CHAPITRE XXXVII
Après avoir longtemps examiné la pénible position où il se trouvait, Nicolas se décida à demander conseil aux d<ux frères. Il profita de la première occasion où il fut seul avec M. Cbtrles Cbeeryble , pour lui raconter l'histoire de Smike. Il exprima le ferme espoir que, vu les circonstances, le bon vieillard ne le blâmerait pas d’intervenir entre le père et l'enfant, et de soutenir ce dernier dans ta désobéissance.
— L’horreur qu’il éprouve pour cet homme est telle , ajouta Nicolas, que j’ai peine k croire qu'il soit réellement son fils. La nature ne parait pas avoir mis en lui la moindre tendresse pour celui qui le réclame, et la nature ne se trompe jamais. — Mon cher monsieur, répondit ( harles, vous tombez dans une erreur très-commune en attribuant à la nature des actes dont elle n'est point responsable. On parle de la nature comme d’un* 1 abstraction , et l’on perd de vue ce qui est naturel. Voici un pauvre malheureux qui n’a jamais été l’objet des soins paternels, qui duraut toute sa vie n’a presque connu que les souffrances. On lui présente un homme qui se dit son père, et dont le premier acte est de lui signifier l'intention formelle de mettre fin k ses courts instants de bonheur, de l’enlever au seul ami
u'il ait jamais eu. Si, dans ce cas, la nature avait mis dan* le coeur e cet enfant un secret penchant pour son père et de l’cloignement pour vous, elle eût été absurde et mensongère.
Nicolas fut charmé que le vieillard parlât avec tant de chaleur, et ne répondit rien daus l'espérance d'en entendre davantage.
— A chaque instant, poursuivit Charles, je vois de semblables méprises; des parents qui u'ont jamais donné une seule preuve d'affecüou se plaignent de l'ingratitude de leurs enfants; des enfants qui ne se sout jamais acquittésdr leursdevoirs se plaignent de l'indifférence de leurs pareols ; des législateurs dont les affections n'ont jamais eu assez de soleil pour s'épanouir dissertent avec fracas sur les liens du sang , et s’écrient qu'on outrage la nature. Les instincts et les sentiments naturels , mon cher monsieur, sont tes plus belles œuvres du Tout- Puissant; mais, comme d'autre» belles œuvres dé scs mains, ils ont besoin d'être soutenus et cultivés ; autrement, il est naturel qu'ils s’éteignent,' et que de nouveaux penchants en usurpent la place, comme il est également dans l'ordre des choses qu'abandonnées k elles-mêmes , les plus précieuses productions de la terre soient étouffées par les mauvaises herbes. Nous devrions réfléchir là-dessus, et ne par parler à tort et à travers des obligations qu'impose la nature.
Après ces proies prononcées avec énergie , M. Charles s'arrêta pour se calmer un peu, et reprit ensuite :
— Vous devez être surpris, mon cher monsieur, que j’aie écoulé votre récit uns étonnement. Cela s'explique aisément : votre oncle est venu ici ce matin.
Nicolas rougit et recula.
— Oui , dit le vieillard , ici, dans cette chambre. 11 a été sourd à
toute raison, à tout sentiment, à toute justice. Mais Edwin et moi l’avons sérié de prè ; les proies de mon frère, monsieur, auraient attendri un p.ivé. — il est venu pour — Pour se plaindre
de vous, pour empoisonner nos oreilles de calomnies; mais il a échoué dans ses tentatives, et a emporté chez lui quelques vérités salutaires. J'ai vu aussi le père, vrai ou supposé ; c’est un barbare et un hypocrite, monsieur Nickleby. Je lui ai dit : Vous êtes un barbare. monsieur; et je suis content d'avoir trouvé cette épithète; mais ce n'est pas de cette affaire qu'il s'agit maintenant. Je vais vous parler d'un antre sujet... en confidence , monsieur Nickleby. Tâchons d'être calmes.
Après avoir fait deux ou trois tours dans la rhambre, il reprit sa chaise, qu'il approcha de celle de Nicolas, et dit :
— Je vais vous chanter, mon cher monsieur, d'une mission mystérieuse cl délicate. — Vo «s pouvez employer un messager plus habile;
mais j'ose dire que vous n'en trouverez pas de pins fidèle et de plus dévoué. — J'en suis intimement convaincu , et vous apprécierez l'opinion favorable que j’ai de vous quand vous saurez que l'objet de cette mission est une jeune personne. — Une jeune personne ! s'écria Nicolas tremblant d'émotion. — Une jeune personne charmante, dit gravemeut M. Cbeeryble. — Poursuivez, je vous prie. — Je ne sais comment continuer, dit tristement M. Charles; vous avez vu par hasard dans cette chambre une jeune personne évanouie. Vous le rappelez-vous? vous avez peut être oublié cet incident... — Oh ! non , répondit précipitamment Nirolas, je... je me le rappelle très-bieu. — C’est de celte dame que je vous parle.
Comme le perroquet de la fable, Nicolas était incapable de dire une parole; mais il n'en pensait pas moins.
— C'est la fille d’une dame qui, lorsqu'elle était belle et jeune elle-même , fut... c’est un mot étrange à prononcer maintenant... fut aimée de mot bien tendrement. Vous sourirez peut-être d'entendre un homme à tète grise parler de ces sortes de choses ; mais à votre âge, j’étais comme vous.
Nicolas balbutia qu’il n'avait aucune inclination.
— Mon frère Edwin, poursuivit M. Cbeeryble, devait se marier avec la sœur de cette dame ; mais elles sont mortes toutes deux il y a longtemps. Celle que j'aimais épousa un homme de son choix, et je voudrais pouvoir ajouter que sa vie fut ensuite aussi heureuse que mes ferventes prières le demandaient au ciel.
Il y eut un moment de silence que Nicolas n'essaya pat de troubler.
— Je le dis avec toute la sincérité de mon cœur, reprit le vieillard
avec calme , je n'ai jamais souhaité à mon rival ni peines ni malheurs. Si Dieu avait exaucé mes vœux, il eût mené une vie de paix et de félicité... Mais il n'en fut pas ainsi. Ils éprouvèrent des pertes, de la gêne, des embarras compliqués. Elle vint, un an avant ta mort, faire appelé ma vieille amitié; elle vint tristement changée , abattue parla souffrance et les mauvais traitements. H gaspilla promptement l'argent que j’aurais versé aussi facilement que de l’eau pour procurer à sa femme un seul instant de tranquillité, il la renvoya même en chercher, et, pendant qu'il le prodiguait follement, il faisait du succès de ses démarches auprès de moi le sujet de cruelles railleries. Il savait , disait-il, qu'elle se revotait amèrement du choix qu'elle avait fait , et qu'elle l'avait épousé par des motifs d’intérêt et de vanité, car c’était autrefois un jeune homme aimable et entouré de joyeux amis. Enfin il lui attribuait injustement lez malheurs dont m prodigalité était l'unique cause. A cette époque leur fille n'était qu'une « niant , je ne l'avais jamais vue avant le jour où vous la viles aussi; mais mon neveu Frank
Nicolas tresuillit , s’excusa d'une manière inintelligible d’avoir interrompu, et pria son patron de continuer.
— Mou neveu Frank, reprit M. Cbeeryble, deux jour» après son retour en Angleterre, la rencontra par hasard, et la perdit de vue presque immédiatement. Son père, conduit aux portes du tombeau
par la maladie et la pauvreté , «e cachait pour échapper h m créancier*. Elle, enfant qui. si nuu# ne connain»ion* la Miette de la Providence, nous semblerait mériter un meilleur père, bravait pour soutenir le sien les privations, la misère, tout ce qu'il y a de plus terrible pour une créature jeune et délicate. Elle n'avait qu’une domestique jadis aide de cuisine dans U maison, mais qui, par sa fidélité a toute épreuve, était d>f,ue, monsieur, d'étre... d'ètre la femme de Tins l.iukitiwater lui-même.
Après s’êire livré quelque temps avec énergie à l’éloge de la pauvre suivante, le frère Charles se renversa sur sa chaise, et poursuivit avec calme.
Voici la substance de ce qu'il dit. Cette jeune fille, sans appui , avait vécu avec son père du travail de ses mains. Elle avait repoussé fièrement les offres de service des anciens amis de sa mère, parce u'on voulait lui imposer la condition de quitter son père ; elle avait vhé d’avoir recours à M. Cheerjhle, qu’il détestait et qu’il avait calomnié, et avait travaillé assidûment, malgré ses chagrins, malgré la brusquerie d'un malade que ne soutenait ni le souvenir, ni l’espérance. Jamais elle ne s’était pMnit du triste sort auquel elle s'était volontairement condamnée. Elle avait mis à profit loua les petits talents qu’elle avait acquis en des jours plus heureux , et manié tour a tour l'aiguille, le pinceau et la plume. Elle s'étnit soumise aux mauvais traitements qu'aiment i faire subir certaines femmes a celles qu’elles emploient, comme pour se venger d'une supériorité d'intelligence qu'elles sont obligées de reconnaître. Enfin, après drus ans d'efforts presque infructueux, elle avait éié forcée de s'adresser au vieil ami de sa mère , et de se confier à lui.
— Si j'avais été pauvre, dit M. Charles les yeux étincelants, si j'avais été pauvre, monsieur Nickleby, et je ne le suis pas, Dieu merci . je me serais refusé le nécessaire pour 1 assister; assurément tout le monde le ferait en pareille circonstance. Si »on père était mort, rien ne serait plus aisé que de la secourir; car elte aurait un asile dans notre maison, et serait considérée comme notre fille ou notre sœur; mais son père vit, il refuse tout secours, il ue veut rien accepter de personne... comment donc leur venir en aide ? — Ne peuton la détermiuerà...?
Nicolas n’osa exprimer entièrement sa pensée.
— A le quitter? dit M. Charles : qui pourrait demander à un enfont «l'abandonner son père ? On a lâché d’obtenir d'elle qu'elle ne le vit que de temps à autre; mais toutes les instances ont été inutiles. — IS’a vet- vous aucune influence sur lui? demanda Nicolas. — Moi, mon cher monsieur ! moins que personne. 11 a contre moi tant de haine et de jalousie que, s’il apprenait que sa fille m’a ouvert son cœur, il l'accablerait de reproche*. Et cependant, par suite de son égoïsme, s’il savait qu'elle nie doit toutes ses ressources , il dépenserait l’argent sans remords et s'abandonnerait sans frein aux fantaisies le* plus coûteuses. — Le misérable ' s’écria Nicolas indigné. — Remployons pas de mots injurieux, dit Charles d'une voix douce; mais accommodons-nous aux circonstances dans lesquelles cctie jeune dame est placée. J’ai été obligé, h sa propre requête, de lui donner par petites portions les secours que je suis parvenu à lui faire accepter; autrement, s’apercevant de I* facilité avec laquelle on trouvait de l'argent , il l'eût prodigué plus légèrement encore que de coutume. Elle est venue le recevoir par intervalles, le soir et en secret. Mais je ne puis souffrir pins longtemps que les choses se passent ainsi , monsieur N’icklebj; je ne le pais vraiment pas.
Alors M. Charles expliqua peu à peu comment les bons vieux jumeaux avaient roulé dans leur esprit une multitude de plans taodant à assister cette jeune personne sans éveiller 1rs soupçons du père. Ils étaient enfin arrivés à conclure que le meilleur moyen était de feindre d'acheter à un prix élevé ses dessins et ses ouvrages de tapisserie. Il était nécessaire à l’accomplissement de cc projet que quelqu’un représentât l'acheteur, et après de longues délibérations , ils avaient jelé les yeux sur Nicolas.
— Il me connaît, ajouta M. Charles, et il connaît aussi mon frère Edwin, Quant à Frank, c’est un bon enfant, un excellent garçon; mais nous craignons son étourderie et son irréflexion. Peut-être aussi serait-il trop impressionnable; car elle est charmante, monsieur, c’est le vrai portrait de sa mère : il en pourrait involontairement devenir amoureux, et jetterait le trouble dans ce cœur innocent, dont nous espérons faire graduellement le bonheur. Quand il la rencontra pour 1a première fois, il éprouva pour elle un intérêt extraordinaire, et nous avons su par lui-même que c’était pour elle qu’il avait engagé le combat qui vous a mis en rapport avec lui pour la première fais.
N'ii olas balbutia qu’il avait déjà supposé que c’était là le motif de le querelle . et expliqua quand et dans quel endroit il avait vu lui-méme la jeune personne.
— fch bien! poursuivit M. Charles, vous voycx donc qu’il ne conviendrait nullement. Tint Liukiuwilrr est hors de la question; car Tim , monsieur . e»t un garçon si terrible qu’il ne saurait se contenir, cl qu’i en viendrait aux mains avec le père au bout de cinq minutes. Vous ne aavex pas ce que c’cst que Tiin, monsieur, quaud on lui a échauffé la bile; alors il devient effrayant, monsieur, tout à fait effrayant. Maintenant nom pouvons avoir en vous toute confiance,
nous vous avons jugé depuis longtemps, ou du moins je vous ai jugé, et c'est la même chose; car il n'y a point de différence entre moi et mon frère Edxvin, si ce n'est qu'il n'y a pas, et qu’il n’y aura jamais son pareil au monde. Nous avons reconnu en vous des vertus domestiques et une délicatesse de sentiments qui vous rendent propre à cet emploi. Vous êtes l’homme qu’il nous faut, monsieur.
Nicolas se trouvait ù embarrassé qu’il ne savait que répondre. — \m jeune personne, monsieur, dit-il, est-elle... es'-elle complice de cette ruse innocente? — Oui, oui, repartit M. Charles; du moins elle sait que vous viendret de notre part ; elle ignore tout» fois ce que nous ferons de ce que vous achètsres de temps en temps; et peutêtre, si vous jouies bien votre rôle , peut-être parviendrait-on à lui persuader que nous... que nous bénéficions sur ces objets : qu’en dites-vous ?
M. Charles était si heureux de cette naïve supposition, et l’idée que la jeune personne croirait peut être ne lui avoir aucune obligation lui causait un plaisir si vif, que Nicolas n'osa le contredire.
Cependant il avait été cent fois tenté d'avouer qu’il n'était pas plus en état que M Frank de s'acquitter sans danger de la commission; mais d'autres idées le déterminèrent à garder son secret eu son cœur.
— Pourquoi, pen*s-t il, mrttrais-je des obstacles à l'exécution de ce projet charitable? Puisque j'aime et je respecte cette aimable jeune fille, n'y aurait-il pas une fatuité insolente à la représenter comme exposée a devenir amoureuse de moi ? D’ailleurs n'ai-je pat confiance en moi ? L'honneur ne m'impose-l-il pa* l'obligation de réprimer mes émotions? Cet excellent homme n’est-il pa* mi droit d'attendre de moi le plus entier dévouement, et des considérations personnelles doivent-elles m'empêcher de lui rendre service ?
Nicolas s’adressa ces questions, cl se répondit énergiquement: — Non ! Il se p-rtnada qu'il était an martyr volontaire et glorieux , il crut se résigner noblement à accepter sa mission ; et s’il avait examiné plus attentivement son cœur , il eut reconnu qu'il lui « tait impossible de la refuser. C’est ainsi que, jonglant en quelque sorte avec no usiné me, nous changeons nos faiblesses en vertus magnanimes.
M. Ckeeryble , ne se doutant nullement des réflexions qui te présenlaieut à l'esprit du jeune homme, continua à lui donner les instructions nécessaires. La première visite devait avoir lien le lendemain; et après qu'on eut réglé tous les préliminaires et recommandé le secret le plu* rigoureux . Nicolas sc retira pensif.
Le lien où M. Cheeryble l'envoyait était un pâté de maisons basses et misérables, situé aui environs de la prison de Mng's-Bench. 11 y a là une douxaine de rues, où sont autorisés à demeurer lea débiteurs qui peuvent acheter ce droit. Telles sont les sages disposions des lois qui laissent mourir sous les verrous, sans nourriture, sans fen, sans vêlements, sans ce qu’elles accordent aux plus vils criminels, les malheureux incapables de pay»-r la pislole. Il est beaucoup de fictions légales, mais la plus plaidante est celle qui suppose que tous les hommes sont égaux devant la loi , et qu’elle étend également ses bienfaits à tous, sans le moindre égard pour le contenu de leurs poches.
L’atpect de la maison était triste, les fenêtres du rex de- chaussée étaient sombres et à peine garnies de sales rideaux de mousseline. La porte ouverte découvrait aux yeux de Nicolas on escalier couvert d’un vieux tapis fané.
Nicolas eut tout le temps de faire ces remarques, pendant qu’un petit garçon allait appeler la domestique de miss Bray. Rien n’était plus simple que de demander miss Bray; et cependant, quand U servante parut. Nicolas donna les signes d'une agitation plus violente que celle qu'aurait dû causer une circonstance aussi naturelle.
Il monta, et fut introduit dans une chambre du devant. Là, auprès de la fenêtre, à une petite table garnie de tous 1rs objets nécessaires pour dessiner, était assise la jeune fille qui l’avait charmé. Enloaréc du nouveau prestige que lui prêtaient ses aventures, elle parut h Nicolas plus belle que jamais. .
Mais combien le cœur de Nicolas fut touché de ce qu'elle avait répandu d'élégant et de gracieux dans cet humble appartement! Qu'il lui avait fallu de sacrifices pour garder ces fleurs, ces jardinières, ces oiseaux, et la harpe elle piano dont les sons avaient été jadis si doux! De combien de douleurs patiemment supportées l'idée s'associait-elle avec des ornements futiles, fruit de ses luisirs, et remplis de cette grâce particulière aux ouvrages des mains d’une femme de goût! Nicolas s'imaginait qu’un sourire du ciel était descendu sur celle petite chambre, et que le dévouement de la jeune fille embellissait d'une lumineuse auréole les objets inanimés qui l'eutOllvaieg»*
Nicolas n’avait pas rennrqué la présence d’uu malade mtveloppé d'oreillers, et qui s'agitait avec impatience sur une chaise longue. Cet homme avait à priue cinquante ans; mais sa maigreur le faisait paraître beaucoup plus âgé. Ses traits portaient l'empreinte d'une beauté effacée; mais on y distinguait plutôt les traces des passions fortes et impétueuses que celles de sentiments de nature à rendre attrayante une physionomie beaucoup moins heureuse. Ses regards étaient égarés, son corps était usé; mais le feu de la jeunesse étincelait encore dans ses grands yeux creux.
Il frappa deux ou trois fois le plancher de sa canne , et appela sa fille.
— Mail eleîne, qui est là? qui uou» demande? qui a dit à an étranger que noos étions visibles? de quoi s'agit-il ?— Je croit... La jeane fille t’arrêta, et inclina la tête avec embarras, pour répondre au salut de Niroias — Voua croytt, loujourt , repartit le père avec pétulance, qu'y a-t-il?
Cependant Nicolas avait recouvré aises de présence d’esprit pour parler: il dit donc, conformément è ce qui avait été coovenu, qu'il désirait avoir deux écrasa, et du velours peint pour une ottomane, et qu’il ne tenait pas au prix, pourvu que ledesaitt fût élégant. Hélait «usai chargé de payer deux dessins, et, s'avançant ver* la petite table, il y dépota un billet de banque plié dans une enveloppe cachetée. — "Voyes ai l’argent y eat , Madeleine , dit M. Bray , ouvres le papier, ma chère. — Il y est, j’en suis sûre, mon père. — Voyons, dit M. Bray, étendant la main et ouvrant et fermant ses doigts O'seox avec irriialion. Voyons; comment en êtes-vous sûre, Madeleine? C’est un bille! de cinq cents livres; bien ! est-ce le compte? — Oui , mon père, dit Madeleine en se courbant vers lui.
Elle était si occupée d'arranger les oreillers, que Nicolas ne pouvait apercevoir son visage; nuit il crut avoir vu tomber une larme.
— bonnes, sonnet! dit le malade avec la même agitation nerveuse et montrant la sonnette d’une main dont le tremblement se communiquait au billet de banque : dites à la domestique d’aller changer ce billet , de me procurer un journal . de m’acheter des raisins , une bouteille de ce vin que j’ai eu la semaine dernière, et... et... j’oublie la moitié de c« dont j’ai besoin , mais elle redescendra. (Qu'elle aille chercher cela d’abord. Allons, Madeleine, vite, vile! Bon Dieu , que vous êtes lente ! — Il ne songe pas à ce dont elle a besoin t pensa Nicolas.
ba physionomie trahit sans doute quelque chose de ses pensées; car le malade se tourna brusquement vers lui, et lui demanda s’il voulait un reçu. — Je n'y tiens pas, dit Nicolas. — Vous n'y tenex pas ! Qu'entendez-vous par 14 , monsieur? V ous n'y tenes pas! Croyesvous que voua nous apportez votre argent à titre de bienfait ou en échange d'une valeur? Que diable! monsieur, parce que vous ne pouvez apprécier le temps et le talent que l'on consacre aux objeU dont vous trafiques, pensez-vous donner votre argent en pure perte? Savez-vous que vous parles è un gentleman, monsieur, h un gentleman qui a possédé de quoi acheter cinquante individus comme vous, cinquante fortunes comme la vôtre? Quelles sout vos intentions? — ■Mes intentions, dit Nicolas, sont uniquement de faire plusieurs affaires de commerce avec cette dame , si elle me le permet, et de ne pas exiger d'elle des formalités gênantes. — Eh bien ! monsieur, nous prétendons nous astreindre è toutes les formalités possibles. Ma fille, monsieur, n’a besoin des bontés de personne; veuilles ne point sortir des bornes de notre métier. FauU-il qu'elle soit exposée à la compassion du moiudre commerçant? Madeleine, ma chère, dounex-lui un reçu . et aye* soin de lui en donner toujours.
Pendant qu’elle feignait d’écrire la quittance, Nicolas réfléchissait au caractère singulier, mais asscs commun, qu'il avait sous les yeux. Le malade, qui semblait en proie è de vives souffrances corporelles, »e renversa dans sa chaise, et murmura d'une vois plaintive que la domestique était sortie depuis une heure, et que tout le monde conspirait pour le tourmenter. — Eh bien! dit Nicolas en prenant la quittance, quand reviendrai-je?
Ces paroles étaient adressées à la fille; mais le père se chargea de répond re.
— Quand on vous priera de revenir, monsieur, et pas avant ; ne vous rendes pas importun. Madeleine, quand cette personne doit-elle revenir? — Oh ! dans trois ou quatre semaines seulement. Il n’est pas nécessaire de vous déringer auparavant, dit précipitamment la jeune fille. — Trois ou quatre semaines! Mai* que ferons-nous pendant tout ce tempo-là, madeleine?— Eh bien ! plus tôt si vous voulez, dit miss Bray. — Trois ou quatre semaines! murmura le père. — C’est long, madame, dit Nicolas. — Vous trou vu, répliqua le père en colère. Si je m'abaissais, monsieur, à demander des accours à des gens que je méprise, un intervalle de trois ou quatre mois, de trois ou quatre ans entre leurs visites, ne serait point trop long pour moi; mais comme je ne me suis pas mis volontairement sous la dépendance d’autrui , vous pouvex repasser dans huit jours.
Nicolas s'inclina, et sortit en méditant sur les idées d’indépendance de M. Bray et souhaitant ardemment que peu d’esprits indépendants à la manière du sien animaasent l’argile humaine.
En descendant l'eacalier, il entendit un pas léger derrière lui, et vit la jeune fille qm le regardait timidement, et semblait se demander si elle devait le rappeler. Le meilleur moyen de mettre fin à son irrésolution était de remonter; c’est ce que fil Nicolas. — Je ne sais, dit précipitamment Madeleine, si je ne suis point blâmable; mais, je voua prie , ne parles pat aux ami* de ma pauvre mère de ce qui s’est passé ici aujourdhui. Il a souffert beaucoup, et il est de mauvaise humeur ce malin. — Vous n'aves qu’à exprimer un désir, dit Nicolas, et je risquerai ma vie pour le satisfaire. — Vous parles bien légèrement, monsieur. — Je parle avec franchise et sincérité , dit Nicelas, dont les lèvres tremblaient en formant les mois , je n'ai pas l’art de déguiser mes sentiments, et, quand même je l’aurais, je ne pourrais vous cacher mon ceeur. Qui, madame, comme je suie instruit de
votre histoire, et que j’éprouve ce que doivent éprouver les hommes et les anges qui U connaissent , je vous conjure de croire que je mourrais pour vous servir.
Miss Bray détourna la tête, et essaya vainement de cacher ses larmes.
— Pardonnez-moi , reprit respreiueu^emcnt Nicolas, de paraître en dire trop, ou de ine prévaloir de la confiance qu'on m’a accordée; mais je ne puis vous quitter aussi froidement que si ma sympathie pour vous cessait avec la commission d’aujourd’hui Je suis votre dévoué serviteur; mais mon dévouement ne dépasse point les bornes que lui près rivent et ma fidélité pour celui qui m’envoie, et mon resptet pour vous. Si je voulais plus ou moins, je serais indigne de son estime, et mentirais au caractère des paroles que je prononce.
Elle agita la main pour l’inviter à partir, mais ne répondit pas un seul mot. Nicolas n’en put dire davantage, et ainsi finit sa première entrevue avec Madeleine Bray.