jeune homme de mes amis que nous devons secourir; il faut prendre sur son compte les renseignements nécessaires, par égard pour lui et pour nous; et s’ils sont favorsbles, comme je n’en doute pas, nous devons l'assister , nous devons l’assi»ter, frère Edxrin. — Il suffit, mon cher frère, que vous diairx que nous le devons; vos paroles rendront -ouïe rnquHe inutile, il sera assisté. De quoi a-t-il besoin? que demande-t-il ? Où est Tim Linkinwatçr? faitev-le entrer.

Les deux frères avaient la même manière de parler chaleureuse et rapide. Tous deux avaient presque les mêmes dents , ce qui donnait le méhie caractère I Irur *on de voix.

— Où est Tim Linkinwatrr? dit le frère Edxrin. — Attende!, attendis, dit le frère Charles en prrnant l’autre à part. J’ai un plan , mon cher frère, j’ai un plan. Tim devirut vieux, et Tim nous a servis hdèlemrnt, frère Edwin ; la pension faite à sa mère et à sa scrur, l’achat d’une petite tombe pour la famille quand son pauvre frcre est mort, ne sont pat une récompense suffisante de ses bous et loyaux services. — Non certainement, reprit l’autre. — Si nous pouvons alléger la besogue de Tim, le déterminer a aller de temps en temps à la campagne , le mettre à même de dormir la grasse matinée en n'exigeant plus qu’il arrive d’aussi bonne heure, avec ce régime le vieux Tim Linkiuwater rajeunira, et il e«t notre allié de trois bonnes années. Voyer-vout le vieux Tira Liukinwater redevenu jeune, mon frère Edwin? Je me rappelle de l’avoir eu tout petit gardon , et vous ? Ah! pauvre Tint ! pauvre Tim 1

Et les bons vieillards rirent agréablement ensemble, et chacun d*eux aveit une larme h l’œil en songeant au vieux Tira Liukinxvater.

— Mais écoutes d'abord ceci, frère Edwin, dit Charles eu plaçant dent chaises auprès de celle de Nicolas-, je vai* vous le conter moimême, parce que ce jeune homme est modeste et bien élevé, Edwin, et je ne crois pas convenable de lui faire répéter son histoire co uine à un mendiant , ou comme si nous doutions de sa véracité. — V ous ave* raison, mon cher frère. — Il me reprendra si je nte trompe, poursuivit l’ami de Nicolas; mais en tout cas, ce récit me rappellera le temps où nous i-tions deux enfants sans appui, et où nous gagnions notre premier shilling dans cette grande cité.

Les jumeaux se «errèrent la mai» en silence, et le frère Charles rapporta à sa manière ce qu'il tenait de Nicolas. Il s’ensuivit une longue couver -ation , et unè conférence secrète d’une durée presque égale eut lieu dans une autre pièce, entre le frère Edvvin et ‘liai Linkiiiwater. On peut dire, sans déshonneur pour Nicolas, qu'a près avoir été enfermé dit minutes avec les deux frères, il ne pouvait qu'agiter la main à chaque expression nouvelle de bienveillance et de sympathie, et qu'il sanglotait comme un petit enfant.

Enfin, le frère Ldwin i-t Tim Liukinxvater reparurent ensemble, et 1 im s’approcha aussitôt de Nicolas et lui d t brièvement à l'oreille (car il é ait ordinairement laconique) qu’il avait pris son adr-tse dans le Strand, et lui rendrait visite le soir même à huit heures. Puis Tim essuya ses lunettes, et les remit sur son nez, pour te préparera entendre ce que les frères Cheeryble avaient a dire de plus.

— Tim, dit le frère Charles, vo'is comprenez que nous avons l’inîention de prendre ce jeune homme pour commis?

Le frère Edvvin fil observer que Tim était averti de l’intention, et l’approuvait entièrement; et Tim, ayant répondu dans le même sens, se rengorgea d'un air d'importance, après quoi il y eut un silence profond, que Tim rompit le premier.

— .Mais, dit-il d’un air résolu , je ne viendrai pas une heure plus tard, voua le savez; je ne dormirai pas la grasse matinée ; je n’irai pas à la campagne ! — Au diable votre enlèlrmeut, Tim Lînkinxsatcr, dit le frère Charles sans colère et la figure rayonnante d’aitachemeut pour le vieux commis; au diable votre entêtement, Tim Linkiuwater quelles sont donc vos intention»? — 11 y a quarante -quatre au» dit Tim faisant dans l’air un calcul avec sa pl .me et tirant une ligue imaginart* avant de poser la somme, il y a quarsute -quatre ans que

i ’e tiens les livres de Cbeeryhle frères. Je suis arrivé tous les ma ins i neuf heures, excepté lez dimanches, et je suis resté tou» les soirs jusqu'à dix heures et demie , excepté les jours où les lettre» venues de l'étranger inc retenaient jusqu’à minuit tupin* vingt. Je n’ai jamais couché que dans la mansarde de derrière, les pot» (le flrurs qui décoraient ma fenêtre à mon entrée y sont encore aujourd'hui, la place où vous demeures est à mes jeux la plus belle du monde, la vue que j'ai de ma croisée est la plus belle de toute l’Ang'eierre, et , l'ayant contemp'ée tous le* malin* depuis quarante-quatre au», avant de me raser, je dois W'Oir à quoi m’en tenir. Il y a qnaraule-qualre ans que j’occupe la même enambre. et, si rien ue s'y opposait, je désirerais y mourir. - t^ue parUz-vous de mourir, Tim Linkiuwater? s’écrièrent à la fois les deux jumeaux. — Voilà ce que j’avais à dire, monsieur Edxvin et monsieur Otaries, reprît Tin ; ce n'est pas la

première fois que vous parlez de me donner ma retraite, mais je vous prierai de ne plus m'en reparler.

À ces mots, Tim Liukinxvater sortit, et se renferma dans *a boîte de verre avec l'air d’un homme qui s'est exprimé catégoriquement, et est bien résolu à ne point réder.

Le* jumeaux échangèrent un coup d'œil, et demeurèrent un instant sans parler.

— Il fuit prendre un parti avec lui, dit Charles avec chaleur; il faut lui donner un iutérêl dans la maisou , et . s’il s'y refuse, avoir recours à la violence. Mai» en attendant , mon cher frère . nous retenons notre jeune ami , et la pauvre dame et sa fille sont inquiètes de ldi. Congédions-le donc provisoirement. Adieu, mon cher monsieur ... par ici... prenez garde... Ha* un mot, s’il vous plaît.

En l’empêchant, au moyeu de ces p» rôles décousue», d'exprimer sa reconnaissance , 1rs dent frèrrs le mirent dehors en échangeant avec lui de nombreuse* poignées de main, et feignant, mai* sans tromper Nicolas (car il» ne savaient guère tromper;, d'être complètement insensibles à l'emotion qui le mai rbait.

Qui pourrait raconter l'é'oniiemcnt et 1» joie qu’éveillèrent ces circonstances dans la mai>on de miss h Creèvy et les actions, pensées, e>péranres , conjectures et prophéties qui s’eii'tiivirrnt ? Il »uffil de dire brièvement que, du cousentrm. nt de Tim Linkiuwater, Nicolas fut nommé commis de Cheeryble frères, avec un salaire de cent vingt livres sterling par an.

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