CHAPITRE XXX
Catherine Nickleby commençait h jouir d'une tranquillité qu'allé n'avaii pas depuis longtemps goûtée . même passagèrement. Vivant sous le même toit qu'un frère dont elle avait clé si brusquement séparée, délivrée des persécutions qui pouvaient lui mettre la rougeur au front et l'inquiétude au coeur, elle semblait avoir reprit une nouvelle vie. Sa gaieté était revenue, ses pas étaient légers, ses joues ro?es , cl Catherine Nickleby était plus belle que jamais.
C’est ce que pensa miss la Creevy lorsque la maison eut été mise en ordre de la cave au grenier, et que la prliie femme active eut enfin le temps de songer À ceux qui l'habitaient.
— I) puis que je suis ici . dit-elle, je n’ai été occupée matin et soir que de marteaux , de cloua, de tenailles et de tournevis. — Vous n’avex jamais le temps de panser à vous, je crois, répondit Catherine en souriant. — Mnn Dieu , non , ma chère ; j'ai tani d'occasions de peuser aux autres. Savez-vous que je remarque un grand c anqeinrnt chez une personne de cette maison , un changement très-extraordinaire? — Chez qui? chrx mon frère? — Non, ma chère; c’est toujours le même homme, bon et affectueux, un peu irritable parfois, tel qu'il était lorsque je vous ai connue; mai» Smike, comme il e>ige qu'on l'appelle, le pauvre garçon ! car il ne veut pas de monsieur devant son nom , Smike est bien changé depuis peu. — En quoi ? se porte-t-il plus mal? — Paa précisé ment , quoiqu'il soit faible et in.ilmgre, et qu'il ait une mine que je ne voudrai» vous voir pour rit-U au monde. — En quoi donc ? — Je le sais à peine, dit l'artiste rn miniature ; mais je l'ai observé, et. il m’a souvent fait venir 1rs larmes au» yeux; ce qui du reste n’est pas bien difficile , car je m'attendri» aisément. Je croit pourtant qu'en cette circonstance il y a réellement de quoi pleurer. I). puis qu'il est loi, j'en suis sûre , il est plus intimement convaincu de la faiblesse de son intelligence, il la sent daviiiibiji*, il est affligé de divaguer parfois et de ne pouvoir comprendre de» choses qui sont fort simples; je l’ai épié, ma chère , quand vous n'élicx pas a< prè» de lui ; il était rêveur, concentré , et si triste que sa vue m’était pénible; il se levait brusquement et quittait la chambre, et aon abat «nient était tel que je ue saurais vous dire le mal qu'il rac causait 11 n'yapaa trois temaiues, il était alerte, éveillé, plein d'insouciance et de joie ; maintenant c'est un autre individu, toujours aimant, dévoué, inoffensif , et cependant méconnaissable. — Cette disposition à la mélancolie ne sera que passagère, dit Catherine.
Je le souhaite pour lui, !e pauvre garçon, repartit la petite femme d'un ion grave q»i ne lui était pas ordinal rr ; pais elle ajouta avec son encouraient habituel : Jo vous ai dit ma façon de penser, nuis je me trompe peut-être ; en tout cas, je Vais lâcher de lui redonner du courage ce soir, car il doit m’accompagner jusque chez moi. Je parlerai , je jiwni , je babillerai jusqu'à ce que soi» venue i bout de le faire rire de quelque chose, et plus lût bous partirons, uiirus il s'rn trouvera, et moi *u«M, car ma domestique est peutêtre courtisée eu ce moment par quelque gaillird qui songe à dévaluer ma maison; pourtant je ne sais ce qu'il y a à prendre, excepté les tables et les chais» s; il faudrait un habile voleur pour tirer parti dc« miniatures, puisque je n’en puis rien tirer moi-même.
A ces mot», la petite misa la Creevy te couvrit la tète d'un chapeau et la taille d‘un grand châle, quVlle ««sujet H autour d'elle au moyen d'une grosse épingle; puis elle déclara que l'omnibus pourrait venir quand il lui plairait , car elle était p-ête.
Mais il fallait rnrore prendre congé de madame Nickleby; rt av»nt que celte brave dame fût à court de souvenirs appropriés à la circonstance, l'omnibus était arriv . Sa présence mit l'artiste dans une vive agitation , tt en voulant secrètement allouer A la domesûque une gratté rat ion de dix-huit tous, elle laissa tomber de »on sac dix sous ru monnaie, qui roulèrt-nl dans tous les coins possible* du couloir, et qu‘el|e ne ramassa qu'avec peine. Il y eut ensuite lieu d’rmbrsssrr une seconde foi» Catherine et madame Nickleby, rt de se chargrr d'un paquet et d’un petit panier, et pendant re temps, au dire de misa h Creevy. l'omn bos jurait de la plus terrible manière. Enfin il feignit de s'éloigner; mus la Creevy courut après lui, et y entra rn faisant mille rieuses aux voyageurs, et en 1rs assurant qu elle était désolée de les avoir fait attendre. Pendant qu’elle cherchait une place, le conducteur poussa Smike dedans rt s'écria : Complet I et l’énorme voiture partit avec on bruit pareil k celui d’une demi doutai ne de camions.
Laissons la poursuivre son voyage k la salisfac’ion du conducteur, qui, gracieusement installé au r aon petit escabeau, fume nn cigare odoriférant , pressant, arrêtant ou retardant la marche k sa guise, et assurons- nous de l'état de sir Mulberry llawk. Voyons jusqu'à quel point il est remis des suites de sa violente chute.
Une jambe njeuririe, le corps contusionné, le visage défiguré par dr» eicalrie s , pâli par la fièvre et par ta souffrance, sir M dberry Hauk était étendu sur la couche où il éUil condamné à languir encore quelques semaine*. M: Pyke et M. Plurk buvaient dans la pièce voisine, et par intervalles un rire k demi étouffé rompait la monotonie de Irur conversation. Le jeune lord, le seul membre de cette société qui ne fût pas complètement perverti, le seul qui eût réellement bon cœur, était assis, un cigare à la bouche, A côté de son mentor, et lui lisait A la luenr d'une lampe les passagesdu journal du jour susceptibles de rintéreasrr ou de le divertir.
— Le diable les emporte ! dit le malade rn tournant la tête avec impatience vers la chambre voisine; ne cesseront-ils pa* leur babil infernal ?
M Ml. Pyke et Pluck entendirent cette exclamation, se tarent Immédiatement en se faisant des signes, et remplirent leurs verre* jusqu’aux bords, comme pour s’indemniser du silence qu'on leur imposait.
— Morbleu ! murmura le malade entre ses dents en se tordant aor son lit. ce maielas n*esl-i! pas tisse* dur, celte chambre assez triste, me» douleurs assez insupportable», j*»ur qu’on me tourmente encore? Quelle heure est-il ? — Huit heures rt demie, répondit son ami. — Allons, approchez la table et reprenons les cartes, dit sir Mulberry, encore une partir de piquet.
Il- éisit curieux de voir avec quel empressement le malade, incapable de changer de position, ne pouvant que remuer la tête d’un côté et de l’autre . épiai* tous les mouvement» de son ami durant la partir II jouait avre anbur. sans cependant perdre son sang-froid. Il avait vingt fois plus d'adresse et d’habileté que ton ail ver-aire , qui n'était guère de force A lui tenir tète . même quand il avait beau jeu , ce qui était rare. Sir Mulberry gagnait toujour- ; et quand son compagnon jeta lis cartes et refusa de jouer davantage, le malade éteudil •on bras endolori . et s’empara de» enjeux avec ce juron de triomphe et ce rauque éclat de rire qui pluaieura mois auparavant avaient retenti plus bruyants et plus souores dans la salle A manger de Ralph Nickleby.
Cependant «on domestique vint lui annoncer que M. Ralph Nicklclry était en bus, et désirait savoir comment il allait ce soir.
— Mieux, dit sir Mulberry av«c impatience. — M. Nickbby désire savoir, monsieur... — Mieux, vous dis-je, reprit sir Mulberry en frappant la table du poing.
Le domestique hésita un moment, et dit que Nickleby avait demandé la permission de voir sir Mulberry II«wk, si c’était possible.
— Ce n'est pas possible, je ne pois le voir, je ne put* voir personne . dit le maître avec un nouvel emportement. Von* le savez, imbécile! — J'en suis bien fiché, monsieur, mais M. Nickleby a tellement insisté...
La vérité était que Ralph Nirkleby avait *é luit le domestique, qui, tenant A gagner son argent. et dans l’espoir d’une nouvelle récompense. laissait la porte entrouverte rt ne se retirait point.
— A-t-il dit qu’il voûtait m'entretenir d'affaires? demanda sir Mulberry au bout d'un instant de réflriion. - — Non, monsieur; il a dit seulement qu'il désirait vous parler en particulier. — l)iies-lui de monter... HolA ! cria sir Mulberry passant la main sur sa face meurtrie et rappelant le domestique; enlevez cette lampe, et placez-la derrière moi. Iloulez celle table de cdié, et mettez une chaise Ja b«s... CYst bien.
Le domestique obéit è ces ordres comme s’il eût parfaitement comprît les motifs qui les avaient dictés, et sortit. Lord Verisopht passa dans la pière voisine et ferma derrière lui la porte à deux battants.
On entendit des pis légers sur l’cacslicr, et Ralph Nickleby, le cha-
NICOLAS WlCKLëBï.
AS
peau à U main, te fclivit doucerornl dans la chambre, le corps plié eo avant dans une attitude de profond respect, et les yeux blés aur la figure de son digne client. t*ir M -Ibere» lui fit ii|(nr de i'aU4H>ir.
— Eli bien! NirkU-hy, dit-il agitant la main avec une indifférence affectée; j'ai été victime d'un licbeux accident, vous le voyn. — l,’«t vrai, reprit Ralph, je ne vous aurais pas recouuu, sir Mullwrry.
Les manières de Ralph exprimaient autant de respect que d'humilité , et le sou de sa ton affaiblie témoignait les égards les plus attentifs pour la malade, mais l'eipressioii de sa pby-innoisie, que sir Mulberry ne pouvait voir, offrait un contraste extraordinaire avec ses parole». Il regardait avec calme l'homme étendu devant lui, et tous ceux de ses traits que ne voilait pas l'ombrr de ses sourcils proéminents et contractés portaient l'empreinte d’un sourire sarcastique
— Astryrx-vous , dit sir Mqlberry se tournant vers lui avec effort ; mis-je donc si effrayant, que vous me contemple! avec stupéfaction ?
Ralph recula d’an pas, eut l’air de chercher à contenir un irrésistible étonm mmt , et s'assit avec un embarras parfaitement joué.
— Sir Mulberry , dit-il, j’ai fait demander de vos nouvelles tou* les jours, et même drus fois par jour, au commrnct-meot ; et ce »«ir„ comptant sur nos ancienne* relanons et sur le souvenir d'affaires quinous ont été profitables à tons deus, je n'ai pu m'empêcher de solliciter uoe entrevue ? A vex-vouv... avrs-vons beaucoup souffert ?
Sir Mulberry avait 1rs yeus fermés. Ralph se pu or ha en avant ét laissa le même sourire railleur reparaitresur va fig .re.
— Plus que je ne l'aurais voulu, reprit sir Mulberry en sgilant un bras sous la couverture, et moins que ne l'auraient voulu certaines gros que \0"S connaisse * , cl que nous ruinons de concert.
Ce» paroles fur* ut prononcées avec colère; car la froideur calme de Ralph était de nature à irriter son interlocuteur.
' -r ht quelles sont 1rs affaires qui vons ont amené ce soir ? demanda sir Mulberry. — Presque rien. Il y a des billet» de milord qui ont he»oiu d’êirc renouvelés, mais nous attendrons votre rétablissement. Je... je viens vous exprimer combien je suis fiché qu'un de mes p«renls, que je désavoue d'ailleurs, vous ait infligé un châtiment comme celui... — Un châtiment !... — Je sais qu’il a été sévère , dit Ralph »c méprenant votoulai rement sur le wn» de l'interruption ; et c*e»t pourquoi j’ai plus vivement éprouvé le dé»ir de vous dire que je désavoue ce vagabond, que je ne le reconnais point pour parent, que je 1 abandonne * voire veugeapce.
— E-l-ce que l'histoire qu'on m’a contéte s’est répandue? demanda sir Mulberry en serrant le.» poings et les dents. — Elle a couru partout, répondit Ralph. Tous les club», lous le» salon» de jeu en ont retenti. On m'a même assuré qu'on l’avait mise en chanson. On prétend même que la chanson &>l imprimée , et qu'elle circule partout ; mais je ne l’ai pas vue. — C’est un mm-. onge , s’écria sir Mulberry, je vous dis que c'est un mensonge t I» jumeut §*e»t emportée. — P>rce qu’il l'avait effrayée, dii-on reprit Ralph toujours cul nie et impassible. Il y a des geiilqui prétendent qu'il vous a effrayé vousmême : mais ceci est un hieukonge ; c’est une calomnie que j’ai vingt fois réfutée. *
Eu ai tendant que s’ r Mnjbrrry pftt lier déni mois ensemble. Ralph, la main appuyée «or l'omllr . se tint courbé enavaist, et son visage était immobile comme celui d'une statue de brome. ' s
— Quand je serai bur» de ce maudit lit, s'écria le malade en frappant du poing sa jambe fracturée, je me vengerai comme jaru.ii» homme ne s'est vengé. Les circonstances l'ont favorisé ; il m’a laissé des marques qui dureront nue ou drus semaines; mais je lui en laisserai , moi , qu’il emportera dans la tombe. Je lui déchirerai le orx et les oreilles, je le foulerai aux pieds. Et quant h ce modèle de chasteté . celle fleur de pruderie, celte sœur délira le. je fa...
Peut-être en ce moment le sang glacé de Ralph lui naança-l-il légèrement les joues. Peut-être sir Mulberry se rappela que, tout fripon qu'élait l’usurier, il avait, dans son enfance, enlacé de set bras le cou du itère de Catherine, il s'arrêta, et termina btusquement sa menace inachevée par un effrayant juron.
— Il est pénible , dit Ralph après un momrnt de silence-, durant : lequel il avait regarde le miiLde d'un «il perç«ul ; il est pénible de péti-er que I homme h la mode, le roué, le héros de toutrs le» fêtes a été ainsi traité par un enfant, sur lequel il avait Uni d'avatiléqrj ! Crs gredin» |i ont du bonheur I — Il »nnt besoin d’en avoir , dit sir Mulberry IU«k, qu’il se cache où il voudra. — Oh! il ne se cache pas; H ne songe point à la fuite. Il r»t ici. il se promène en plein jour, il porte la têle hante, il vous attend, il vous brave.
A Ccltr joyeuse peinture du triomphe de Nicolas, Ralph se laissa pour la première fuis entraîner à *a haine; sa figure s'assombrit. — Je jure dit-il, que si nous habiiion» un p»ys oij nous fusions a même d'agir impunément , je donnerai» bien de l'argent pour lui fnirr percer le cœur, pour le faire jeter dans le ruisseau , et déchirer par lei chiens
Au moment oh Ralph, non sans surprendre nn pen son ancien eli.nt. donnait ce petit échantillon de ses sentiments de famille , et prenait son chapeau pour se retirer, lord Frédéric -Vetisopht entra.
r- Au nom dit diable . Hisk , de quoi parlm-vout avec Nicklehy ? Je u’ai jauiai» entendu de charivari aussi insupportable. Couac. couac, couac, «ou, uow, H'ow ; quV»t-< e que ce>a veutdire i — Sir Mulberry s’es! mis en colère, milord, répondit Ralph. — O n’e»l pas a propos d'argent, je I e»père ?. le» affaires vont toujours bien, Nn klrliy P — .Nous sommes toujours d’accord sur les matières d'iutérèl, milord ; sir Mullierry s'est rappelé la cause de.-.
Il devint inu'ilc que Ralph continuât, car sir Mulberry proféra de nouvelles mena' es contre Nicolas avec uu redoublement de fureur.
Ralph, qui n’était p*s mauvais observait ur, fut surpris de voir que lord Yen»opht, occupé d'atuml à friser ses favoris de l'air la plus indifférent, changeât lout à coup de visage en écoulant les tirades pt&»ioin<érs de sou ami. Il fut encore plus surpris quand le jeune lord pria ur Mulberry avec rolère cl d'un ton peu amical de ne plus reparler de ce sujet en sa présence.
— Songri-j bien, llawk , ajouta-t-il avec une énrrgic inarcouluniée , je ne souffrirai jamais, si je puis l'empêcher , qu ou attaque lâchement ce jeune Immuie. — Liebenuot, lord Verbopht' iuterrouipit sir Mulberry. — Oui, lâchement. Si vous l.i aviis dit voire nom, si vous lui «vie* donné votre adresse, et si vuus avits reconnu ensuite que sa condition et >on nmlèrc vous interdisaient de vous battre aveo lui, l'affaire eût été a-set fâcheuse. De I» manière dont elle s'est-pas»ée, vous avec eu tort; j'ai eu tort aussi de ne pas intervenir, et j*rn suis fâché. Ce qut vous est arrivé est plutdl le résultat d’un accident que d’au projet arréié, et l’on ne doit poiut chercher a I rn punir cru llrmeiit. v
A ces mois, le jeune lord se prépare à feutrer dans la pièce voisine; mai», avant d’y arriver, il sc retou •■*«, et dit avec plu» de véhémence encore : — Je crois aujourd'hui, sur mon honneur, que la strur e»l au*si vertueuse et aussi modeste que belle; rt quant su frère, je dis qu’il a ruooiré du cœur, et qu’il s’est comporté en homme et en frère. Tout ce que je désire, ç’est qiie nous nous tirions mu» de cette affaire aussi honorablement qu'il s’en est tiré.
Et lord Frédéric VerisQpht sortit, Lisaant Ralph Nickleby et sir Mulberry dans une stupéfaction peu agréable.
— Est-ce là votre élève? demanda K* pb; ou est-il tout frais sorti des mains de quelque prélre de village ? -— Le* fous ont parfois de pareils accès, répondit »ir Mulberry mwk.
Ralph échangea un coap d'œil familier avec sa vieille connaissance , car leur surprise commune 1rs avail rapproches, et il retourna lentement t hra lui.
Pendant cette scène, l'omnibus avait déposé misa la Creevy et son cavalier et ils éiairtil arrivé» à lenr destination. La bonne peii e artiste ne pouvait lai»»er Smike s'éloigner avant d’avoir pris un biscuit et une gorgée de quelque boisson réconfort, nie. Smike, loin de faire de» façons, avait au contraire regardé ce léger repas comme une préparation indispensable a sa longue course. Il s'ensuivit qu'il resta plus longtemps qu'il ne se l'était d'abord proposé, et que la brune était déjà venue depuis une demi-heure lorsqu'il se mit en roule.
Il n’élaii pas à craindre qu’il s’égarât, car il n’avait qu’à aller toujours tout droit, et prrtque tous le» jours il suivait ce chemin pour conduire Nnolas. Mi*s la l.reevy-le congédia sans alarmes, on lui recopi mandant de présenter ses amiljé» à madame et à miss Nickleby.
Arrivé au pnd de i.ng-late hill . Sq|ike se détourna un peu poor satisfaire M curiosité eu donnant un coup d'oril à la priton de N'eu- gu te. Apre* eu avoir examiné avec effroi les sombres murailles, il reprit son chemin et s'avança juyt-u«riueol à travers les me*. Parmi* rl s’arrêtait pour regarder l'étalage d'une boutique |du» attrayante que les autres, puis il se mettait à courir, puis il s'arrêtait encore , comme un vrai provincial.
Jl contemplait depuis longtemps la devanture d'une bonliqne de bijoutier, souhaitant de pouvoir porter en présent à ses l.ôies un de ces Initiants colifichet», quand le» horloge* sonnèrent huit heure* trois quarts. Tiré de sa rêverie, il repartit au pas accéléré, et passait au coin d’une rue 'adjacente, quand il se »rntit arrêté avec tant de violence, qu'il fut obligé de se cramponner à un tampadère pour n’èlée pas renversé. En même temps, un peut garçon le saLit â la jambe, et tria d'une voix perçante : — C'est lui , mon père , le voici !
Smike connaissait trop bien celte voix. Il jeta un regard de désespoir sur 1 enfant, ei frémit de la lèle aux pied*. M. Squrer* l'av»is j trap • au collet avec la poignée de son parapluie, sur I antre extrémité duquel il pesait de tou<e sa force. Le cri de triomphe avait été poussé par le joune Wackfonl , qui, bravant d’iotiMlrs coup» de pied, se cramponnait an malheureux avec la ténacité d'un bonledogue.
Smike vit tont «la d'un coup d'œil, et ce seul coup d'œil uU au pauvre jeune homme les force» et la voix.
— Ah' la bonne affaire! t'écris M. Sjurers, dont la msin , monlant graduel le «sent le Joug du parapluie, était venue saisir la victime au collet ; ah ! -la délicieuse affaire ! W».h'o< <1 , mon ami , aile* chercher MH ha.-re. — Un fiacre, mou père? — ü«i , mousirur. un fiacre! je ne regarde poiui à la dépense. — Qu'est-ce donc qu'il a^ail? demanda uu maçon qui pa»uil avec ntt de ses camarades — Tout! répondit M. Sqoeers regardant son ancien élève avec ravissement; tout,
NICOLAS NJCKLEHY.
Fia< L i iic«r)U«.
— Votre mère est capable de mourir de joie quand elle recevra celte nouvelle, dit Sqwtn a son fila. — Voua croyex, mon pere? — Prnser que nou» l'a von» retrouvé au détour d'une rue, et que je l'ai atteint du premier coup de mon parapluie comme avec un grappin de fr r ! ah ? ah ! — Ne l'ai-je pa* empoigué tolidement par la jambe, mon père? dit le |>etit Wackford. — Oui, mon fil», dit Squeers eu lui frappant rur (a tête, et vous aurri la meilleure veste et le meilleur gilet du premier élève nouveau , eu récompense de votre mérite. Suives toujours le même sentier, faite» ce que vous voyex faire à votre père, et quand vous mourrez, vous ires droit au ciel, et l'on ne vous demandera compte de rien.
A ce» mot». M. Squeers frappa de nouveau sou fils sur la tête, puis il frappa Smike, mai» plus fort, et lui demauda d'un ton railleur comment il se trouvait.
— Je veux aller cfaes moi. dit Stnike en promenant le» yeux autour de lui d'uu air égaré. — Vous ires bientôt sans doute. Avant une semaine, mon jeune ami, vous vous Irouveret au paisible village de Ootbeboys fYorkshire), et, U première foi» que vous en soriiret, je vousdoune la permission de n’y jamais rentrer. Où sont les habits que vous avies <«uand vous von» êtes sauvé, voleur, être dénué de tome espèce de reconnaissance?
Siuike regarda le coutume propre et élégant qu'il devait aut soins de Nicolas, et se tordit les mains.
— Savrt-vou», dit Squeers, que je pourrais vous faire pendre pour vous être sauvé avec de» olijeu a moi appartenant? Savex-vous que vous avrs encouru la poience en voua enfuyant d’une maison avec une valeur de cinq livres sterling ? Et je ne sais pas même ai ce n'est point l'un des cas oh le corps de» suppliciés est abandonné au scalpel... Hein, savex-vous cela? que penses-vous que valaient les vêlement» que vous aviex ? Savcs-vou» que la botte que vous portirx à une jsmbr coûtait huit francs la paire , et votre soulier sa francs? Mais vous êtes tombé entre les mains d'un homme miséricordieux , remerciex-cn votre bonne é orle.
Les sceptiques auraient pu croire qu'au lien d'avoir de la miséricorde h revendre, M. Squeers en était à court} et leur opinion eût été
Pan». Typographie PUu
M Tim Liakinw«ler, homme «la cwntunc* de la maison Cbeeryble frère».
qai s’est sauvé! s’écria Snswley laissant tomber subitement sou couteau et aa fourchette et ouvrant de grands yeux. — Lui-même, dit Squeers mettant à plusieurs reprises sou poing sous le nex de Smike avec les intentions les plut hostiles. S'il n’y avait paa de dame ici, je lui donnerais... mais n’importe; je le retrouverai.
Ici, M. Squeers raconta comment, oh et quand il avait rattrapé le fugitif.
— Il est clair que la main de la Providence vous a guidé , dit il. Soawley.
El baisssnt les yeux d'un air d'bumilité, il éleva vers le plafond au fourchette surmontée d'un morceau de homard.
— La Providence s'est déclarée contre lui, sans doute, répondit M. Squeers ru se grattant le net , on devait s'attendre à ce qui est arrivé. — La dureté de cœur et les mauvaises actions ne prospéreront jamais, dit M. Snawley. — Cela ne s’est jamais vu, reprit Squeers. h rua de Vuguard, M,
confirmée s'ils avaient vu le pédagogue frapper Smike h la poitrine avec le fer de son parapluie , et lui chatouiller la tète et les épaules avec le» côté* de ce même instrument. ^
— C’est la première foi» que je rosse un enfant dans un ftacre . dit Squeers quand il s'arrêta ponr reprendre haleine. Ça n'est pas très-commode, mais la nouveauté m'y fait trouver un certain attrait.
Pauvre Smike ' 11 parait les coup» de son mieux, et s’était réfugir ilana un coin de la voiture la tête entra les mains et les coudes sur les genoux. Il était étourdi et stupéfié, et avait perdu tout espoir d'échapper au tout-puissant Squeers. Maintenant qu’il n’avait aucun ami pour lui donner de» conseil», il considérait sa position comme anmi desespérée qu’avant l’arrivée de Nicolas à Dolhcboys.
Le voyage lui parut sans fin; les rues se succédaient, et ils allaient toujours, butin. .M. Squeers mil la tête à la fenêtre toutes les demiminutes, et donna au cocher une multitude de renseignements. Après avoir traversé plusieurs rues, que l’aspect des maisuns et le mauvais état du chemin annonçaient avoir été récemment bâûes, M. Squcer» tira le cordon de toute sa force, et cria : — Arrêtes' — Morbleu 1 dit le cocher avec emportemeut, pourquoi tirei-vou» si fort? Vous avrx manqué de me cas»er le bras. — Voici Ia maison, répondit Squeers. C’est la seconde de ces quatre peli'es maisons, d'un étage de hant, a volets vert». U y a sur la porte une plaque de cuivre avec le nom de Snawley. Arrêtes!
Obéissant à cet ordre, le cocher arrêta à la porte de M. Snawley. Ce M. Snawley était le gentleman saint et mielleux qui avait contai deux beaux-fils aux soins paternels de M. Squeers, comme on l'a rapporté daus cette histoire. >1 S |ueers, dont le séjours» prolongeait, était venu loger là, et avait abandonné la Tète de .Maure, qui, ayant expérimenté l'appétit du jeune Wackford, avait voulu le faire payer comme une grande personne.
— Nous voici! dit Squeers poussant Smike dans le petit salon ou M. Snawley et son épouse soupnent avec un homard. Voici le vagabond, le tatou, le rebelle, le monstre d'ingratitude! — Quoi! l'enfant
mon-îenr! il s’est sauvé, il a eu soK du sang de son maître; il n’y a point de crime qu’il n’ait commis. Ab ! la charmante aventure!
L’ouvrier regarda Smike; mais le peu d'intrl igence que possédait le pauvre garçon l'avait comp'étement abandonne. I.a voiture arriva ; le jeune Wackford y entra . Squeers y poussa sa proie; et le cocher s’éloigna lentement ,* laissant a leurs réflexions les deux m»ron*. une vieille marchande de pommes, et un petit garçon qui revenait de l’école, seuls témoin» de cette scène dramatique.
— N’est-ce pas un souge? dit Squeers. C’est bien loi en chair et en os!
Et afin de mienx constater l’identité, M. Squeers administra à Smike plusieurs coups de poing sur l'oreille en riant avec plus de force à chaque coup.
NICOLAS NICKLERY.
J'ai etc, monsieur Snawley, le bienfaiteur de ce drôle; je l'ai nourri, instruit, habillé. J’ai été son ami classique, commercial, mathématique, philosophique, et trigouométrique. Mon bit, mon fils unique, Waekford, a été son frère. Madame Squeers a été ta mère, sa grand'mère, sa tante, et je pourrais même dire son oncle; elle n'a jamais eu de soins pour personne autant que pour lui, si ce n’est pour vos dent charmant» enfants. (Quelle est ma récompense ? Quel est le fruit de ma bonté? Le lait de ma bieuveillance , si je puis m'ciprimer ainsi, tourne et s'en va sous mes yeux I — Ce n'est que trop vrai, monsieur, dit madame Snawley. — Où a-t-il vécu pendant tout ce temps? demanda Snawley. A-t-il demeuré avec?... — Oui, monsieur, interrompit Squccr», avez-vous demeuré avec ce diable de Nickleby?
Mais ui menaces ni coups ne purent arracher à Smike une réponse à cette question; car il avait intérieurement résolu de nérir dans la misérable prison où il allait être renfermé, plutôt que «Je prononcer une syllabe qui compromit son premier et seul ami. |ll se rappelait qu'à son départ de Dotheboys, Nicolas lui avait recommandé le plus profond secret sur les événements de sa vie |>asaée; il s’imaginait vaguement que son bienfaiteur avait commis en l'emmenant un frime épouvantable, qui l'exposerait à quelque grave punition s'il était découvert; et cette idée contribuait à le jeter dans un étal de terreur et d’apathie.
Telles étaient les pensées de Smike, si I on peut donner ce nom à «les visions aussi indéfinies que celles qui erraient dans sa cervelle affaiblie, biles le rendirent inébranlable a la persuasion etàl'iniimulationsiraultanément employées. Voyant ses efforts inutiles, M. Squeers le conduisit dans une petite cbambre de derrière où il devait passer la nuit. L'instituteur prit la précaution de lui enlever se» souliers, son habit et son gilet, et de fermer la porte pour prévenir toute tentative d'évasion ; puis il l'abandonna à ses méditations.
Qui dirait la nature de ces méditations incessantes? qui dirait combien la pauvre créature eut le cœur ulcéré en songeant a sa demeure, à scs amis, aux figures aimables qui lui étaient familières? Four prép rer l'esprit à un sommeil aussi lourd que celui qui pesait •ur le sien , il faut que le développement des facultés mentales ait éié arrêté dès l'enfance par les rigueurs et la barbarie; il faut que des années de misère et de souffrance se soient succédé sans “ lueur d'un seul rayon d'espérance; il faut que les cordes secrètes du cœur, que fait sympathiquement retentir la voix de In tendresse et de la bienveillance, se soient brisées depuis longtemps, et ne vibrent point de l’harmonie d'une ancienne sphère d’amour ou de bonté. 11 faut qu'une pareille nuit intellectuelle ait été pr. cédée d’un jour bien court et bien sombre, d'un crépuscule bien long et bien sinistre.
Il J avait des voix qui, même alors, auraient ranimé Smike; mais leurs sons bienvenus ne pouvaient pénétrer jusqu'à lui; et quand il *e glissa dans son lit, c'était le même être flétri , abattu , découragé, que Nicolas avait trouvé dans la pension de Iktllieboys.