‹ Nicolas NicklebyChapitre 35 sur 52 · CHAPITRE XXXV III · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV III

— Les trois quarts sont sonnés, murmurait Newman Noggs en écoulsnt l'horloge d’une église voisine, et jo diue ordinairement à deux heures. Ce maudit l tomme le fait exprès.

C’était dans son obscur bureau et du haut de son tabouret que Newman Noggs tenait ce soliloque; et comme tous les soliloques de Newman Noggs , crlui-ci avait rapport à Ralph Nickleby.

— Je crois qu’il u’a jamais eu d'appélil, poursuivit Newman, si ce n'est pour les livres . 1rs shillings et les pence , dont il est avide comme un loup. Je voudrais le voir forcé d avaler une pièce de toutes les monnaies anglaises : le gros sou passerait difficilement; taxais la couronne?... n h ! ah I

Cette idée lui rendit sa bonns humeur; il tira de son pupitre une petite bouteille , qu'il secoua eu l'approchant de son oreille. Le son agréable qu'elle produisit dérida les traits de Newman, et une gorgée du liquide qu'elle contenait acheva d’en dissiper Ira nuages. Après avoir remis le bouchou, il se lécha les lèvres deux ou trois fois d'un air de vive satisfaction , ot retourna à la bouteille, pour ne pas perdre le goût de la liqueur.

— Trois heures cinq minutes, grommela-t-il, et j’ai déjeuné à huit heures, et je pourrais avoir eu ce moment chez moi un rôû succulent en train de refroidir. Comment sait-il que je n’en ai pas? Tous les jours, il me dit la même chose: Ne sortes pas avant mon retour. Alors, pourquoi sortex-vou* toujours à l’heure de mon dîner? savezvous que c'est fort désagréable ?

Ces mots, quoique prononcés sur un ton très-élevé, n’étaient adressés qu’aux murailles. Cependant ils semblèrent avoir pour effet de réduire Newman au désespoir; car il donna un coup de poing à son chapeau, ôta ses indestructible» gants et déclara avec véhémence qu’il allait dîner à l'ins'ant même. Pour mettre ce dessein à exécution , il a'était avancé dans l’allée quand le bruit du passe-partout dans la serrure de la porte lui fit opérer précipitamment sa retraite.

— Le voici, dit-il, et il y a quelqu'un avec lui; maintenant il va me dire: Realcz jusqu'à ce que monsieur soit parti. Mais je n’entends pas ra.

A ces mots , Newman se glissa dans un grand placard vide, et a’y enferma avec l'intention de décamper sitôt que Ralph serait installé dans sa propre chambre.

— Noggs! s’écria Ralph, où est ce faquin? Point de réponse. Le drôle a été dîner malgré mes ordres. Ma foi, Grlde, vous ferea bien d’entrer ici, mon commis est dehors et le soleil dans ma chambre, nous serons ici plut au frais; y consentez-vous? — Certainement, monsieur Nickleby, le lieu m’est indifférent.

La personne qui faisait cette réponse était un petit vieillard de soixante à soixante-cinq ans. très-maigre, très- courbé, et légèrement contourné. Il avait un habit gris à collet très-étroit, un gilet de soie noire à côtes rt uo pantalon qui montrait dans toute leur laideur des jambes de fuseau. Les seuls ornements de sa toilette étaient une chaîne de montra en acier, à laquelle pendaient de gros anneaux d’or, et un ruban noir qui servait à attacher se» cheveux gris par derrière , suivant un usage tombé en désuétude. Son nez et son menton étaient pointus et proéminents , ses mâchoires rentrées par sui»e de la perte de ses dents , set joues teintes de la couleur d'une vieille pomme. A l’endroit où jadis avait été sa barbe, on voyait quelques poils gris qui semblaient, ainsi que ses sourcils, dénoter la stérilité du soi où ils poussaient. Tout son extérieur exprimait la fourberie et la trompeuse soumission d’un chat, et sa figure indiquait la luxure, la finesse et l’avarice.

Tel était le vieil Arthur (àride, qui appartenait évidemment à la rare dont Ralph Nickleby faisait partie. Il s'assit sur une chaise basse, et Ralph »e perchant snr le tabouret de bureau, et posant ses mains sur ses gênons, le regarda du haut de sa grandeur.

— Eh! comment vous êtes-vous porté? dit Grlde feignant do prendre le plus vif intérêt à U santé de Ralph. Je ne vous ai pas vu dopais... — Depuis fort longtemps , dit Ralph avec un sourire particulier qui exprimait qu'il savait fort bien que son ami ne lui rendait pas visite dans le seul but At le complimenter. Vous avez eu du bon-

su

MCOIAS MCKLEBY.

Les trmoios de lord Verisapht et de sir Mulberry Haxvk.

rappelle parfaitement à quoi cela menait. — Oh! oh! reprit Arthur en se frottant les mains, je «ois avec plaisir que vous vous souvenes du vieux temps. — Ainsi, reprit Ralph, quel sujet vous amène? — Voyez, s’écria Gride , le souvenir même du vieux temps ne peut lui faire oublier les affaires. — Vous ne parleriez pas du passé, dit Ralph, si vous n’aviez quelque projet en vue pour le présent. — Il se méfie même de moi , dit le vieil Arthur en se levant. Non, il n’j a personne au monde qui approche de monsieur Nickleby ; c’est un géant au milieu de pygmées.

Ralph regarda Le vieux fripon avec un sourire tranquille; et Newm»u Noggs sentit son cœur faillir en voyant s’éloigner la perspective de son dtner.

— Enfin, reprit le vieil Arthur, il faut bien me conformer à son humeur, puisqu'il veut parler d’affaires, et ne point lui Aire perdre son temps. Le temps est de l’argent. — C’est vrai, dit Ralph, surtout quand on s'en sert pour calculer les intérêts; non- seulement le temps est de l’argent, mais encore il coûte de l'argent, et il a coûté gros à certaines gens que nous pourrions nommer, ou j’ai oublié mon métier. ... . .

Le vieil Arthur répondit h celte saillie par des éclats de rire et des exclamations d'enthousiasme. Puis il rapprocha sa chaise basse, et reprit en ces termes : ....

Que diriez-vous si je vous apprenais que je vais me marier? —

Je dirais, répondit froidement Ralph, que je ne sais à quelle intention vous meniez, que ce n’est pas la première fois, et que ce ne aéra pas 1a dernière. — Mais je vous parle très-sérieusement. — Et moi, jë vous répète très-sérieusement ce que je viens de vous dire. — Je ne veux pus vous tromper, je ne le pourrais pas; moi, tromper monsieur Nickleby, ce serait impossible! Je vous demande donc encore ce que vous diriez si je vous apprenais que je vais me marier? — A quelque vieille sorcière? — Pas du tout; cette fois vous éies dans l'erreur. A une jeune hile charmante, fraîche, aimable, séduisante, et qui n’a pas dix-neuf ans. Des yeux noirs, de longs cils, des

T, W r. P k„ l'Iaa (H

Le vieux Bray.

de se trouver accouplés. Le vieil Arthur Gride et des ycu* noirs, et des lèvres roses qui appellent le baiser, et des cheveux ondoyants, et une taille qu'on désire étreindre , et de petits pieds touchant à peine la terre , le vieil Arthur Gride et touies ces choses sont une monstrueuse association. Mais ce qui esi plus incroyable encore, c'est que le vieil Arthur Gride épouse la fille d’un homme ruiné et détenu pour dettes. Vous êtes venu réclamer mon concours, ce motif seul vous amène ches moi; csp!iqu<x-vous donc catégoriquement. Et surtout ne me parles pas de l’avantage que je dois retirer de vos projets, car je sais que vous y trouveres aussi le vitre; autrement vous ne m< ttries pas la main h la pâte.

Ces paroles étaient asaex acerbes et sarcastiques pour échauffer même le sang glace du vieil usurier; cependant Arthur ne témoi- •• im U Vaagirard . M.

heur aujourd'hui, car je rentrais juste au moment où vous tourniez le coin de la rue. — J’ai beaucoup de bonheur. — On ledit.

Le plus vieil usurier remua le meniou , sourit; mais il ne fit aucune observation, et ils demeurèrent quelque temps sans parler. Chacun d’eux cherchait è prendre avantage sur l'autre.

— Allons, Gride, dit enfin Ralph. Quel sujet vous amène?

Gride parut charmé que Ralph entamât le premier la question

d'affaires.

— Oh ! monsieur Nickleby, s’écria-t-il, vous êtes uu homme bien hardi. — C'est votre conduite sournoise et timorée qui me fait paraître tel par le contraste. — Vous avez uu profond génie, monsieur Wic— kleby, reprit le vieil Arthur. — Je n'ai pas besoin de toute ma profondeur, reprit Ralph, pour deviner ce que veulent dire vos compliments. Je vous ai vu flatter et cajoler d'autres personnes, et je me

lèvres roses qui appellent le baiser; une belle chevelure, où les doigts sont tentés de se jouer; une taille dont la pensée voua fait involontairement serrer l'air entre vos bras; de petits pieds, qui semblent è peine toucher la terre : voilà tout ce que je vais épouser, monsieur; qu'en dites-vous? — Comment s'appelle-t-elle? — Quel homme! s’écria le vieil Arthur; il sait que j'ai besoin de son appui, il sait qu’il peut me l’accorder, il sait que tout peut tourner à sou avantage, il sait déjà toute l'affaire!... elle s'appelle... Personne ne peut-il noos entendre? — Eh! noua sommet seuls, repartit Ralph.

Arthur Gride alla regarder à la porte, et la referma avec soin.

— On pourrait, dit-il, passer dans l’escalier, ou votre commis, tenté par la curiosité, pourrait revenir et s'arrêter à la porte , et je serais fâché que M. Noggs... — Au diable M. Noggs! dit Ralph avec aigreur, achèves ce que voua avrs è dire. — Au diable M. Noggs, ai vous le voulez ! je ne m’y oppose poiut. Elle s’appelle... — Eh bien! dit Ralph irrité de ce que le vieil Arthur s’arrêtait encore, comment?

— Madeleine Bray.

Arthur Gride semblait s’ètre attendu è ce que ce nom produirait un effet quelconque aur Ralph. Néanmoins celui-ci ne donna aucun signe extérieur d'étonnement; mais il répéta ce nom plusieurs fois, comme occupé à chercher dans quelles circonstances il i’avait déjà entendu.

— J'ai connu uu jeune Bray, dit-il, mais il n’a jamais en de fille.

— Vous ne vous rappelez pas Bray? demanda Arthur Gride. — Ma foi, non. — Walter Bray, l'homme à la mode qui rendait aa femme ai malheureuse. — Si vous me cites ce fait comme un trait caractéristique d’un homme à la mode en particulier, dit Ralph en hausaaot les épaules, vous m'exposes à le confondre avec les neuf dixièmes de ses confrères. — Je vous parle de Bray qui est maintenant dé.euu pour dettes; vous ne pouves l’avoir oublié ; nous avons Ait tou* deux des affaires avec lui; il vous doit même de l’arg- nt. — Ab ! je sais de qui vous voulez parler. Et votre future est sa fille? — Oui; je savais bien que vous n’aviex pu l'oublier. — Vous aviez raison . répondit Ralpb; nuis Arthur Gride et le mariage sont deux mots qui hurlent

NICOLAS MCKLEBY.

ffna point de colère, et se contenu de s’écrier comme devant : — Ah 1 quel homme! quel homme) — Puis, voyant sur les traits de Kalpb un avide désir d'éclaircissement, il entra dans les détails nécessaires.

Il établit d'abord que Madeleine Bray était l’esclave des moindres désirs de son père, dont elle éuit l'unique appui. Ralph répondit qu'il en avait déjà entendu parler, et que ce dévouement insensé prouvait qu'elle ne connaissait pas le monde.

Il s’étendit ensuite sur le caractère du père, et posa eu fait que, s’il accordait à sa bile toute I affection dont il était capable, il en avait néanmoins beaucoup plus pour iui-méme. Ralph répliqua que c’éUit ■sseï naturel et très-probable.

En troisième lieu, le vieil Arthur déclare que Madeleine était une charmante fille, et qu'il avait réellement envie delà prendre pour femme.

Ralph ne daigna répondre que par un sourire railleur.

— Maintenant, dit G ride, venons au plan que J’ai conçu. Je ne me suis pas encore présenté au père à titre de futur époux. Il y a sii moi-, que j’ai vu pour la première fois la fille, et c'est moi qui fais détenir M. Hray pour la somme de dit-septcenlslivres. — Vous parla comme si vous élirs le seul créancier, dit Ralpit cth fiant son portefeuille J • le suis au» i pour la wni. r doncnfci ntaoixanl -q-.n.».livres quatre shilling* lr-i»

pence. — IN on» lomuiri )•»

«■■I» créancier», dit A thur avec rtnpri-«srmrni r ou* seuls payons 1rs fr- s de sa d* lriiiioii , et il* son asn* ron-idérehlr». je vous le garantis. Faut-il que nous lut ayons prêté notre argent sur des billets dont nous r> gardions l'endoiseu - comme e scellent, il que ect rinlo»

scur soit mort insolvable!

ah ' celte per e a failli me rui er — Il e»t inutile, dit Halpli, de déplorer le» malheurs de notre étal; personne n'est la pour nous entendre. — Il est toujours bon de parler ainsi, reprit Arthur en ricanant, ne f ut— ce que pour en contracWr l'hauitude. Maintenant, je me propose pour gendre à " •Iter Bray ; je m’rngage à le faire mettre en liberté immédiatement apres mon mariage, et i lui faire une pension qu’il ira manger de l'autre edlc de la Mancbe.

j’en crois le médecin que j'ai consulté, il est impossible qu'il vive longtemps.) Si je lui présente convenablement les avanlagcs d un pareil arrangement, peusex-vous qu'il puisae me résister? et s il ne peut me résister, penses-vous que sa fille puisse lui opposer la moindre résistance? — Poursuives, dit Ralph , dont la froideur étud . Présentait un étrange contraste avec le ravissement auquel ton ami s était par degrés laissé entraîner, poursuives ; vous n'èles pas venu ici pour m’adresser cette question. — Non sans doute*, j’en conviens volontiers. Je suis venu demander combien, si je réussissais auprès du père, vous rédameries de moi pour ce qu’il vous doit. Ksi-ce vingt-cinq , trente, cinquante pour cent? Vous êtes mon ami, et nous avons toujours été bien ensemble , aussi irai-je jusqu’à cinquante pour cent; mais vous ne sera pas assex dur pour la exiger, je le sais. — vous ne dita pas tout, reprit Ralph toujours aime et impassible comme un roc. — Vous ne m’rn donna pas le temps. J’ai besoin dans cette affaire d'un homme qui me soutienne, parle pour moi, plaide ma cause , me représente , et vous vous en acquittera à merveille. Or, si vous recouvra, grêce à moi , une partie d’une créance que voua regardia depuis longtemps comme perdue, ne me viendrexvous pas en aide? — Vous avei encore sutre chose en vue? — Non, vraiment. — Si, vraiment, je vous le dis. — Oh) reprit Arthur feintant d'être éclairé tout à coup, vous peusex que j’ai pour épouser Madeleine d'autres motifs que as bçauté ; faut-il vous la faire con-

HICOL4» eut/

— Si vous ne sortes S l'instant en a vi leur, au meurtre, S l'assassin!

naître? — Je vous le conseille, dit Ralph tcihemeul. — Je ne voulais pas vous en parler, parce que je croyais que vous ceaseries de vous inquiéter de celte affaire dès qu’on vous aurait désintéressé. Mais puisque vous ave» la bonté de m’interroger sur mes intentions, admettons que j'aie connaissance d’un patrimoine modique, très-modique. auquel cette jolie fille a des droits, et que son mari pourrait empocher s'il était instruit comme- moi de ce fait ignoré de tout autre. Ceci vous expliquera... — Toute votre conduite, interrompit H»/ph brusquement. Maintenant, laisses- moi éclaircir b chose, et examiner à quelles conditions je doit contribuer à votre succès. — Mais ne soyex pas trop dur pour moi, s’écria le vieil Arthur d'une voix tremblante et en élevant la mains avec un geste suppliant. C'est un patrimoine très-médiocre, en végté. Réglons à cinquante pour cent, et concluons le marché. C'est plus que je ne devrais donner, mais vous ^ êta si boni...

Ne prenant pat garde à ca prière* , Ralph réfléchit pendant'quelqua minutes et alb droit au fait sans aucune circonlocution.

— Si vous épouses cette fille sans mon concours, dit Ralph, vous sera obligé d’acquitter b totalité de b dette, autrement vous ne sauriex mettre le père én Jiberté. Il est donc évident qu'il me faut b tomme entière ebire et nette de toute déduction; uns cela, j'Aqrei* perdu » être honoré de votre coufidrnce au lieu d’y gagner. Voila le prewirr article du traité. Passons au second. Pour le mal que me donnera cetle ncgociatiuu , je veux cinq centa livres

sterling C’at peu de

chose, parce que vous auras pour vous seul et la lèvres roves, et b chevelure ondoyante, etc. Pour le troisième et dernier article, j’exige que vous me fassiez un billet par lequel voua voua engagera à me p»per ces deux somma le jour de voire mariage avec Madeleine Bray avant midi. Telia tout ma conditions; acceptes- les si vous voulez «on mariez-vous sans moi si vous pouva.

Ralph fut sourd à toutes * la protestations d'Arthur Gride, et repoussa tout amendement aux trois articles proposés. Pendant qu'Artliur se récriait contre l'énormité des demanda, il y accédait peu à peu. Ualpb demeura silencieux, et examina tranquillement les uotes de son portefeuille. Enfin, Arthur Gride, qui s'ébit préparé avaul sa visite à un résultat aualoguc, consentit au traité et signa le billet en soupirant; mais il requit Nicklebv de l’accompagner immédutement chez Bray et d'entamer 1a négociation si la cironsbnca paraissaient favorable» a leur projet.

Les deux usuriers sortirent bientôt après, et Newman Noggs, sa bouteille à la main , s'empressa de quitter son pbcard.

— Je n’ai plus faim maintenant, dit -Newman, j’ai dîné. Je ne connais pas celte jeune personne , mais je b plains de tout mon cœur.

Je ne puis la secourir, pas plus que la malbeureusis victimes d'autres complots non moins vils que celui-ci. Quand j'ai conuaisaance de ces lâches trames, ça ne sert qu’à me tourmenter inutilement. Gride et N’ickleby, quel couple! O friponnerie! friponnerie!

Apres ca exclamations, accompagnées de violents coups de poing sur le sommet de son infortunée coiffure, Newman Noggs, dont b cervelle ébit légèrement troublée par l'absorption du contenu de sa bouteille, alb chercher da consolations cha un restaurateur voisin.

Cependant les deux complica s’élaient rendus à la maison où Nicolas avait paru pour b première fois, quelques jours auparavant. U» avaient obtenu accès auprès de M. Bray, qui ébit seul , cl étaient arrivés par d'habiles détoure au véritable objet de leur visite. M. Bray»

* ht h ui oniDK.

, dit Arthur Grido, jo vais "crier

NICOLAS N1CKLEBY

triHurprii au premier abord, l'était renverse dans sa chaise longue, i et promenait ses regard» d'Arthur Cride à Ralph Nicklebv.

— Pouvez-vous, disait ce dernier, lui reprocher votre détention? J'en suis moi-même la cause, il faut vivre, voyex-vou». Vous connaisses trop bien le monde pour ne pas juger saiur ment les choses. Nous vous offrons la meilleure réparation qui soit en notre pouvoir. Que dis-je; , une réparation! nous vous offrons un parti que plus d'un pere titré souhaiterait pour sa hile, monsieur Arthur Cride, avec une fortune de prince! — Monsieur, répondit fièrement R ray, ma hile, avec l'éducation que jelui ai donnée, indemniserait largement l'homme qui lui apporterait la fortune la plus considérable en échange de sa main. — C'est précisément ce que je vous disais, reprit l'artihcieui Ralph Nicklcby; c'est précisément ce qui me fait considérer notre proposition comme aisément acceptable. Les epoux n'auront point d'obligations l'un à l’autre. I>e votre côté, Arthur, est l'argent; du côté de mus Madeleine est la beauté et le mérite. Elle est jeune sans avoir d'argent; vous avt» de l’argent sans être jeune ; vous troq tierce ensemble; c’est un mariage écrit au ciel. — Oui, ajouta Arthur Gride en fixant scs yeux louches sur le beau père qu'il dexirfil, le ciel nous a faits l'un pour l'autre.

Ralph s'empressa de substituer à cet argument des considérations pipa terrestres.

— El puis, songes, monsieur Rray, aux conséquences qu'entraînent le refus ou l'acceptation des offres de mon ami. — Suis-jr libre d'accepter ou de rtfuser? interrompit M. Rray; nu fille seule en a le droit, vous le savet. — C’est vni, dit IU>pb, mais VOUS avex le pouvoir de conseiller, de peser le pour et le contre, d'esnrimer un désir.

— D’exprimer un désir! repartit M. Rray, qui était fier et vil tour k tour et égoïste en toute occasion. Ne suis-je pu son père? Supposesvous, comme les amis de sa mère, qui sont mes ennemis, que sa conduite ait été dictée par un autre sentiment que 1« devoir? i'enseavous que mes malheurs aient changé notre position respective a tel point qu’elle commande, et que j 'obéisse? Exprimer un déair f VOhs croyez peut-être, parce que vous me voyet cloué aur ma chaise, que je suis un esclave soumis, un être déchu, incapable de faire ce que je crois utile au bonheur de m fille I... vous vous trompes, monsieur. — Pardonnez-moi, répliqua Ralph, vous ne m'avet pas compris. J’étais sur le point de dire qu'un désir exprimé per vous équivaudrait à mi ordre. — Sans douie, monsieur, repartit Rray d'un ton d’exaspi ration; et si vous ne connaisses pci ma vie passée, je vous apprendrai qu'il fut un temps où , par ma volonté seule, Je luttai* avec avantage contre tou» les parents de sa mère, bien qu'ils eussent pour eux le pouvoir et la richesse. — Vous ne m'aves pas laissé achever, reprit Ralph avec toute la douceur dont II était susceptible. Vous pouvez eucore être l’ornement de la société; vous avex encore devant vous plusieurs années d'existence, en admettant que vous soyex libre, tous un ciel plut clément; vous êtes fait peur la société, oh Voua avex déjà figuré avec éclat. En France, avec un revenu qui vous mettra dans l'aisance, vous renouvelleras votre bail de vie, Londres a retenti autrefois du bruit de vos somptueux plaisir*; et, instruit |Kir l'expérience, vivant un peu aux dépéri* des autres, au lieu de les laisser vivre à vos dépens, vous pourrtx briller encore sur une scène nouvelle. Dans le cas contraire, qu'arrivera-t-ii? une captivité plut ou moins longue, une fosse daus le cimetière voisin, peut-être dans deux ans, peut-être dans vingt ans d'ici, voilà le sort qui vous attend.

M. Rray appuya son coude sur le bras de sa chaise, et se cacha la figure avec la main.

— Je parle franchement, dit Ralph, parce que je sens fortement. Il est de mon intérêt que mon ami Arthur Gride épouse votre fille, parce qu'ators il me payera. Je ne le cache point. Mais quel intérêt vous avex vous-même à’ia décider à celle union ! Songez-y ; elle féru «les difficulté», de» objections ; elle dira qu’il est trop vieux, et qu il la rendrait malheureuse; mais qu'est-elle maintenant, et qu'a-t-elle chance de devenir? Si vous mourex, les gens que vous détestes la rendraient heureuse ; mais pouvez-vous en supporter la pensée? — Non , reprit Bray poussé par un ressentiment qu'il ne put réprimer.

— Je le savais... Si elle profite de la mort de quelqu'un, ajouta Ralph plus bas, que ce soit de celle de son mari; qu’elle n'ait pas à considérer la vôtre comme l'événement à partir duquel elle doit dater une vie plus heureuse. Que nous objecterait-on ? Que son futur est trop vieux ; mais combien de fois dex hommes riches et puissants, qui q'ont pot votre excuse, marient, pour assouvir leur ambition, leurs filles à dex vieillards, ou, qui pis est, h des jeunes gens saut tète et un» cœur! Décides pour elle, monsieur, décides pour elle. Vous savez ce qui lui convient ; elle vivra pour voui remercier. — Silence! •'écria M. Bray se levant brusquement et couvrant d’une main tremblante la bouche de Ralph, silence! je l'entends venir.

Il y avait une lueur de conscience daus la boute et la (erreur de M. Rr jt. Cette action précipitée enleva momentanément la mince cnveloppe de mensonges spécieux qui cachaient de honteux projet», et le* exposa au grand jour dans toute leur bassesse cl leur laideur. Le père tomba pile et tremblant sur sa chaise ; Arthur Gride prit et fit tourner entre ses doigts son chapeau sans oser lever le» yeux j et

Ralph lui-même, humble comme un chien battu, fut terrifié par la

présence d'uue innocente jeune fille.

Cet effet fol aussi bref que subit. Ralph fut le premier k ae remettre; et voyant que Madeleine avait l’air alarmée, il la pria sle se rassurer en lui affirmant qu'il n’y avait rien à craindre.

— C'est un spasme, dit- il en désignant M. Bray ; le voici qui reprend sea sen*.

Il y avait de quoi toucher le cœur insensible d’un homme du moude à voir celte jeune fille, dont ou venait de tramer le malheur. Muter au cou de son père, et lui prodiguer le» parole» de tendreaae les plus douces qu'un père puisse entendre. Mais Ralph contempla froidement ce spectacle; quant à Arthur, dont le» yeux chassieux couvaient seulement les beautés extérieures , il était aveugle à celles de l'esprit, il montra une ardeur qui n'était pas précisément celle qu'inspire ordinairement 1a vertu.

— Ce n'était rien, Madeleine, dit M. Bray. — Mais vous avex eu déjà un spasme hier, et c'est terrible de vous voir souffrir ainsi. Ne puis-je rien faire pour vous soulager? — Rien en ce moment. \ oici deux messieurs , Madeleine , dont I un vous est déjà couuu. Elle avait l'habitude de dire, monsieur Gride , que votre présence empirait mon état; c'était tout naturel de sa part du moment qu'elle connaissait nos liaisons et leur» conséquences. Peut-être changera-t-elle d'avis sur votre compte; les jeunes filles changent souvent d'avis. Nous êlc* fatiguée, ma chère. — Non, mon père. — Si fait; vous travaillei trop. — Je voudrais travailler plus. — Je sais que vous dépasses vo* force» ; vous ne sauriez supporter longtemps, ma chère, cette misérable vie de veilles et dé fatigues. Pauvre Madeleine !

A ces mou, M. Rray attira sa fille vers lui et l’embrasM tendrement. Ralph, qui l’avait constamment suivie des yeux, se dirigea vers la porte, et. fit oigne k Gride de sortir.

— Nous nous reverrons, dit Ralph. — Oui, oui, accordes-moi une semaine. — Une semaine à partir d’aujourd’hui. Bonjour , mi*» Madeleine , je vous salue. — Nous échangerons une poignée de main, Gride, dit M. Rray ; vos intention» vont bonnes, je n'en doute pas : si je vous devais de l’argent, ce n’était pas votre faute. Ma chère Madeleine, donnez votre main. — Ah! Dieu! si mademoiselle voulait consentir... seulement le bout de ses doigts...

Madeleine recula involontairement devant la satanique figure d'Arthur ; mais elle lui tendit le bout de ses doigt» et le» retira immédiatement. Après d’infructueux efforts pour le» porter à se* lèvre», le vieil Arthur envoya un baiser avec le» sien», et fit diverse» grimace» antou rcutis avunt de rejoindre son ami , qui était déjà dans la rue. — Que dit le géant au pygmée? — Que dit le pygmée au géant? répondit Ralph élevant les sourcils et regardant d’en haut le questionneur. — U ne Mil que dire, répliqua Arthur Gride; il craint et il etpcrr . Mai» u'esl-co pas un friand morceau ? — Je ne foi» pas grande attention à la buauté. — Mais, moi, j’y fais attention, reprit Arthur en %c frottant les main». Iheu I que ses yeux étaient beaux quand elle le* baissait vers lui ! Quels long» cil» ! quelle frange délicate 1 avec quelle dpuceur «lie me regardait! — Pas très-passionnément, je crois. — G'ol |>oisible, mais ça viendra, répliqua Arthur.

Ralph répondit par un regard dédaigneux.

— Aves-vous remarqué, reprit-il , qu'il lui disait qu'elle était fatiguée, qu’elle travaillait trop, et quelle ne saurait supporter plus longtemps cette misérable vie ? — En effet; ch bien ? — Est-ce que vous croyez, ami Gride, qu'il lui avait déjà dit pareille choae? Il veut l'amener à un dé-ir de changement. — Vous penses donc que c'est fait? demanda le vieil Arthur. — J'en suis sûr, dit Ralph , il eoaye déjà de faire croire qu'il songe au bonheur de sa fille et non pas au sien propre, qu'il joue le rôle d'un père tendre et vertueut. J ai surpris des larmes dans les yeux de Madeleine ; elle aura bientôt d'autres motifs pour eo répandre. Ob nous pouvons attendre avec confiance la fin de la semaine.

CHAPlîfiR XXXIX.

Nicolas était triste en revenant de la maison de M. Bray chei les frères (Jheeryble. Toute» les visions qu’il s’éiail plu à grouper autour de la charmante figure de Madeleine étaient maïutenant dissipées , il ne restait aucune trace de leur spleodeur ; ma» ce serait mal juger Nicolas que de penser que U connaissance de la position de Madeleine eût refroidi son ardeur et son admiration. S'il avait eu pour elle auparavant la passion d’un jeune homme uniquement captive par lr» charme» du vUage, il éprouvait alors un sentiment plus pur et plus profond.

Poursuivi par le souvenir de ce qu’il avait vu, il se montra tellement morose que Tim Liukinxsater le Soupçonna de s’être trompe. •Uns un calcul , et le coujura sérieusement , s’il en était ainsi , de lui ouvrir son cœur cl de lui faire un aveu sincère pluiôt que de passer sa vie dans Je» remords; mais, en ri- pense à ces représentation! hieuveilianles , Nicolas se contenta de dire qu'il n’avaii jamais été plut joyeux , et pourtant il ne ce»M toute U journée de s’occuper de» mêmes idées.

Lorsqu'on se trouve dans pet étal d'incertitude et de chagrin , ou est disposé à Ûaner sam savoir pourquoi , k lire uè*-altenuvomenl

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dei affiches sans en comprendre un seul mot, et k regarder fixement à travers les vitres de» boutiques des objets qu'on ne voit pas. Ce fut ainsi qu’en rentrant cbex lui, Nicolas contimpla avec le plus vif intérêt une énorme affiche appeodue aux murs d'un petit spectacle. Il lut U liste des acteurs et des actrices qui s'étaient engagés à figurer dans un prochain bénéfice , et aperçut en té e de l'affiche écrit en gros caractères ; Tour la (fermera reprèientiitii.n . sans remise, de J/, Vincent Crummles, si célébré dan? la province'.!!

— E*i-il poftaible? se dit Nicolas.

C’était bien le nom de M. Cru tn mies ; une première ligne était destinée à annoncer U représentation d’un mélodrame ; une seconde apprenait au public le rengagement d'un fameux jongleur africain ; une troisième, que M. Snitle Timberry, remis d’une grave indisposition, sursit l’honneur de paraître le soir même, et d'autres lignes que c'était la dernière représentation sans remise de M. Vincent Crummles, si célèbre dans ls province.

— Sans doute , se dit Nicolas, ce doit être celui que j'ai connu ; il n'y en a pas deux pareils au monde,

La question fut éclaircie par uu examen plus attentif de l'afficha. Dana la première pièce, le rôle de Koberto était rempli par M. Crummles aîné, et celui de Spalatro par >1. Crummles jeune , paraissant pour la dernière fois. On avait iulercalé pour eux , dans U pièce , une danse de caractère, et l'Enfant-Phénomène, paraissant pour la dernière fois , dansait le pas des castagnettes.

Nicolas n'eut plus de doutes, griffonna au crayon sur uu morceau de papier le nom de M. Johnson , et fut conduit rn présence de son ancien directeur par uu brigand qui avait une large oeinture k boucle et des gaulrleU de cuir.

M. Crummles était placé devant un miroir. Il portait un sourcil fort touffu, planté au demis de son œil gauche, et tenait à la main son autre sourcil avec le mollet d’une de ses jambes. Enchanté de revoir Nicolas , il l'embrassa cordialement.

— Madame Crummles, dit-il, sera charmée de vous faire ses adieux avant de partir ; vous avec toujours été sou favori. Je n'ai jamais été eu peine de vous, depuis que je vous connais; car tous ceux oui plaisent à madame Crummles sont surs de se tirer d’affaire.

— Je la remercie sincèrement de sa bienveillance pour moi, dit Nicolas. .Mais où donc alles-voos ? — Ne l’avet-vou» pas vu dans les journaux ? dit le directeur avec dignité. — Non. — J'en suis étonné... On m'a consacré un paragraphe parmi les faits divers; je l’avait mis de côté. Uù donc rat- U ?

Après avoir feint de l'avoir perdu , M. Crummles lira de sa poche un pouce carré de journal , et le donna a lire à Nicolas.

■ Le célèbre VisCBXT Csommlu, si favorablement connu comme acteur it comme directeur, est sur le point de passer aux Ei*U-Uuis pour y exercer son honorable profession. Crummles doit être accompagné de sa femme et de son illustre famille. Comme artiste dramatique et comme citoyen , Cbuuulu emportera dans ton voyage les vœux d’un très-grand nombre d'amis; ton succès est assuré. ■

— Je suis surpris de ces nouvelles, dit Nicolas; vous ailes en Amérique! Vous n’y songiti nullement lorsque j’étais avec vous. — C’est vrai, mais une circonstance m’y décide; madame Crummles, celte femme extraordinaire...

Ici le directeur parla bas à l'oreille de Nicolas.

— Ah ! dit celui-ci en souriant , vous attendes un accroissement de famille ? — Un septième enfant. Johnson , répliqua M. Crummles avec solennité 1 Je croyais que le Phénomène serait le dernier, mais il en vieul uu autre. — Je vous en félicite, et j'espère que ce sera *u*»i un phénomène. — Mais ce sera probablement quelque chose de rare, répnudil .M. Crummles. Lrs trois enfants vivants excellent dans les combat» et la paulouime sérieuse. Je désirerait que ce dernier eût du goût pour la tragédie , on dit qu'on manque de sujets en Amérique; cependant nous le prendrons comme il viendra. Il aura n ut-èire du talent pour la danse de corde, ou pour tout autre genre. Mois enfin, ce qui est positif, c'est qu’il aura du talent , car sa mère est un génie universel.

Là-dessus, M. Crummles ajusta son autre sourcil et les mollets de ses jambes, pois ses jambes elle-même» , qui étaient d'une couleur de chair jaunâtre et tachées aux genou 1 par l’babitudc de s'agenouiller dans les prières, les malédieuons, les agonies st autres passages énergiques.

Pendant que l'ex-directeur achevait sa toilette, il apprit à Nicolaa qu’il avait obtenu un engagement avantageux, et que, n’élsnt immortel qu’au figuré et dans U bouche de la renommée , il avait formé le projet de s’établir eu A mérique. dans l'espoir d’y acquérir une propriété et d’y vieillir paisiblement. Nicolas approuva cette résolution , et M. Crunimlrt lui donna des détails sur leurs amis communs. Mite Snevellicci a'était heureusement mariée à un jeune épicier qui fournisses le théâtre de chandelles, et M. Lillyvick tremblait sous le joug de sa tyrannique épouse.

Nicolas répondit à la confiance de M. Crummles en lui avouant son véritable nom, sa situation et ses aventures. Après l'avoir félicité sincèrement de l'amélioration de sa position, M. Crummles lui donna à entendre que ht famille partait le lendemain pour Üverpool, où elle devait s’oxnbarquer, et que si Nicolas voulait voir madame Crummles

pour ls dernière fois, il devait assister à un souper donné le soir ni «une en l'honneur de la famille a une taverne voisine. M. Suinte Timberry avait été nommé président du banquet , et la vice-présidence était échue au jongleur africain.

Cependant la pièce qu’on représentait était finie , et quatre individus gui venaient de se tuer les uns les autres s'étaient précipités dans la chambre, dont la chaleur et l’encombrement rendaient le séjour peu tolérable. Nicolas accepta l’invitation, et promit de revenir a U fin du spectacle, préférant l'air frais dn debor» aux parfums de gax et de poudre a canon qui envahissaient les coulisses.

Il profita de cet intervalle pour acbeurr une tabatière d’argent pour M. Crummles, des boucles d'oreille pour madame Crummles, un collier pour le Phénomène, et une épingle de chemise pour chacun des jeunrt gens. A son retour su théâtre , il trouva les lumièrrs éteintes, la salle vide, et M. Crummles, qui, en l'attendant, se promenait en long et eu large sur la scène.

— Timberry ne tardera pas, dit l'ex-directeur; il a joué dans la dernière pièce le rôle d’un nègre fidèle , et U lui faut un peu de temps pour se débarbouiller. — M’est avis que ce genre de rôle est bien désagréable. — Mais non ; on s'en tire aisément en te teignent la face et le coo. Nous avions jadis dans notre troupe un premier sujet tragique, qui , quand il jouait Othello , se noircissait de la télé aux pieds. Hais il n’est pas ordinaire que des acteurs s« pénètrent si consciencieusement de la couleur d'un rôle, et c'est dommage.

M. Sniille Timberry parut donnant le bras au jongleur africain , et tous déni saluèrent Nicolas. Le jongleur africain avait l'accent irlandais à un point extraordinaire.

— J’ai appris par les affiches que vous avili été malade, monsieur, dit Nicolas à M. Timberry , j'espère que 1a fatigue de cc soir n’a point empiré votre état.

M. Timberry secoua la tête d'un air sombre en se frappant plusieurs fois la poitrine, se drapa dans son manteau, et dit : — Je souffre encore, mais je ne m'en inquiète pas.

Chose remarquable! quand les acteurs en scène sont dans une situation qui implique le dernier degré de la faiblesse et de l'épuisement, ils ne matiqoeot jamais d'exécuter des tours de force qui exigent autant d’adresse que de puiss-tnee musculaire. Ainsi, qu’un prince ou un chef de bandits soit blessé k mort; qu’il soit trop faible pour se mouvoir, on le verra s'approcher d’une chaumière afin d'y demander du secours en se tordant, en se roulaut k droite et k gauche, eu se levant pour retomber ensuite, et faisant des bonds et des contorsions dont est seul capable un homme très fort et très-alerte. Celte pantomime était devenue naturelle à M. Snittle Timberry ; et sur le chemin de la taverne, il démontra la gravité de ton indisposition récente, et l'irritabilité nerveuse qu’elle avait ciusée, par une suite d exercices gymnastiques qui excitèrent l’admiration de tous les assistants.

— Quelle agréable surprise! dit madame Crummles k l'aspect de Nicolas. — C’est le hasard seul qui nous rassemble , répondit Nicolas, quoique j'eusse volontiers fait bien des démarches (tour vous rencontrer. — Voici des gens de votre connaissance, dit madame Crummles en lui montrant ses deux fils et le Phénomène en fourreatl de gâte bleue. Et comment va votre ami, le fidèle lligby ? — Ifigby ? dit Nicolas oubliant un moment le nom de théAire de Smike. Ah ! oui... il va très-bien... Que dis-je ? Il est daut un triste éut. — Comment ! s'écria madame Crummles eu reculant tragiquement.— Il conviendrait mieux que jamais pour jouer le rôle de l’apothicaire, dit Nicolas en s'efforçant de sourire. — Que voules-vous dire parlé? reprit madame Crudimles accompagnant celte question de celui de ses gestes qui produisait le plus d'effet. — Je veux dire qu'un lâche enoemi le tourmente pour me causer de la peine, et lui inflige toutes les tortures... Pardonuex-moi; je ne devrait jamais parler de cela , et je n’en parle jamais qu'k ceux qui connaissent les faits ; mais je me suis un instant oublié...

Apres cette excuse hAtive, Nicolas salua le Phénomène, maudissant intérieurement ta précipitation , et se demandant avec inquiétude ce que madame Crummles penserait de cette sortie.

Celte cl s me parut ne pat s'en inquiéter, car le souper était servi. Elle donna la main k Nicolas, et alla se placer d'un pas majestueux k la gauche de M Snittle Timberry. Nicolas eut l’honneur de s'asseoir auprès d'elle, et .M. Crummles a la droite du président; le vice-président fut flanqué du Phénomène et de* deux fils.

La compagnie se composait de vingt-cinq ou trente artistes engagés ou non, et tout intimes amis de M. et de madame Crummles. Il y avait nombre égal de dame» et de messieurs; ear ees dernier* , seul* chargé* de* frai* du festin, avaient obtenu le privilège d'inviter chacun une compagne.

C’était, en somme, une société distinguée; elle comprenait, outre les acteurs, on auteur dramatique qui avait arrangé pour la scène deux cent quarante-sept romans aussitôt après l'apparition du dernier volume, et quelquefois même avant cette apparition. Il avait donc des droits incontestables au titre d’auteur dramatique.

Ce personnage était k U gauche de Nicolas, auquel il fut présenté, i comme un homme de beaucOipde talent, par son ami le jongleur I africain.

J — - Je su» charmé de faire la connsissanec d’un auteur d'un aussi

NICOLAS MCKLEBY.

grand mérite, dit poliment Nicolas. — Monsieur, vous m'honorez, répondit le bel esprit, il est vrai que j’ai rendu service à quelques auteurs en dramatisant leurs œuvres. — Vous avez fait comme Sbakspeare, qui prenait les sujets de ses pièces dans des livres déjà imprimés. — C'est vrai, monsieur; William £bakspearc était un arranueur dramatique, et il n'arrangeait pas mal. — Sans doute, reprit Nicolas; mais 11 me semble que les dramaturges modernes ont été beaucoup plus loin que lui. — Vous avez raison , monsieur, interrompit l’auteur, l'esprit humain a fait des progrès depuis Shakspeare. — Ils ont été beaucoup plus loin que lui, dit Nicolas, comme imitateurs, mais non comme écrivains originauz. Shakspeare prenait des légendes populaires, de vieilles histoires, d'antiques traditions, et les revêtait des éclatantes couleurs de son génie; mais vous, messieurs les dramaturges, vous vous emparez de sujets qui sont loin de convenir au théâtre, et , loin de les embellir, vous les défigurez. Vous volez à des romanciers contemporains leurs ouvrages incomplets, et humides encore de la presse; vous les dépecez; vous les rapetissez à la taille de vos acteurs, à la mesure de vos théâtres; \ou» finissez les livres inachevés, vous mutiles cruellement et à la bile des idées que le producteur original n’a pas encore entièrement élaborées, mais qui lui ont coûté sans doute bien des jours de réfleiion, bien des nuitj d'insoramie ! Vous profitez de son travail, vous vous efforcez de deviner le plan de la nouvelle qu’il a commencée, et vous la dénatures pour le théâtre, et tout cela sans la permission de l'auteur, et contre ta volonté ! Puis, lorsque vous avez cousu ensemble des élirait* de ton ceuvre , lorsque vous l'avez découpée en actes et en scènes, vous mettes sans pudeur votre nom eu tête de cette rnaré doioe. Quelle différence existe-t-il entre ce brigatidage cl l'action d'un filou qui vole dans la rue, zi ce n'est que je* lois veillent à la cooservalion des mouchoirs de poche, et s'occupent fort peu des créations de l’esprit humain? — U faut vivre, monsieur, dit l'auteur dramatique en haussant les épaules. — l-e voleur aurait la même raison à donner, répondit Nicolas. Mais, puisque vous amenez la question sur ce terrain , je dirai que si j'étais romancier, et non arrangeur, j'aimerais mieux payer votre pension à la taverne peudant six mois que de vous permettre de toucher à mes volumes.

La discussion allait s'échauffer; mais madame Cru mm les y milan terme à propos en demandant à l’auteur dramatique des nouvelles de six pièces «yi'il s’était engagé à écrire pour y intercaler les exercices du jongleur africain. La conversation animée qui s’entama sur ce sujet fit oublier Nicolas et ses injurieuse» assertions.

Quand le punch, le vin et les liqueurs eurent remplacé sur la table les mets substantiels, un profond silence succéda par degrés à la rumeur des causeries particulière* , et ne fut interrompu que par de» encouragements tels que ceux-ci :

— Allons, Timberry!

— Réveillez- vous, président.

— On vous attend , monsieur.

— ■ Portes an toast.

M. Timberry ne daigna répondre qu’en se frappant la poitrine, en respirant avec effort, et en donnant plusieurs autres signesde la continuation de ta maladie; car, au théâtre comme ailleurs, un homme ne doit pas faire trop bon marché de sa personne. Cependant M. Crummlrs, qui savait iort bien qu’il serait l’objet du prochain toast, jeta négligemment les bras autour du dossier de son fauteuil, porta son verre à sa bouche, et but un peu de punch de l’air avec lequel il avait coutume d'avaler de lougues gorgées d'une boissou imaginaire dans les gobelets de carton du théâtre.

Enfin M. Snittle Timberry se leva , une main dans son gilet et l'autre sur la tabatière la plus proche , et proposa la santé de M. Yiucent Cru tu ml es au milieu des acclamations. Après que M. Crummles eut prononcé son discours de remercîment, le jongleur africain porta un toast à madame N incent Crummles; et celle-ci répondit avec une éloquence qui a été égalée rarement, et n'a jamais été surpassée. Ce fut ensuite le devoir de M. Snittle Timberry de porter la santé dcsenfanU Crummles; et N. Vincent, en sa qualité de père, adressa à la compagnie une harangue supplémentaire, dans laquel'e il vanta leurs vertus et leurs talents, et les souhaita pour enfants à toutes les personnes de la société.

Il y eut un intermède de musique, et plus tard M. Crummles but à M. Snittle Timberry, cet ornement du théâtre; puis au jongleur africain, cet autre ornement du théâtre, en lui demandant permission de l'appeler son cher ami. N'ayant aucun motif pour la lui refuser, le jongleur africain la lui accorda gracieusement. On allait boire à la santé de l’auteur dramatique ; mais il avait trop bu à celle des autres, et on le trouva endormi sur l’escalier.

Après une longue séance, on se sépara avec force embrassades. Nicolas attendit que tout le monde fût parti pour offrir ses petits présents. En disant adieu à M. Crummles, il ne put l’en pécher de remarquer la différence de cette séparation et de celle qui avait eu lieu à borismouth. M. Crummles n'avait rien de ses manières théâtrale*, et s'il eût pu reproduire à volenté l’expression de tristesse avec laquelle il lendit la main c’eût été le meilleur acteur de notre époque.

— Nous formions une heureuse petite troupe, dit le pauvre Crumulw à Nicolas, qui lui serrait chaleureusement la main , vous et moi

n'avons jamais eu de querelles. Je serai charmé demain matin de songer que je vous ai revu; mais maintenant je voudrais presque ne pas vous avoir retrouvé.

Nicolas allait répondre, quand une dame en camisole blanche sortit d’une chambre à coucher voisine, et l'embrassa avec affection. Célait madame Grudden , qui , à en juger par les apparences , avait rtfusé d'assister au souper pour pouvoir se lever plus tôt le lendemain.

— Quoi! vous partez aussi? s’écris Nicolas. — Qu’est-ce qu’ils feraient donc sans moi? répondit madame Grudden.

Nicolas se soumit de bonne grâce aux étreintes de cette dame, agita son chapeau aussi gaiement que possible, et prit congé de la famille Vincent Crummles.

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