CHAPITRE XL
Pendant que Nicolas ne s'occupait que de Madeleine Rray, la revoyait souvent, pour exécuter le* commissions que lai imposait la sollicitude de M. Charles, et sentait à chaque visite s'affaiblir ses vertueuse* résolutions, madame Nickleby et Catherine cou tin liaient à vivre eu prix. Leur tranquillité n’était troublée que par les démarches de M. Snawley pour recouvrer son fils, et l’ioquiétude que Smike leur causait.
La sauté de Smike, longtemps chancelante, avait été tellement altérée par les angoisses de l’incertitude, que parfois Nicolas s'en alarmait sérieusement. Smike ne se plaignait point; il montrait toujour* le même zèle, le même empressement, la même affection, le même désir d'être utile; mais quelquefois, trop souvent, hélas t son œil cave était trop brillant, sa joue creuse trop colorée, sa respiration trop gênée, son corps trop faible, pour qu'il n'y eût pas lieu de craindre.
Il e*t une maladie terrible qui prépare ainsi sa victime à la mort. Dans cette maladie, la lutte entre l'Ame et le corps est lente, calme, solennelle, et le résultat inévitable; la partie mortelle de l'homme se décompose jour par jour, atome par atome, et l’esprit, débarrassé de son fardeau, sent approcher graduellement l'immortalité. Dans cette maladie, la vie et la mort sont si étrangement confondues, que ta mort prend les couleurs et l’éclat de la vie, et que la vie emprunte à la mort ses formes maigres et hideuses. Pour guérir cette maladie, la médecine est impuissante; l'opulence n’en garantit point, la pauvreté n'en exempte point. Tantôt elle marche à pas de géant, tantôt elle s'arrête eu chemin ; mais, prompte ou lente, elle est toujours sûre d’arriver.
La vague appréhension d’une affection de poitrine avait déjà engagé Nicolas à conduire son fidèle compagnon chez un célèbre médecin.
— Il n'y a pas de danger immédiat , avait dit le docteur. C’est une constitution qui a souffert cruellement dans l’enfance; mais il n'existe actuellement chez le malade aucun symptôme décisif.
Comme Smike n’allait pas plus mal, et que la secousse qu’il avait récemment éprouvée expliquait suffisamment ses souffrances, Nicolas avait la consolante espérance qu’il se rétablirait bientôt. Sa sœur et sa mère la partageaient. Smike, objet de leur commune sollicitude, ne semblait point abattu, et répondait journellement qu'il se trouvait mieux que la veille. Leurs craintes ne tardèrent donc pas à se dissiper.
Plus d'une fois, dans un Age plus avancé, Nicolas a songé à cette époque de sa vie, et repassé dans sa mémoire les scène* d’intérieur dont il avait été témoin. Plus d'une fois , au déclin d'un jour d'été, ou devant un feu pétillant, ses pensées se sont reportées sur ces jours de calme avec une tristesse qui n'était point sans charmes. Il a revu la petite chambre où ils se réunissaient , et rêvaient à un heureux avenir ; il a entendu les joyeux éclats de rire de Catherine, il s’est figuré la silencieuse anxiété avec laquelle on épiait son retour quand elle était sortie, la joie avec laquelle Smike sortait de son coin pour aller au-devant d'elle, les larmes qu'ils observaient parfois sur la figure de leur pauvre ami , presque étonné de les voir si gais et si heureux. Les moindres paroles de ce bon temps, les incidents les plus légers, peu remarqués alors, se sont représentés à l’esprit de Nicolas, lorsque les soucis et les cbagrins ont été oublié*, et Us ont refleuri comme des pousses vertes sur le tronc d'un arbre effeuillé.
Mais, alors, d’autres personnes étaient mêlées à ces souvenirs, et bien des changements s'étaient opérés , et il importe préalablement d'en instruire le lecteur.
Si les frères Cheeryble, trouvant Nicolàs digne de toute leur confiance, lui donnaient chaque jour de nouvelles preuves d’affectioo , ils n'avaient pas moins de prévenance pour les siens. Divers petits préscuts faits à madame Niikleby, et toujours choisis parmi les objets qui lui étaient le plus nécessaires, contribuaient à l’embellissement de leur demeure. Le petit écrin de Catherine se garnissait ; et , si M. Charles et M. Edwin ne venaient pas tous les dimanches, Tien Linkinwater entrait souvent pour se reposer après si s promenades du soir, et, par un hasard étrange, les courses de M. Franck Cheeryble le conduisaient du côté de la maison au moins trois foi* par semaine.
— C’est le jeune homme le plus attentif que j’aie jamais vu, dit un soir madame Nickleby à sa fille après avoir fait un pompeux éloge du gentleman ci -dessus désigné. — Attentif, ma mère? — Mon Dieu !
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Catherine) s’écria madame Nickleby avec «a brusquerie ordinaire, comme vous rougissez ! — Oh ! ma mère ! pouvez-vous vous imaginer pareille chose? — Je n'imagine rien certainement, Catherine; au reste, c’est peu important , puisque voilà votre rougeur passée. De quoi donc parlions -nous? AJ» t de M. Frank) Oui, jamais personne n’a montré plus d’attention. — Vous ne parles pas sérieusement? répondit Catherine rougissant de nouveau, et cette fois d’une manière incontestable. — Pas sérieusement? mais si fait, je vous assure; je dirai que je suis charmée, enchantée, ravie, de lui voir montrer tant d’attention pour moi; il est rare qu’un jeune homme se conduise aussi bien, et le mérite de M. Frank n'eu est que plus frappant. — Ah! de l’attentiou pour vous, ma mère! — Vraiment, Catherine, vous êtes bien extraordinaire. Ser-il-il vraisemblable que je parlasse de son attention pour une autre personne? Je déclare que je serais désolée qu’il fût amourtux d’une dame allemande. — Il a démenti le fait très-posiiivement. ma mère, lors de sa première visite. D'ailleurs, si la chose est vraie, pourquoi en serions- nous fâchées? qu'est -ce que cela uous fait, ma mère? — Cela ne vous fait rien peut-être, mais cela me fait quelque chose J'aime qu'un Anglais soit Anglais, et non pas moitié Anglais et moitié je ne sais quoi. Je lui dirai nettement, la première fois qu’il viendra, que j'entends qu’il épouse une de ses compatriotes, et nous verrons ce qu'il répondra. — Je vous prie, ma mère, ne faites rien de semblable , réfléchisse». — Et à quoi voulezvous que je réfléchisse? dit madame Nickleby en ouvrant de grand* yeux.
Avant que Catherine eût répondu, un coup frappé à la porte annonça la visite de miss la Creevy. Madame Nickleby oublia tout pour l’interroger sur l’omnibus d’où elle descendait, lui demandant si elle avait eu tel ou tel conducteur, si elle avait retrouvé le parasol qu’elle avait laissé dans la voiture la semaine dernière, si l'on s’était arrêté en route ou si l’on était venu d'une seule traite , et, en dernier lieu, si elle avait aperçu Nicolas. — Non , répondit miss la Creevy ; mais j’ai vu ce cher M. Linkinwater. — Je parierais, dit madame Nickleby, qu’il faisait sa promenade du soir et bc disposait à venir se reposer ici avant de retourner à la Cité. — Je le crois, d’autant plus que le jeune M. Cbeeryble était avec lui. — Ce u’est pas là, dit Catherine. une raison pour que M. Linkinwater vienue ici. — Je crois le contraire, ma chère, dit miss la Creevy en regardant fixement Catherine, car un jeune homme comme M. Frank n’est pas très-grand marcheur, et j’observe qu’en général il se sent fatigué et a besoin de beaucoup de repos quand il est arrivé jusqu’ici. Mais où est mou ami? Est-ce qu’il s'est encore sauvé? — Oui, où est M. Smike? dit madame Nickleby; il était ici tout à l'heure.
Après une légère enquête , la bonne dame découvrit, à son grand étonnement, que Smike était allé se coucher.
— Eh bien ! dit madame Nickleby, c’est un être bien étrange. Mercredi dernier... c'était bien mercredi... oui, sans doute, vous vous le rappelez. Catherine; le jour de la dernière visite de M. Frank., mercredi dernier Smike a disparu absolument de la même manière, au moment où M. Frank frappait à la porte. Ce ne peut être parce qu’il fuit la société, car il aime tous les amis de Nicolas, et certes le jeune M. Cbeeryble en fait partie, et ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’il ne se couche pas. S’il moule , ce n’est donc point parer qu'il est fatigué. Je sais qu'il ne se couche pas, parce que ma chambre est près de la sienne; et quand je suis montée mercredi dernier, trèslonglemps après lui, je l’ai trouvé assis sans lumière, et n'ayaut pas même ôté ses souliers. Sur ma parole, c’est bien singulier.
Comme les auditeurs, ne sachant que dire ou ne voulant pas interrompre, gardèrent un profond silence, madame Nickleby suivit le fil de son discours.
— J’espère, dit- elle, que cette inexplicable conduite n’annonce pas qu’il va se mettre au lit et y demeurer toute sa vie comme l’homme squelette, la femme squelette, ou toute autre créature extraordinaire. L’une d’elles a été en relation avec notre famille. Je ne saurais dire, sans revoir de vieilles lettres que j’ai là-haut, si c'est mon grandpère qui eut l'homme squelette pour camarade de collège, ou si c’est ma grand’mère qui alla à l'école avec la femme squelette.
L’arrivée de M.Tim Liukinwaler et de M. Franck empêcha d’examiner cette grave question.
— Je suis fâchée, dit madame Nickleby, que Nicolas ne soit pas à la maison, mais nous ne vous en presserons pas moins de rester. Ma chère Catherine , joignez vos instances aux miennes.
Catherine obéit; mais il est à remarquer qu’elle s’adressa exclusivement à M. Tim, et qu'il y avait en outre un certain embarras dans ses manières. Cet embarras ne lui ôtait rien, d'ailleurs, de sa grâce et de son aménité, pas p us que l'incarnat qu’il communiquait à ses joues ne diminuait sa beauté.
Madame Nickleby s'en aperçut. — Son émotion, pensa-t-elle, vient de ce qu’elle n'a pas sa plus belle robe; cependant elle n’a jamais eu meilleure façon.
Après s’être ainsi rendu compte du trouble de sa fille, madame Nickleby se félicita intérieurement de sa perspicacité.
L'absence de Smike et de Nicolas ne nuisit point à la bonne humeur de la société. Tim dit à miss la Creevy mille choses plaisantes, et devint par degrés tout à fait galant, pour ne pas dire tendre. De
son côté, la petite miss la Creevy railla Tim d’être resté garçon; et Tim, piqué au vif, déclara qu’il n'hésiterait pas à changer de condition ai quelqu’un voulait de lui. Miss la Creevy lui recommanda aussitôt une dame de sa connaissance, jouissant d’une fort jolie fortuue; mais Tim asssura avec énergie qu’il tenuit moins a l’argent qu’au mérite réel. Cette déclaration, si honorable pour lui, fut louée outre mesure par madame Nickleby et miss la Creevy.
Catherine était ordinairement lime de 1a conversation; mais elle fut, en cette occasion, plus silencieuse que de coutume, peut-être parce que Tim et miss la Creevy parlaient pour tout le monde. Elle s’assit à la fenêtre pour jouir de la tranquille beauté du soir, qui, à ce qu’il paraît, n’avait pas moins de charmes pour Franck; car, après avoir passé et repassé plusieurs fois devant elle, U finit par s’asseoir à ses côtés.
Sans doute il y a beaucoup de choses à dire sur une soirée d’été; sans doute aussi elles gagnent à être dites à voix basse, ce qui est plus conforme à la sérénité de l’heure. Sans doute, en causant de la beauté du soir, il arrive nécessairement de s’interrompre parfois ; puis après de prononcer un mot ou deux suivis bientôt après d'un intervalle da silence qui n'est pourtant pas un sileoce absolu; puis de tourner précipitamment la tête, ou de baisser les yeux vert la terre et d’éprouver de l'aversion pour les lumières, et une tendance à confondre les heures avec les minute». (Juand on apporta enfin les bougies, madame Nickleby eut donc tort de s'étonner de ce que les yeux brillants de Catherine étaient incapables de supporter la clarté, ce qui l’obligea de détourner la figure et même de quitter un moment la chambre, truand on est resté longtemps dans I obscurité , les lumières éblouissent, et rien n’est plus naturel que les résultats ci-dessus décrits, comme le savent tous les jeunes gens. I«es vieillards le savent aussi, ou ils l'ont »u jadis; mais ils l’oublient quelquefois, et c’est fâcheux.
Après le départ de MM. Tim et Frank, Catherine demeura toute pensive. Près de deux heures s’écoulèrent eu silence , et, au retour de Nicolas, Catherine rougit en songeant au temps qu’elle avait passé seule à rêver.
— Je croyais vraiment qu’ils n’étaient partis que depuis une demiheure. — Vos idées étaient donc bien agréables? dit gaiement Nicolas. A quoi pensiez-vous 9
Catherine fut embarra&ée, joua avec un ruban qui était sur la table, leva les yeux et sourit, les baissa et laissa tomber une larme.
Nicolas attira vers lui sa sœur, et l’embrassa.
— Voyons, Catherine, dit-il, regardez-moi en face. Vous ne voulez pas? Plus longtemps que cela!... Allons, je crois lire vos pensées dans vos yeux.
Cette simple supposition troubla Catherine à tel puint, que Nicolas n’y donna aucune suite. Eu montant avec sa soeur, il apprit que Smike avait ]>assé la soirée tout seul; mais ce ne fut pas sans peine, car Catherine semblait éviter aussi de parler sur ce sujet.
— Le pauvre garçon ! quelle peut être la cause de tout cela? dit Nicolas.
Il frappa doucement à sa porte; et Catherine, suspendue au bras de «on frère, n’avait pas eu le temps de le quitter, quand Smike parut pile et hagard et tout babillé.
— Vous ne vous êtes pas encore couché ? — Non.
Nicolas retint doucement sa soeur, qui voulait se retirer, et demanda : — Pourquoi? — Je ne pouvais dormir, dit Smike saisissant la main que lui tendait son ami. — Vous u’êtes pas bieu ? demanda Nicolas. — Je suis mieux... beaucoup mieux... dit Smike avec vivacité. — Allons, demanda Nicolas avec bonté, pourquoi vous abandonner à ces accès de mélancolie, ou pourquoi ne pas nous en dire la cause? Votre caractère change, mon ami. — Je le sais, je le sais, répliqua Smike. Je vous en dirai un jour la raison , mais pas maintenant. Je m’en veui; vous êtes tous trop bons pour moi; mais je ne puis me vaincre. Mon cœur est oppressé... vous ne savez pas à quel point...
Il étreignit la main de Nicolas, et regarda un moment le frère et la sœur, comme s’il y eût eu dans leur tendresse mutuelle quelque chose qui l'eût touché profondément. Puis il se relira dans sa chambre , et fut bientôt le seul qui veillât dans cette paisible demeure.