‹ Nicolas NicklebyChapitre 32 sur 52 · nawl*y seul pourrait diro que Stmhe n est pas soo fil · texte numérisé non relu

nawl*y seul pourrait diro que Stmhe n est pas soo fil

I j nouvelle d’une pareille visite éveilla dans le rtrur de madame Nickleby des sentiments de joie et de regret; d'un côté, elle la considérait comme lui présageant son prochain retour aux plaisirs presque oubliés des visites et des soirées; mais de I autre, elle taisait d’amères rélleiions sur l'absence d’une théière et d'un pot au lait d'urgent , jadis orgueil de U uai»on, et gardé» précieusement sur une plauche qui se présentait sous de vives couleurs à son imagination attristée.

Néanmoins, elle s’occupa activement des préparatifs néceaaaires pour la réception de ses hôtes. Après avoir disposé la décoration des appartements, elle alla donner un coup d'œil au jardin, qu'eclairait le plus brillant soleil.

— Ma chère Catherine, dit elle en examinant l'état des allées, je ne sais comment cela se fait, mais pat uu beau jour d’été comme celui-ci, quand 1rs oiseaux chantent de tous côtés, je songe toujours à du cochou de lait rôti a la sauce à l'ognon. — Le rapprochement est curieux, ma mère. — Je n’y comprends rien moi-même, ma chère... attendes. Cinq semaines après votre baptême, nous eûmes pour rôti .. ce ne pouvait être un cochon de lait, car je me rappelle que ce rôti se composait de déni choses, et votre pauvre père et moi n'aurions jamai» songé à manger deux cochons de lait rôtis; c'étaient probablement d-a perdrix. Du cochon de lait!... maintenant que j’y songe, je crois que nous u’en avons jamais eu à dîner, car votre pauvre père n’en pouvait supporter la vue, prétendant que ces animaux ressemblaient à des enfants en bas âge, et il avait horreur des enfants en bas âge . parce qu'il n'aurait pu voir sans ennui s’augmenter le nombre des siens. Mais qui peut m'avoir mis cela dans U tête P... Je me rappelle avoir dîné une fois cbex madame llevan. Elle logeait dans une grande rue, près d'un carrossier, et ce fut dans cette rue qu'uu homme ivre tomba par le soupirail dans U cave d'une maison à louer,

environ une semaine avant le trimestre, et n'en fut tiré que lorsque le nouveau locataire en reprit (tossession. Madame Br van nous donna du cochon de lait, c'est cela probablement qui m'y fait penser, d'autant plus qu'il y avait dans la chambre un petit oiseau qui chanta tout le temps du dîner... c'est-à-dire., ce n’était pas un petit oiseau, car c’était un perroquet, et il ne chantait pas précisément, car il parlait et jurait d’une façon terrible; mais je crois que ce doit être cela , j'en suis meme persuadée. Qu’en dites-vous, ina chère? — Je dis que ce n’est pas douteux, répondit Catherine a»ec enjouement. — Bon, mais est-ce là votre avis? dit madame Nickleby avec autant de gravité que s’il se fût agi d'une question de l'intérêt le plus palpitant. Si ce n'est point votre avis, avoues-le franchement, car il est à propos de savoir à quoi s'en tenir, principalement sur uu point de cette espèce, qui est très-curieux , et vaut la peine d'être éclairci.

Catherine répliqua en riant qu'elle était parfaitement convaincue.

— Eh bien ! dit madame Nickleby en continuant l'inspection du jardin, je déclare qu’il n'y a jamais eu de meilleure créature que Smike. Sur ma parole, je lui sais gré des peiues qu'il a prises pour arranger ce petit treillage, et l'entourer des plus jolies fleurs; seulement, je voudrais qu'il n'eût pas mis tout le sable du côté où voui vous mettes d'ordinaire, Catherine, en ne me laissant que le sol nu. — Mon Dieu, ma mère, répondit précipitamment Catherine , nous changerons de place, si vous voules. ■ — Non pas, ma chère. Je liens à garder ma place habituelle. Mais que vois-je?

Catherine la regarda d’en air interrogateur.

— N'a-t-il pas été planter ici deux pieds de ces fleurs que l'autre

soir je disais aimer à la folie , en vous demandant si vous les aimies aussi ou plutôt, que vous me disiez aimer à la folie, en me de-

mandant si je les aimais aussi... cela revient au même? Sur ma parole, voilà de l’attention! Je ne vois point de ces fleurs de mon côté, mais je suppose qu'elles viennent mieux sur le sable. Voila pourquoi, Catherine , ellr» sont toutes auprès de vous , et il y a mis le sable parce que c'est le côté du soleil. Sur ma parole, c'rst très-bien de sa part. — Ma rarre. dit Catherine, se courbant sur son ouvrage de manière à cacher sa figure, avant votre mariage. . — Au nom du ciel, Catherine, pourquoi remontes- vous au temps qui précède mon mariage , quand je vous parle des attention* de Smike pour moi ? vous ne semblés pas prendre le moindre intérêt au jardin. — Si fait, ma mère, dit Catherine en levant la lêie. — Eh bien' alors, ma chère, pourquoi ne faites vous pas l’éloge de la propreté avec laquelle il est tenu f Que vous êtes singulière, Catherine ! — J’eu fais l'éloge, ma mère, répondit doucement t^itberiiie, le pauvre garçon ! — Je vous comprends à peine , Catherine.

Pendant qu'elle s'exprimsit siusi, madame Nickleby avait cueilli des fleur» qui formiienl un gros bouquet. Elle les divisa en une multitude de petits bouquets, et alla les placer sur la cheminée et les meubles du salon, de la manière la plus agréable possible.

Vers six heures de l'après-midi, un coup frappé à la porte mit la dame du logis dans une vive agitation, et le bruit des pas de deux paires de liolles fut loin de lai rendre la tranquillité. Elle augura que c étaient les deux messieurs Cheeryble , mais ce n’éUieut pas ceux qu elle attendait ; car M. Charles Cheeryble parut accompagné de »on neveu . qui fit mille excuses de se présenter ainsi sans cérémonie. Madame Nickleby, ayant quantité suffisante de petites cuillers, agréa gracieusement les explications de M. Frank, et la présence de cet hôte inattendu n'exciia pas le moindre embarras. Catherine seulement rougit deux ou trois fois, et le vieillard et le jeune homme montrèrent tant d'affabilité , que la gèue ordinaire d’une première entrevue u’accompagna point celle-ci.

On prit le thé en causant; on parla du récent séjour de M. Frank en Allemagne, et le vieux Cheeryble apprit à la société qu’on supposait au neveu d'avoir été éperdument amoureui de la hile de certain bourgmestre allemand. Frank repoussa énergiquement celte accusation , et madame Nickleby fit observer finement que la chalvar .le ces dénégations tendait à confirmer le fait. Lejeune Frank supplia >1. Charles d'avouer que c'était une plaisanterie, et celui ci finit l«r en convenir. Madame Nickleby remarqua avec plaisir la vive rougeur de M. Frank ; car, ainsi qu’elle le réprta souvent en parlant de «•elle scène, les jeunes gens ne se distinguent point par un excès de modestie, surtout quand il s'agit de leur» bonnes fortunes.

Après le thé, on se promena daus le jardin jusqu'à la brune , et le temps s'écoula rapidement. Catberiue marchait devant, appuyée sur le bras de son frère, et s’entretenait avec lui et M. Frank. Madame Nickleby et M. Charles suivaient à peu de dislance , et l'intérêt que le négociant témoignait à Nicolas, l'admiration qu'il exprimait pour Catherine, produisirent un tel effet sur la bonne dame, que n loquacité ordinaire fut circonscrite à d’étroites limites. Smike , objet de l'intérêt général, allait d'un groupe à l’autre, tantôt prêtant l'appui de son épaule s la main du vieillard . tantôt s’approchant de Nicolas, qui, plus familier avec lui, avait seul le pouvoir d'amener un sourire sur cette figure soucieuse.

Les deux bâtes prirent congé après un joyeux souprr. M. Frank Cheeryble présenta deux fois la main à Catberiue, oubliant qu'il lui avait déjà dit adieu , ce qui fut l'occasion de beaucoup de plaiaanteries. M. Charles considéra cette circonstance comme une preuve des

fd t

distraction» ciuKfs a son neveu par le souvenir de son Allemande, et ce qu'il dit à ce sujet provoqua une etplosion d'hilarité, tant il est facile d'émouvoir des cœurs innocents.

Enfin, ce fut un jour de bonheur pur et tranquille, un de ces jours, comme nous eu avons tous quelquefois, dont ou se souvient avec délices , et qui occupe une place importante dans les annales de la vie.

Qui donc ne partagea point la joie générale, quand il avait plus que tous besoin d'ètre hcureni ? Qui donc , dans le silence de ta chambre solitaire, se mit à genoux pour répéter la prière que son premier ami lui avait rnst-ignée , joignit 1rs mains ri les tendit avec égarement , et tomba la face contre terre dans uu accès d'amère douleur ?

cessé, se le répéta à lui -même comme si c'eftt été encore une satisfaction.

— Et ou a-t-il été ? dit Ralph. — lvn France ; le docteur le lui a ordonné, craignant une attaque d’érysipèle, et il est parti. — Et lord Frédéric}* — Il est parti aussi. — Et sir Mulberry empare avec lui les coups qu’il a reçus ! il renonce à la peine du Ulion, il ne demande pat la moindre réparation! — Il est trop malade 2 — Trop malade ! mais je voudrais me venger, iussé-je au lit de mort. L’approche même de ma fio serait ut) nouveau motif d'agir sans délai... mais il est trop malade , le pauvre Mulb.-rry !

En prononçant ces mou a ec autant de mépris que d'emportement, Ralph fit signe à Newman de sortir, se jeta dans un fauteuil, et battit la terre du pied.

— Ce garçon est ensorcelé , dit Ralph en grinçant des denU. Tout conspire en u faveur 1 Qu'on parle doue des bienfaits de la fortune I q u est -ce que l'argeut comparativement à un pareil bonheur?

Il mit avec impatience ses mains dans ses poches; mais, nonobstant la précédente réflexion , il y trouva de quoi se cousoler , car sa figure s’éclaircit un peu, et, si ses sourcils demeurèrent froncés, ce fut l'effet du calcul, et non du désappointement.

— Ce llawk reviendra c« pendant, murmura-t-il, et si je connais l'bomme, sa rage n'aura rieu perdu de sa violence. Obligé de vivre daus la retraite, de mener une existence monotone et contraire à ses habitudes, de s'abstenir de vio, de jeu , de tout ce qu'il aime, il n'oubliera point celui auquel il doit cette renonciation forcée aux plaisirs du moude.

Il sourit, appuja ion menton sur sa main, réva uu moment, sourit encore, se leva et sonna.

— Ce M. Squeers est il venu? dit-il. — Il était ici hier au soir. Je l'y si laissé en partant. — Je le sais, imbécile! dit Ralph avec colère. F-st-il venu depuis? s’est-il présenté ici ce nwùu? — Non, cria New ami sur une gamme très-élevée. — S’il vient pendant mon absence, failes-le attendre. Il sera sansdou’e ici sers 1rs neuf heures du soir, et s’il y a un autre homme avec lui , ce qui arrivera... peutêtre, failes-le attendre aussi. — Je les ferai attendre tou* les deux? —

Oui; aidei-moi a mettre mon pardessus, et ne répétés pas mes paroles comme un perroquet. — Je voudrais bien être un perroquet, dit Newman. — Que ne l'étes-vous! repartit Rilpli en lassant sou pardessus , il y a longtemps que je vous aurais tordu le cou.

N'ewmau ne répondit point à ce compliment; mais en arrangeant le collet du pardessus, il regarda Ralph et parut fortement tenté de lui tirer les oreilles. Toutefois , ses yeux ayant rencontré ceux de Ralph, il modéra l’ardeur de set doigts errants. Ralph lui lança un coup d'tril . lui recommanda de la vigilance, et sortit.

En relation avec des gens de tontes les classes, il fit des visites ches les riche» comme cbes les pauvres. Toutes avaient le même objet , l'argent. Sa figure était un talisman qui le faisait respecter des portier* et des domestiques de ses plus fastueux clients ; on s'empressait

P-g Slipctskew, la vieille ménagère d'Arthur ümle.

CH Ai* Il H E XXXV.

Il j a des hommes dont le seul but est de s’enrichir . n'importe comment, qui apprécient parfaitement la bassesse des moyens qu’ils emploient chaque jour, et affectent cependant le tou de la probité, et gémi -sent de la dépravation des hommes. Les plus vils scélérats qui marchent, ou plutôt qui rampent en ce monde par les voies les plus sales et les plus étroites, jugeut gravement les événements du jour , et tiennent avec le ciel un compte en règle , dont la balance est constamment en leur faveur.

Ralph Nickleby n'éiait pas uu homme de celte trempe, Sévère, opiniâtre, cuirassé, impénétrable , Ralph ne cherchait daus la vie et au delà qu'à assouvir deux passons : la première et la plus violente, c'était l'avarice; et la seconde, c’était la haine. Feignant de se considérer comme le type de l'homme, il ne se donnait point la peine de dissimuler sou véiitable caractère, et choyait sans scrupule tous 1rs mauvais desseins qui g« rmaient en son cœur; le seul précepte de l'Ecriture auquel il fit attention était celui-ci : Connais toi toi-même. U se connaissait bien ; et aimant ii s'imaginer que tons les mortels étaient jetés dans le même moule , il les délestait tous. Les plus fiera d’entre nous ont trop d'amour-propre pour se bsir; mais, comme nous jugeons involontairement le» autre» par nous- même, ceux qui raillent habituellement la nature humaine et affectent de la mépriser sont en général les plus vils et les plus méchants.

Mais occupons-nous de Ralph . qui regardait Newman Noggs d’un œil sévère, pendant que ce digue personnage ôtait ses gant» sans doigts . les étalait avec soin sur la paume de sa main gauche, les polissait avec soin , et les roulait d’un air distrait et comme entièrement absorbé par cette intéressante occupation.

— Il a quitté Londres! dit Ralph leutement. Vous vous trompes. — Pas du tout ; il e»t parti. — Est-ce qu’il est tombé en enfance r — Je ne sais ; mais il est parti.

La répétition de ce mot parti semblait procurer à New man Noggs un plaisir proportionné à la peine qu'il causait à Ralph. Il s'y arrêta aussi longtemps qu'il pouvait le faire décemment ; et , après avoir

de l'admettre, lui qui allait h pied , tandis qu’on refusait la porte h des geot en équipage. Avec les grands, il était d’une douceur moel* leuse et d'une civilité rampante : ses pas étaient si légers qu'ils produisaient à peine un son sur les épais tapis ; sa voix était si faible , que celui auquel H s’adressait l'entendait seul. Mais chex les pauvres , Ralph était un autre homme ; il entrait hardiment en faisant craquer ses boites, il dnnandsit avec éclat et avec rudesse le montant des créances arriérées. Set menaces étaieut brutales et violentes. Ralph changeait encore de caractère avec une autre classe de pratiques* C'étaient des avoués de réputation plus qu'équivoque, qui lui procuraient de nouvelles afTai res, ou lui facilitaient de non veaux bénéfices sur 1rs anciennes. Avec eux , Ralph était jovial et familier; il plaisantait sur les événements du jour, et notamment sur les banqueroutes et les embarras pécuniaires dont son industrie profitait. Bref, il fût été difficile de reconnaître le même homme sous ccsdiffé renu aspects, sans un portefeuille de cuir qu'il tirait de sa poche k chaque visite , et la répétition constante des mêmes plaintes diversifiées seulement par l'expression. — Le monde me croit riche, disait-il sans cesse, rt je le serais peut-être si tous mes fonds étaient réalités* Mais une fois que l'argent est dehors, il n'y a pas moyen de le faire rentrer, et l'on a grnnd’peine à vivre , même au jour le jour.

Vers le soir, Ralph , après avoir prit uu léger repas dans un restaurant, se mit en devoir de retourner chrt lui. Les plis de son front, et son indifférence pour ce qui l'environnait, témoignaient dus profonds desseins auxquels il songeait. Sou abstraction était si complète, qu’en dépit de la vivacité ordinaire de son coup d'œil , il n’observa pas qu'il était suivi par une espèce de mendiant, qui tantôt se glissait sans bruit derrière lui , tantôt le précédait de qutlqnes pas , ou se plaçait à son côté. Cet homme regardait Ralph d'un œil si perçant et avec tant d'attention, qu'il avait plutôt l'air d'une des figures étranges d'un rêve saisissant que d'un observateur ordinaire.

Le ciel s'êlait assombri, et le commencement d'un violent orage força Ralph à s'abriter sous un des arbres du parc de Saint-James. Il s'était appuyé contre le tronc, les bras croisés, et encore absorbé dans ces pensées , quand, levant les yeux par hasard , il rencontra tout à coup ceux de l’inconnu. Il y avait en ce moment sur la figure de l’usurier une expression dont l'étranger parut se souvenir; car elle le décida à s'approcher et à appeler llaip par son nom.

Un instant étonné , Ralph recula , et toisa l'individu de la tête aux

îrds. C'était un homme à peu près du même Âge que lui , maigre,

étri et courbé; sa ligure halée, sinistre, était encore rendue plus ingrate par un teint basané, des joues creuses et des sourcils épais, dont la coul-ur noire contrastait avec la blancheur de ses cheveux. Ses vêtements tombaient en lambeaux , et tout son extérieur indiquait une dégradation profonde. Ce fut tout ce que Ralph remarqua au premier abord ; mais peu à peu il distingua des traits qui lui étaient familiers, et il les reconnut pour ceux d'un homme avec lequel il avait été longtemps en relation , et qn'il avait oublié et perdu de vue depuis non moins longtemps.

L'homme s'aperçut que la reconnaissance était mutuelle , et fit signe à Ralph de rrprendre place sous l'arbre et d'éviter la pluie , i laquelle , dans sa première surprise, il s’était involontairement exposé ?

— Vous ne me rccoimaitrm guère à ma voix, monsieur Nickleby? dit le mendiant d'un ton fatbte. — C’est vrai, reprit Ralph; cependant je me 1a rappelle.'— Je ne suis pins guère semblable à moimême; depuis huit ans je suis bien changé. — Mais, oui. assez, dit Ralph avec insouciance et en détournant la face. — Si j'avais douié de votre identité, monsieur Nickleby, cet accueil et ces manières m'auraient promplemrut convaincu. — Vous aitendiet-vous à une autre réception? — Non. — Vous aviex ration; pourquoi donc exprimer une surprise que vous n’éprouvei pas?

L'homme parut lutter un moment contre l'envié de répondre k Ralph par des reproches. — Monsieur N ickleby . rrprit-il , vou exvou» entendre quelques mois que J’ai à dire? — Je suis obligé d’attendre que la pluie soit passée Si vous parles, monsieur, je ne me boucherai pat les oreilles; mais vos discours pourront n'étre pas moins inutiles. — J'étais autrefois voire confident.

Ralph sourit involontairement.

— Du moins vous m’accordiez autant de confiance que vous en ayez jamais témoigné h qui que ce soit* — Ah I c’est tout autre chose, reprit Ralph en croisant les bras. — Ne jouons pas sur les mots, monsieur Nickleby, au nom de l’humanité. — De quoi? — De l'humanité, répéta l'homme avec énergie. J'ai faim, je suis dans la miaère. Vous devez remarquer en moi , après une si longue absence. Un changement dont je m'aperçois moi-même, moi qui l’ai senti venir lentement et par degrés. Si vous n’en êtes pas ému, apprenez que je manque de pain. Celte considération est-elle capable de vous toucher? — Si c'est ta forme habituelle dans laquelle voui mendiez, dit Ralph, vous avez bien* étudié votre rôle; mais, si vous voulez j écouter les conseils d’un homme qui connaît un peu le monde, je | vous recommanderai tfe prendre un ton moins élevé , ou vous courez la chance de périr d'inanition.

A ces mots, Ralph «erra son poing droit avec « main gauche, inclina la tête, appuya son menton contre ta poitrine, et contempla «on intarfoenteur avec nn visage sombre et renfrogné. Tout indiquait

en lui l’homme que rien ne peut émouvoir ni attendrir. — lé ne «ni à Londres que depuis hier, dit le vieillard jetant les yeux sur ses babils de voyage souillés de boue et *ur sa chaussure usée. — Vous auriez mieux fait de n'yjamait venir, je crois. — Voilà deux jours que je vont cherche pari oui où j’avais des chances de vous trouver, et je commençais à désespérer de vous rencontrer.

Il paraissait attendre une réponse; mais Ralph garda le silence.

— Je suis misérable et repoussé de tous; j’ai près de soixante an«, et je suis sans asile et tans secours. — J'ai soixante ans aussi, répondit Ralph , et je ne suia ni sans secours ni sans asile. Travaillez, ne faites pas de discours dramatiques sur le pain qui vous manque, mais gagnex-le. — Comment? où? indiquez-m'en les moyens, donnex-lestuoi ! — Je vous les ai donnés jadis, répliqua Ralph avec calme; Il est presque inutile de me demander si j'ai envie de recommencer. — Il y a vingt ans, vous vous le rappelez, dit le vieillard d'une voix étoufTée, je vous réclamai une part dans lea bénéfices d’une affaire que je vous avais procurée; et, comme j* insistais , vous me files arrêter pour un ancien prêt de dix livres, «a taux de cloquante pour cent environ. — J'ai quelquo idée du fait, dit Ralph avec insouciance ; eh bien ! après? — Cette affaire ne nous brouilla pas, je me soumis , car j’étais sous les Verrous, et comme vous n’ étiez pis encore parvenu où vous en êtes, vous fûtes charmé de reprendre un commis qui n'était pas excessivement scrupuleux, et conaalsuit votre industrie. —Je cédai par bonté d'Ame h vos supplies lions. Peut-être avais-je besoin de vous... je ne m’en souviens pas, je unis tenté de te croire ; car autrement vous m'auriez en vain sollicité; vo*t étiez utile, peu honnête, peu délicat, mais utile enfin. — Oui, bleu util«4 evant cet événement, voué m’aviez humilié et maltraité durant quelques années; mais je vous «vais serti fidèlemeut, malgré vott* conduite brutale k mon égard. Est- ce vrai?

Ralph oe répondît point.

— Est-ce vrai ? répéta l'homme. — Vous aviez fait votre besogne, vous aviez rrça vos gages ; nous étions quittes. — Oui, mais depuis nous avons cessé de 1 être. — Noos ne l'éiions même pas alors; car vous me deviet de l’argent, et vous êtes encore mon débiteur.

— Ce n’est pas tout , dit le vieillard , ce n’est pas tout , écoutes-moi. Je gardais contre vous un profond ressentiment, et en partie pour me venger, en partie pour en tirer quelque jour de l'argent , je m'emparai d'un secret qui vous coucerne. Ce secret, vous donneriez la moitié de votre fortune pour la connaître, et moi seul peux vous l’apprendre. Je vous quittai longtemps après; je fus traduit en justice pour une bagatelle qui était du ressort des tribunaux , mais qui n'était rien comparativement aux friponneries que se permettent les prêteurs d'argent sans dépasser les limitez de la légalité. Je fus condamné à sept années de déportation, et me voici de retour. Maintenant, monsieur Nickleby, quel secours votilez vous m'accorder? combien achetezvous mon secret, pour m’expliquer clairement? Mes prétentions ne sont pas monstrueuses, mais il faut que je vive , que je mange. L’argent est de votre côté, la faim et la soif du mien; notre marché est facile à conclure.

L’humilité se mêlait étrangement dans ces paroles du vieillard avec le sentiment de sa paissance. Les regards de Ralph demeurèrent impassibles, et il ne remua que les lèvres pour demander: — Est -ce 11 tout? — Ce sera tout si vous le voulez; cela dépend de vous. — Eh bien donc! écoutez moi, monsieur... Comment dois-je vous appeler? —Je n'ai pat changé de notn.— Ecou'et-moi donc, monsieur Brooker, et n’attendez pat de moi d'autre réponse que celle que je vais vous faire. Je vous connais depuia longtemps pour un fripon déterminé, mais vous n'avex jamais eu d'énergie. Les fatigues d’un rude travail , les fers que vous avez portés, une nourriture moins substantielle que celle que vous avies au temps où je vous maltraitais, ont affaibli vos facultés intellectuelles; autrement vous ne viendriez p'S me conter une pareille histoire. Vous èles maître d’un secret qui me concerne, gardez-le ou publiet-le k votre choix. — A quoi bon? interrompit Brooker; je n’y gagnerai rien. — Vous y gagnerez autant qu'à me l’apporter, je vous le promets. Parlons franchement; mes affaires soot en règle : je connais le monde, et le monde me connaît. Ce que vous avez va ou entendu, quand vous étiez k mon service, le monde en est instruit et l'amplifie déjk. Vos prétendues révélations ne le surprendraient point, k moins qu'elles ne fussent en ma faveur, et dans ce cas il vous accuserait de mensonge; cependant, les affaires ne me manquent point, et les clients ne sont point difficiles, au contraire. Tous les jours, je suis menacé ou insulté par quelqu’un; mais je vais toujours mon train, et n'en suis pas plus pauvre. — Je n*if»ul<e ni ne menace, reprit Brooker. Je puis vous faire connaître èeÇst vous avez perdu par mon fait, ce que moi seul suis k mènu- de dre, ce qae vous ne retrouverez jamais, si je meurs uBKMHHt rendre. — Je vous dis que mes affaires sqnt eu règle, et mon argétit soigneusement serré. Je surveille de près les personnes avec lesquelles je trafique, et je vous ai surveillé de plus près que tous les autres; et si vous m'avez pris quelque chose, je vous autorise à le garder. — Ceux de votre sang vous sont-ils chers? dit Brooker en accentuant ses |wro!es ; Vils le sont... — Ils ne le sont pas ! s'écria Ralph exaspéré de cette persévérance, et ehez lequel cette dernière aurstion avait réteHié l'idée de Nicolas. Si vous vous étiez présenté a moi comme

un mendiant ordinaire, j'auraii pu vous jeter quelque* «ou» eu mémoire de votre qualité d’habile fripon; mai* puisque vous essayes de rae rendre la dupe de vos intentions, je ne vous dounerai pas un liard ; et, rappelez-vous , échappé des galères, que si noua nous rencontrons encore, si vous oses vous permettre de me demander l'aumône, ne fût ce que du geste, vous renouerez connaissance avec la prison, et vou* réfléchirez à votre secret dans les intervalles de repos que vous lanaera le système pénitentiaire. Voilà ma réponse; ni édites- ia.

Après avoir lancé un coup d’œil de dédain à l'objet de ta colère, Halph s'éloigna sans presser le pas, uns retourner la tète, sans témoigner la moindre curiosité de uvoir ce que deviendrait *-on compagnon. Celui-ci ne répondit pas un mot, suivit des yeus llalpb Nickleby jusqu’à ce qu’il l’eut perdu de vue, ramena ses vêtements sur u poitrine, comme pour chasser le froid que lui causaient la faim et la pluie , et alla implorer la pitié des panants.

Ralph sortit du parc . et voyant à sa montre que l'heure était avancée , il se rendit chex lui en toute hâte.

— Sont-ils Ici?

Newman ht un signe affirmatif.

— Lh-puia une demi-heure. — Il sont deui, dont un très-gras? — Oui, dans votre chambre. - Bien; ailes-moi chercher un fiacre. — Un fiacre! quoi voua.-.eb? balbutia Ntwnun.

Il avait lieu de s’étonner d’un ordre aussi extraordinaire; car 11 n’avait jamais vu Ralph en fiacre. Cependant il eiécota la romnmsion.

M, Squeers . Ralph , et le troisième personnage . que Newman ftoggs n'avait jamais vu, entrèrent dans la voiture. Newman s'arrêta à la porte pour les voir partir, sa us s'inquiéter de leur destination; mais il entendit par hasard Ralph donner au cocher l’adresse de l'endroit oh il devait 1rs mener.

Plein d’étonnement, Newman s’élança dans son bureau avec la rapidité de l’éclair, saisit son chapeau . et courut aprèa le fiacre, dans l'intention de monter derrière. Mais ia voilure avait trop d’avance pourqn'il lui fût po.&ible de la rattraper, et il fut obligé de s'arrêter pour reprendre haleine.

— Au fait, se dit* il, à quoi bon courir? il me verrait. Pourquoi va-t-il là? Si je l’avais su hier seulement F II ae trame quelque méchanceté, j’rn suis sûr.

Il fut interrompu dans ce* réfletions psr un homme à cheveux gris, d'un extérieur singulier, mais peu prévenant. Cet homme lui demanda l'aumône, le auivit, et lui fit un tableau pathétique de u misère. Newman, qui n'avait pas grand'chose à donner, huit par chercher dans son chapeau les sous qu'il y enserrait habituellement dans un coin de son mouchoir de poche.

Pendant qu’il en dénouait le nœud avec set dents, son attention fut attirée par quelques mots que l'homme prononça. Cet mots, quels qu’ils fussent, eu amenèrent d'autres, et enfin le mendiant et Newman marchèrent côte à côte, l'un parlant avec chaleur, l'autre écoutant arec surprise.

Cü A PITRE XXXVI.

— Nous quittons Londres de ma iu soir, monsieur Nirkleby; je n’ai jamais été plus heureux de ma vie; je vais boire encore à notre prochaine réunion!

Eu disant ces mots, John Rrowdie te frotta les mains avec une vive satisfaction, et sa physionomie luisante et eninminée était en parfaite harmonie avec ses paroles.

C’était le soir même de la sortie de Ralph en fiacre, et Nicolas, madame Nicklrby. Catherine, Smike, et le couple d'Yorkshire étaient réunis. Madame Nickleby, connaissant les obligations qu'avait son fila à l’bonnêle p«ysan, avait consenti non uni hésitation, à inviter M. et madame Rrowdie à prendre le thé. Le principal motif de sa résistance avait été qu'elle n'avait pis eu l'occasion d’aller préalablement rarndre visite a madame Browdie. Semblable à beaucoup de gens pointilleux, madame Nickleby se vannait souvent de n'avoir pas la moindre fierté et de ne point tenir à de vaines cérémonies; cependant elle était esclave dts convenances; et comme, d'après les lois de la poliiesse, elle était reosée ignorer l’existence même de madame Browdie avant de lui avoir rendu visile, elle se trouvait dans une position délicate et embarrassante.

— J’aurais dû au moins lui envoyer ma carte, dit-elle à son Als. — Ma chère mère , dit Nicolas, je ne pense pas que ces naïfs campagnards aient jamais connu l'emptoi des cartes. — Alors , c’est dînèrent. S'il in est ainsi, je n’ai qu'uue chose à dire, c'est que je suis convaincue que ce sont de brave* gens, que je ne m'oppose nullement h tes inviter, et que je me ferai un devoir de les recevoir très-civilement.

M. et madame Browdie avaient donc élé invités . et comme ils avaient témoigné beaucoup de déférence à madame Nirkleby, et paru aatUfaits de la soirée, la bonne dame avait plus d’une fois murmuré aux oreilles de Catherine que c'étaient des gens de bon sens et parfai-etnenl birn élevé*.

Et, après souper, dans le salon, à onse heures moins vingt minutes, John Browdie avait déclaré qu'il l'avait jamais été plus heureux de sa vie.

Les charmes rustiques de madame Browdie contrastaient agréablement avec La beauté délicate deCatheriae, et ce contraste, loin de leur êtredésavaiilagaut. les embellissait l'une par l'autre. Madame Browdie ne pouvait se lasser d'admirer In manière* douces et séduisantes de la jeune personne , et l’affabilité de la mère. Catherine eut l’art d’amener la conversation sur des matières connues de la paysanne, qui a’était trouvée d’abord mal à l’aise; et si madame Nickleby n’élail pas toujours aussi heurruse dans le choit de ses sujet* d'entretien, si «es idées semblaient parfois trop élevée* à madame Browdie, elle *e montrait du moin» d'une entière bienveillance. Elle prouvait l'intérêt que lui faisait éprouver le jeune couple en faisant obligeamment de longs sermons sur l'économie domestique. Elle vantait la bonne tenue de son ménage, dont cependant elle ne pouvait guère *e glorifier, Catherine étant eicloaivemeut chargée de trnir en ordre la tnuison.

— M. Browdie, dit Catherine s'adressant h la jeune femme, est l’homme le meilleur et le plus jovial que j'aie jamais rencontré; fussé-je eu proie à raille soucis, ta vue suffirait pour les dissiper. — Sur ma parole, dit madame Nicklrby, je lecroisun excellent homme, et je serais charmée de vous recevoir tous les jours. Nous ne faisons pas d'étalage, pas de cérémonies.

Elle prononça ces mois de manière à insinuer qu'elle eût pu en faire beaucoup ai elle y avait été disposée.

— Je vous en al beaucoup d'obligation . madame, repartit madame Browdie. John, il est près d'onte heures. Nous craignons de vous faire veiller bien tard. — Bien tard, a’écria madame Nickleby avec un ricanement aigu, terminé par une petite toux qui figurait vocalement un point d’admiration , Il est de bonne heure pour nous. Nous nous couchions autrefois, sans y prendre garde , à minuit, à une heure, à deux heures du matin; le* bals, lea dînera, les parties de cartes ae succédaient continuellement pour nous. Nous étions accablés d’invitations. Il y avait en particulier une famille, demeurant à un mille de nous non pat en droite ligne, nuis en prenant une roule de traverse à gauche ; cette famille était extraordinaire pour donner des soirées extravagantes . avec champagne, fleurs artificielles, verre* de couleur, et enfin toutes les délicatesses gmstronomi |ue* que peut désirer l’épicurien le plus diffi- ile. Je ne crois pas avoir jamais vu des gens comme ces Peitirogus. Vous vous rappelés les Pellirogus, Catherine?

Catherine s’aperçut que, pour l’agrément des auditeurs, il était grand temps d'imposer une digue à ce torrent de souvenirs, et elle répondit que l'image des Pel'irogus était parfaitement présente à son esprit. Elle ajouta que M John Browdie avait promis an commeuceraent de la soirée de chanter une chanson d’Yoïkabire. et lui rappela sa promesse , en assurant que madame Nickleby aurait le plua vif plaisir à l’entendre.

Madame Nickleby confirma gracieusement cette assertion de sa fille ; car elle était ravie qu'on parut lui supposer du goût, et qu’on ia prit pour juge du mériie d use chanson. John Browdie se mit à chercher 1rs paroles de quelque* couplets indigènes et à consulter la mémoire de sa femme; puis il se démena aur sa chaise, aviaa entre fouies les mouches endormies au plafond une mouche aur laquelle il fixa les yeux, et entama d’une voix rugissante une romance seutimrntale . qui était censée chantée par un tendre berger prit à mourir d'amour et de désespoir.

A la fin du premier couplet, on frappa violemment à la porte. Ceux qui frappaient semblaient avoir attrudu, pour se faire entendre, que John Browdie crsUlde chanter Toutes les dames tressaillirent.

— C'e>t sans doute une méprise, dit Nicolas; nous ne conualacons personne qui puisse venir à cette heure indue.

Madame Nirkleby supposa toutefois que le feu était aux magasios, ou que MM. Chreryble envoyaient chercher Nicolas pour lui donner un intérêt dans I* maison (ce q»i était excessivement probable à cette heure de nuit); ou que M. Linkinwater s’éiait enfui avec la caisse, ou que miss la Creevy était malade, ou que...

Mais une exclamation de Catherine l’arrêta brusquement au milieu de ces conjectures, et R«lph entra dans U chambre.

Nicolas se leva , et Catherine se jeta au-devaul de lui pour le retenir.

— Arrêtée ! s’écria Ralph ; avant que cet enfant dise un mot, écoute! moi.

Nicolas se mordit le* lèvres, secoua la tête d'un air menaçant, mais il parut incapable d’articuler une syllabe. Catherine se cramponna à son bran, Smike te réfugia derrière eux. et John Browdie, qui reconnut aisément Ralph au portrait qu’on lui en avait tracé, se mit antre Nicolas et l’usurier, dans l'intention de les empêcher de faire un paa I de plus l'un vert l'autre.

— fccoulcxmoi, reprit Ralph. — Parle! donc, dit John, et prenet garde de nous échauffer le saug, car il vaut mieux pour vous qu’ii teste froid. — Je vous aurais reconnu tous deux, dit Ralph ; vous à votre laugue, et lui montrant Smike) à ses regards. — Ne parles pas à cet homme, crut Nicolas; je neveux pas l'entendre, je ne le connais jpai, je ne puis respirer l’air qu’il empoisonne; ta présence est une boute, une insulte pouf m* sœur. Je ne puis... — Arrêtes I dit John lui mettant sa lourde main sur la poitrine. — Alors, qu'il se retire immédiatement? dit Nicolas en se débattant; je ne veut point

porter U main tur loi, maia qu'il «‘«a aille! John, John Browdie , suis-je chez moi?tuis-je uu enfant? S’il reste id. à regarder avec tant de calme crut qui connaissent la perversité de son coeur, voua vôtres bien qu'il me rendra fou.

John Browdie ne répondit a toutes ces eiclamaliona qu’en continuant h retenir Meolas. Quand celui-ci se tut, Jobu prit la parole. — Il est plus essentiel de l’écouler que vous ne le croyez. Je vous dis que j’ai eu vent de ce qui se prépare. Qu’est-ce que cette ombre que j’aperçois dans le corridor? Allons, maître d'école, montres- vous , mon homme ; n’ajres pas honte.

M. Squeers était demeuré en arrière en attendant le moment de faire une entrée à effet; mais, ainsi conjuré, il fut forcé de se présenter piteusement et sans dignité. Son embarras divertit tellement John Browdie que ses éclata de rire égayèrent Catherine elle- même, bien qu'elle fût affligée et surprise.

— A vas- vous hui de vous réjouir ? dit enfin Ralph. — J’en ai asses pour le moment, monsieur. — Je puis attendre, preues votre temps.

Quand le silence fut rétabli, Ralph s'adressa à madame Nickleby, aana perdre de vue Catherine, comme s’il eût tenu à s’assurer de l’effet qu'il produirait sur elle.

— Maintenant, madame, écoutes-moi : vous n'èles pour rien, je l'imagine , dans la belle tirade que votre fils m’a écrite. La nature, la raison, votre eipérience devraient avoirde l’influence sur lui; mais je ne pense pas que vous ayez de volonté à vous , je ne pense pas qu’il daigne consulter un seul instant votre opinion ni vos désirs.

Madame Nickleby soupira en signe d’adhésion.

— Je m’adresse donc à vous, madame, et comme je ne veux pas être déshonore par les actes d'un enfant pervers que j’ai été obligé de désavouer, et qui ose feindre de me désavouer lui-même, je me présente aujourd'hui dans cette maison. Ma visite a encore un motif... un motif d’humanité. Je viens rendre un fils à son père.

Ralph prononça ces mots lentement et avec un sourire de triomphe. Nicolas pâlit.

— Oui, monsieur, je viens rendre un enfant à son père, un enfant égaré, gardé à vue par vous, dans l'odieuse intention de vous emparer du peu de bien qui doit lui revenir un jour. — En cela, vous savez que vous mentez, dit fièrement Nicolas. — Je sais que je dis la vérité, sou père est ici. — Il est ici! s'écria Squeers d’un ton railleur. 11 est ici , entendez-vous? ne vous avais-je pas dit de prendre garde que son père ne revint, et ne le remit entre mes mains? Eh bien! son père est mon ami, l’enfant me sera rendu de suite; qu’en dites-vous, hein ? n'êies- vous pas fâché d’avoir pris taut de peine pour rien? — J'ai laiasé sur votre corps, dit Nicolas, certaines marques difficiles à effacer, et, pour vous vous en dédommager , je vous permets de parler tant que vous voudrez, monsieur Squeers.

Cet estimable pédagogue jeta sur la table un coup d’œil rapide comme s'il eût été tenté de jeter un vase ou une assiette k la tête de Nicolas. U fut arrêté dans l’ezéeution de ce dessein (si toutefois il l'avait) par Ralph , qui , le poussant du coude, lui enjoignit de dire au père qu’il pouvait se montrer et réclamer son fils.

M. Squeers obéit avec joie, et ramena bientôt un personnage à face huileuse, qui n’était autre que M. Snawley. Ce dernier courut droit k Smike, lui prit la tête sous le bras, éleva en l'air son chapeau k larges bond» comme pour remercier le ciel . et s’écria : — Que je m'attendais peu k le revoir lorsque je l’ai quitté ! — Calmez-vous, dît Ralph, vous l’aves enfin retrouvé. — Je l’ai retrouvé ! puis-je le croire? estil possible? — Oui, c’est lui , c’est son sang, c'est ta chair. — Il n’en a pas beaucoup, dit John Browdie.

M. Snawley était trop ému pour remarquer cette interruption ; et , pour mieux s’assurer que son fils lui était rendu , U lui serrait étroitement la tète sous le bras.

— D’où venait donc l’iniérèt poissant que je ressentis pour lui, quand ce digne instituteur l’amena ches moi ? D’où venait donc fardent désir que j'éprouvai de le punir sévèrement d’avoir quitté ses meilleurs amis, ses guides et ses maîtres? — De l'instinct paternel, monsieur, dit Squeers. — Précisément, monsieur ; de ce sentiment élevé , commun à 1 bout nie et aus animaux. Voilà ce que c’est que la voit du sang !

Les assistants restaient stupéfaits. Nicolas promenait ses regards de Snawley à Squeers et de Squeers à Ralph, et sc sentait en proie à la surprise , au doute et au dégoût. En ce moment, Smike parvint à se débarrasser de l'étreinte paternelle, s’enfuit vers Nicolas, et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne pas l'abandonner, et de le laisser vivre et mourir auprès de lui.

— Si vous êtes le père de cet enfant, dit Nicolas, voycx à quel triste état il est réduit, et diles-rooi pourquoi vous voulez le renvoyer dans le hideux repaire d’où je l’ai tiré. — Calomnie nouvelle ! s’écria Squeers. Vous ne valrx pas un coup de pistolet, voyez-vous; mais je vous rattraperai d’une manière ou d'une autre.

Snawley allait parler: — Arrêtes, dit Ralph , terminons promptement cette affaire , et ne prostituons pas nos paroles. C’est votre fils, comme vous pxuvrx le prouver ; et vous, monsieur Squeers, vous reconnaissez ctt enfant pour le même que vous avez gardé si longtemps

sous le nom de Smike. — Si je le reconnais! certainement. —

Bien ! quelques mou suffiront. Vous aviez un fila de votes première

femme, monsieur Snawley? — Oui, le voici. — Noos le démontrerons tout à l’heure. Votre femme se séparade vous, et garda l’enfant, âgé d'un an ; vous reçûtes d'elle , après un ou deus ans de séparation, la nouvelle que l'enfant était mort, et vous y ajoutàies foi. — C’est cela. Oh! joies de.-. — De la raison, je vous prie. Vos transports sont hors de saison. Celte femme mourut il y a environ un an et demi, femme de charge dans une fsmille. Est ce vrai? — Très-vrai. — À son lit de mort elle vous écrivit une lettre, qui, ne portant que votre noin sans adresse, ne vous est parvenue que depuis quelques jours ?

— C’est de la dernière exactitude. — Elle vous écrivait que la mort de l’enfant était imaginaire ; que cette fatisae nouvelle entrait dans le système d'hostilité que vous paraissiez avoir adopté i’un envers l’autre; qne l'enfant vivait, mais qu’il était faible d’intelligence; qu’elle l’avait fait placer par une personne de confiance dans une pension d’Yorkshire ; qu’elle avait fait payer pendant quelques années les frai> de son éducation , mais qu’étant pauvre et loin de son fils , elle avait fini par l’abandonnner ? Elle terminait en implorant votre pardon ?

Snawley fit un signe affirmatif, et s’essuya les yeuz.

— La pensiou était celle de M. Squeers , l'enfant y avait été laissé sous le nom de Smike; toutes les indications sont exactes; les dates s’accordent avec celles des livres de M. Squeers. M. Squeers demeure actuellement chez vous. Vous avez deux autres enfants en pension ches lui; vous lui avez fait part de votre découverte; il vous a amené à moi comme à celui qui lui avait recommandé le ravisseur de votre fils, et je vous ai amené ici. Est-ce cela? — Vous parles comme un bon livre qui ne contient que des vérités, monsieur. — Voici votre portefeuille, l'acte de votre premier mariage, l'acte de naissance de l’enfant, deux lettres de votre femme, et plusieurs autres papiers qui viennent à l’appui de ces documents, n’est-ce pas?

— Oui , monsieur. — Et vous ne vous opposez pas à ce qu’on ies examine, pour mettre ces gens à même de se convaincre que, devant la loi et devant la raison , vous êtes en droit de réclamer votre fils, et que vous pouvez de suite exercer sur lui votre autorité. Ai-je bien compris vos sentiments ? — Aussi bien que moi-même , monsieur. — Alors, dit Ralph, prenant sur la table le contenu d’un portefeuille qu’il avait tiré de sa poche, qu’ils les regardent s’ils veulent; et comme ce sont les pièces originales, je vous recommanderai de vous tenir auprès pendaut qu’on les examine, autrement vous seriez exposé à en perdre.

A ces mots, Ralph s’auit sans cérémonie, serra les lèvres pour comprimer un léger sourire, croisa les bras, et regarda pour 1a première fois son neveu.

Nicolas, piqué de l’insolence des dernières paroles, lui lança un regard d'indignation ; mais il se contint , et commença avec John Browdie l'examen des pièces. On n’en pouvait révoquer en doute l'authenticité ; les actes étaient extraits en bonne forme des registres de la paroisse. La première lettre paraissait avoir été écrite depuis plusieurs années; l’écriture de la seconde était exactement la même, en tenant compte de ce qu’elle avait été écrite par une personne à l’extrémité, et il y avait plusieurs autres notes également concluantes.

• — Cher Nicolas, murmura Catherine , qui regardait avec anxiété par-dessus l'épaule de son frère , le fait est-il possible ? ces documents sont-ils authentiques? — Je le crains; qu’en dites-vous, John?

John se gratta la tête et la secoua , mais il ne dit rien du tout.

— Vous remarquerez, madame, dit Ralph à madame Nickleby, que cet enfant étant mineur et faible d'esprit , nous aurions pu nous présenter ce soir armés de la puisaance de la loi et assistés d'une troupe de ses satellites. Je l’aurais fait indubitablement, madame, si ce n'eût éié par égard pour vous et pour votre fille. — Vous avez eu déjà bien des égards pour elle , dit Nicolas attirant sa sœur vers lui.

— Votre éloge m'enchante , monsieur. — Eh bien! dit Squeers , que fait-on ? Les chevaux du fiacre vont s’enrhumer, si nous ne songeons à partir ; il y en a uu qui éternue si fort que son souffle fait ouvrir la porte de la rue. Quel est l’ordre du jour, hein ? le jeune Snawley vient-il avec nous? — Non, non, non? répondit Smike reculant et s'accrochant à Nicolas; non, je vous en prie. Je ne veux pas vous quitter pour aller avec lui. — C’est bien cruel, s’écria Snaweley; est-ce pour cela que les parents donnent le jour à des enfanta? — Est-ce pour ceci que les parents donnent le jour à des enfants? dit John Browdie en désignant Squeers.

Squeers s’avançait vers Smike; mais John Browdie le repoussa par un si vigoureux coup de coude d»us la poitrine que le maître d'école chancela, tomba en arrière sur Ralph Nickleby, et, ne pouvant recouvrer son équilibre, renversa ce dernier.

Cet arcident fut le signal d'une affaire déciaive. Au mitien d'un grand tapage, causé par les prières de Smike, les exclamation* des femmes et l’agitation des hommes, une démonstration fut tentée pour s'emparer de vive force du fils perdu. Squeers commençait à le tirer dehors, quand Nicolas, jusque-la indécis, prit l'instituteur au collet ; et, le Secouant de manière à faire claquer toutes ies dents qui lui restaient, il le conduisit |>oliment à la porte de la chambre , la referma , et le laissa dans le corridor.

— Allons, dit Nicolas aux deux autres, ayet la bonté de suivre votre ami. — Je veux mou fils, dit Snawley. — Votre iiis préfère

Page 1