CHAPITRE XXXIV
Le calme le plus profond avait succédé h l’orage, la soirée était avancée et la souper fini, et sou* l'influence d’une tranquillité complète, d'une conversation enjouée et de légère* doses de grog, la digestion marchait aussi favorablement qu'auraient pu a*y attendre tous le* hommes instruit* en anatomie cl au fait de* fonction» de la machine humaine. Le* Iroi* amis , ou plutôt les deux • «•», car am yeux des lois civile* et religieuses M. et madame Browdie ne comptaient que pour un , furent tout h coup épouvanté* par le bruit d'une violenie querelle. Les menaces proférée* éiaieot d'une nature tellement sanguinaire . qu’elles auraient à peine été plus féroce* si la tête de Maure, enseigne de l’établissement, avait surmonté le tor-c d’un véritable et cruel Sarrasin.
— Qu’est ce que c'est que cela? dit Nicolas se précipitant ver* la porte.
Jobn Browdie se dirigeait du même côté , quand sa femme devint pile, et l’avertit d'une voix faible que, s’il s'exposait k quelque danger, elle avait l’intention de s'évanouir immédiatement. J. bu parât déconcerté de ces paroles; mai», incapable de se contenir, il arrangea l'affaire en prenant le bras de sa femme, et sc hâta de suivre Nicolai.
Le couloir qui conduisait au restaurant était le théâtre du désordre, et le* habitué* et les garçon* do restaurant y étdent réunis avec deux ou trois cochers et valets de l'hôtellerie. ll*éi»irot groupé* autour d'un jrune homme qui semblait avoir un ou deux an» de p m que Nicolas. L'indien «lion de ce jeune homme, après s’être eiprimée p»r le* propos ci-dessus mentionnés, paraistait avoir éi beaucoup plu* loin. Ses pieds n'étaient pro égé* que par une pair# tto b*», *t sra pantoufles gisaient k peu de dhtui<:r d’un personnage étendu dans un «soin, et k la tête duquel elles avaient prolwblement été lancée-.
A en juger par leurs signes, leur» clignements d yeux *t leur* murmures. habitués, garçons, cochers , vaet* et servante», «an» compter 1» demoiselle de comptoir, qui regardait par un va»i»ta*. tou* paraissaient disposés k prendre parti contre le jeune déchaussé. Voyant qae ce jeune homme était h peu prè* de son Âge , et n'avait per l'air d'un tapageur, Nicolas, poussé par se* sympathies, se rangea du cêté du plus faible , se plaça au milieu du groupe, et demand-a d'où venait le bruit.
— Qu’e*t-ee que c'est qne ce masque? dit l’un des valet*. — Messieurs , a’ écris un antre , c’eat le lit» aîné de l'empereur de Ruade!
NICOLAS NICKliEBY.
Cm saillies furent accueilli** avec enthousiasme, comme toutes I celles qui dans une foule s'adressent aux gens proprement mis; mais Nicolas les dédaigna , et s'adressant au jeune homme qui venait de ramwuer ut pantoufles, il réitéra poliment ses questions.
C'est une bagatelle, répondit celui-ci.
A ces mots, un murmure circula parmi les spectateurs, et 1rs plus hardis s’écrièrent : — Vraiment! — Tiens , tiens! il appelle cela une ! bagatelle ! — Ah I ah ! c’est heureux pour lui , s'il trouve que ce n'est rien.
Quand ces marques ironiques de désapprobation eurent cessé, deux ou trois iodividus se mirent à pousser (Nicolas et le jeune homme, 4 sa heurter contre eux comme par accident, et à leur marcher sur les pieds. Mais comme le nombre des joueurs n'élait pas limité, John Broudie s'élança dans la mélée, 4 la grande terreur de sa femme, manœuvra vigoureusement 4 droite et 4 gauche , en avant et en arrière, enfonça le chapeau du valet qui avait montré le plus d'animosité, et changea promptement la face du combat.
La plupart des assaillants s'écartèrent 4 une distance aespectueuse, et celui qui avait reçu les pantoufles 4 la tète sortit de la retraite où il avait été confiné par un coup de poing, et se releva , non pourae mettre au niveau de son prrmier adversaire, mais de peur que John Drowdie lui marchât sur le corps par inadvertance.
— Que je le voie recommencer, dit-il ; que je le voie !.. — Que je vous eutende encore tenir ces propos, repartit le jeune homme , et je vous ferai rouler au milieu des bouteilles qui sont là derrière.
Ici un garçon, qui, enchanté de la si èue, s’était frotté tes mains tant qu'il ne s'était agi que de conps de poing, conjura uvec instance les deux assistants d’aller chercher la garde, déclarant qu'autrement il allait se commettre un meurtre , et qu’il était responsable des verres et de la porcelaine placés dans le rouloir.
— Il est inutile ac vous déranger, dit le jeune homme; je passe la nuit ici , et l’on m’y trouvera demain malin si l'on veut me demander compte de ma conduite. — Pourquoi l'aves-vous frappé? demanda l'un des assistants. — Oui , pourquoi l'avez-vous frappé ? répétèrent les autres.
Le jeune homme impopulaire regarda froidement l’assemblée , et s’adrosant « Nicolas :
— Vous me demandiez tout 4 l’heure , dit-il, ce qui s'était passé ; j'arrive de vov*ge, et J’ai mieux a>mé passer la nuit ici que d'aller ce soir 4 mon domicile, où l’ou ne m'attend que demain. Etant venu pour une demi-heure au café avant de me coucher, j'entendis cet individu , attablé avec un de ses amis, tenir les propos les plus inconconvenants et les plus insolemment familiers sur une Jeune personne que je reconnus 4 certains détails, et que j'ai l'honneur de connaître. Comme il parlait assez haut pour attirer l'attention des assistait)* , je lui dis qu'il se trompait dans ses conjectures injurieuses , et le priai de cesser. Il le fit ; mais comme il recommença de plus belle en quittant la salle, je ne pus m'empècher de le suivre, et de favoriser u sortie par un coup de pied qui le mit dans U position où vous l’avex vu. Je sais mieux que personne ce que j'ai 4 faire, ajouta le jeune homme encore échauffé , et si quelqu’un juge 4 propos d'épouser cette querelle , je ne m’y oppose nullement.
Hien ne pouvait paraître plus louable 4 Nicolas que la conduite du jeune homme. Aucun sujet de di>pulc ne lui semblait plut légitime; car, sans cesse occupé de sa chère inconnue, il songeait naturellement qu’il aurait agi de même si Quelque bavard audacieux avait parlé d’elle avec trop de légèreté. Influencé par ces considérations, il prit chaleureusement le parti du jeune étranger, protesta qu'il avait eu raison , et l’assura de son estime II fut vigoureusement secondé par John Broudie.
— Qu'il prenne garde 4 lui , dij le vaincu , dont le garçon venait de brosser les habits, je ne me laisserai pas toujours frapper 4 propos de rien! Ce serait beau vraiment qu'un homme ne pût admirer une jolie femme sans être mis en piècea I
Celte réfleiion parut d’un grand poids 4 la demoiselle de comptoir; elle s'écria en arrangeant son bonnet devant la glace que rien n'élait plus vrai, et que ai l'on châtiait les gens pour des actions aussi innocentes et aussi naturelles que celles-là, faut de gens s’exposeraient 4 être battus qu'il n’y aurait plus aises de monde pour les battre. Bref, elle ne concevait pas la conduite du jeune inconnu.
— Ma chère dame, dit celoi-ci 4 voix liasse eu s'approchant d'elle.
— Laissez-inoi tranquille, monsieur. — Kcoufet-moi , de grâce. S'il était criminel d'admirer une jolie femme, je serais moi-même le p us coupable des hommes; car les cba raies de la figure produisent sur mol l’impression la plus extraordinaire, et je l'éprouve en vous regardant. — C'est très-joli , répondit la demoiselle, mais... — Mais U faut qu'on parle de la beauté avec respect, en termes convenables, avec le senümènt intime de ce qu'elle vaut, tandis que cet homme n’a pas la moindre idée...
l.a demoiselle de comptoir interrompit la conversation pour demander au garçon, d’une voix perçante, si l'homme qui avait été jeté 4 terre allait rester toute la nuit dans le couloir, ou laisser enfin l'entrée libre. Les domestiques de l'hôtel cédèrent 4 cette insinuation , et l'infortunée victime fut expulsée en un clin d'œil.
— J’ai déjà vu ce garçoo-14, dit Nicolas. — Vraiment! répondit sa
nouvelle connaissance. — JVn suis certain; oü diable?... Attendez, il appartient 4 un bureau de placement situé 4 l’ouest de 1a ville. Je savait bien que sa figure ne m’était pas Inconnue.
C’était et» effet le vilain commit.
— C’est singulier! se dit Nicolas réfléchissant 4 la mauière dont ce bnreau de placement lui apparaissait de temps 4 autre et au moment oit il y songeait le moins. — Je vous ai mille obligations d’avoir bien voulu défendre ma cause quand elle avait si grand besoin d'avocat, dit le jeune étranger en riant et en tirant une carie de sa poche. Peut-être me ferez-vous l’honneur de m'apprendre où je pourrai vous aller remercier.
Nicolas prit la carte, la regarda involontairement, et donna des signe» d’une vive surprise.
— M, Frank Cbeerybte! s'écria-t-il, le neveu de MM. Cheeryblô frères, qui est attendu demain! — Je ne m’intitule pas ordinairement le neveu de la compagnie, répondit M. Frank d'un ton jovial; mai* je suis fier de me dire le neveu des deux excellents indiviüus qui la composent. Vous êtes, 4 ce que je vois, M. NUkleby, dont j'ai tant entendu parler. Voici une rencontre inattendue; mais elle n’en est pat moius agréable , je vous assure.
Nicolas répondit à ces compliments par d'autres analogues, et ils échangèrent une poignée de main. Puis Nicolas présenta John Brovdie, qui était resté pétrifié d'admiration en voyant la demoiselle de comptoir si adroitement gagnée 4 la cause du bon droit; ils moulèrent ensemble d«nt la chambre, avec madame Broudie, et passèrent la demi-heure suivante dans les plaisirs d’une conversation amicale.
A en juger par ce qui avait eu lieu, M. Frank Cheeryble avait la tête chaude, ce qui n'eit point, chez les jeunes gens, d’une rareté phénoménale. 11 était vif, aimable, de bonne humeur, et avait beaucoup des traits rt du caractère de ses onrles. Ses manières étaient simples comme les leurs, et respiraient cette cordialité qui captive aisément les cœurs généreux. Il était gai et intelligent, cl il fut accoutumé en cinq minutes aux bizarreries de John Broudie, comme s’il l'eût connu depuis l’enfance. Aussi produisit-il l'impression la plus favorable, non-seulement sur le digue paysan et sa femme, mais encore sur Nicolas, qui s’applaudit en retournant chez lui de cette connaissance nouvelle.
— Mais, pensait-il , que faisait 14 ce commit de bureau de placement? Est-ce que le neveu connaît l'histoire de cette charmante personne? J'ai appris, l’autre jour, par Tin» l.inkinwater que M. Frank venait prendra un intérêt dans la maison de Londres, qu'il avait dirigé [tendant quatre ans celle d’Allemagne, et que depuis six mois il s’était occupé d établir une agence dan» le nord de l'Angleterre; cela fait quatre ans et demi. Elle n'a pas plus de dix-sept an*... d x-hujt ans au plut; c’était donc une enfant quand il e»t parti. Il ne pouvait la connaître; il ne l'avait jamais vue. En tout cas, il n’est pas a craindre qu'elle lui ait donné son cœur, c'est évidènt.
Celait là le seul point qui occupât sérieusement Nicolas.
Le» même» idées le poursuivirent toute la nuit. Après être convenu, 4 part lui, que Frank (heerjble ne connaissait pas 1a mystérieuse jeune fille, il se dit que lui-même était exposé 4 ne la revoir jamais; et se créa, sur cette hypothèse, une succession de tourments chimériques.
Le jour ne hâte point sa venue pour complaire aux amoureux en proie 4 l’insomnie, et le soleil se lève 4 l'heure Indiquée par les almanachs sans avoir égard 4 aucune considération particulière. Le nuira reparut donc comme de coutume, et M. Frank fut reçu et fêté joyeusement par ses oncles et par Timothée Lllkinwittr,
— Ah ! M. Frank et M. Nickleby se sont rencontrés hier au soir, dit le vieux commis quittant lentement son tabouret et s’appuyant contre le pupitre; c’est vraiment une coïncidence remarquable. Je ne vois pas au monde de ville comparable 4 Londres pour œt sortes de hasard»? En e*t-il en Europe? Non. En Asie? Non assurément. En Afrique ? Point du tout? En Amérique? Encore moins. Où donc ea trouver? — Je ne vous contredirai point l;i-de»tus, dit Frank ea riant, et me contenterai de me féliciter de cet heureux hasard. — Eh bien 1 tant pis; j’aurais voulu vous entendre combattre moi opinion. Je von» aurais terrassé!...
Il était impossible d’exprimer par des mots le degré d'abaissement mental auquel eût été réduit, dans la discussion, l’aventureux adversaire de Tim LinkînwaU r. Le commis en resta donc 14, et remonta sur son tabouret.
— Nous devons être enchantés, frère Edwin , dit Charles, d’avoir avec nous deux jeunes gens comme uoire neveu Frank et M. Nickleby. — Certainement , Charles, certainement. — Je ne psrle pas de Tim, parce que c’est un enfant, un être nul, dont nous ne nous occupons jamais. QuVo dites-vous, monsieur Tim? — Je suis jaloux, dit Tim, et j’ai l’intention «le chercher un autre emploi. Ainsi, messieurs, songes 4 me remplacer.
Tim regarda cette plaisanterie comme si exquise, ù supérieure et si extraordinaire, qu'il mit sa plume dans l’encrier, saula 4 bas de son tabouret, et rit à en tomber en pâmoiran, en secouant autour de lui la poudre de sa perruque. Les deux frères ne demeurèrent pas eu arrière , et rirent aussi de l’idée d'une séparation volontaire du vieux
i'im et de tes vieux ma il res. Nicolas et M. Frank rirent soi éclats, pour cacher l'émotion que leur avait causée ce petit incident. Et . dans ce moment peut-être, ils goûtèrent plus de plaisir que n'en fit jamais éprouver au cercle le plus aristocratique la méchanceté la plus spirituelle.
— M. Nickleby, dit Charles en le prenant a part, je désire vivement voir si vous êtes convenablement installé ilaus votre nouvelle demeure : nous ne laisserons manquer de rien, s’il nous est possible, ceux qui nous servent avec tant de xèle. Je veux voir votre mère et votre saur, les connaître, et leur assurer que les légers services que nous pouvons leur avoir rendus sont largement payés par I ardeur que vous témoignes. Pas un mol, mon cher monsieur, je vous prie. C'est demain dimanche; je sortirai sur les cinq heures, à l'heure ou l’on prend le thé, et j’irai vous rendre visite. Si vous n’y êtes pas , ou si je dérange ces dames, j’y retournerai; c’est convenu. Frère Edxtin, j’ai à vous parier.
Les jumeaux sortirent bras dessus bras, dessous, et laissèrent Nicolas pénétré de reconnaissance.