CHAPITRE XLI
Les courses de I lampion étaient au plus haut degré de leur éclat; le soleil resplendissait dans un ciel sans nuages; les pavillons flottants, qui surmontaient les tentes et les sièges des voitures , brillaient des
f ilas riantes couleurs. Les vieilles banderoles rajeunissaient à la umière; la dorure fanée reparaissait, la toile sale et usée reprenait une blancheur de neige; le» feux du jour donnaient de la fraîcheur même aui haillons du mendiant, et la charité perdait ses droits eu présence d’une pauvreté si pittoresque.
C’était une de ces scènes de vie et d’animation qui manquent rarement de charmes ; car l’œil, fatigué de la lumière et de l’éclat, peut se reposer de toutes parts sur de joyeuses physionomies , et l’oreille lasse d’un tumulte continu peut oublier les bruits qui l’importunent, pour n’entendre que des exclamations de joie. Un aime à voir alors même les enfants des bohémiens, demi-nus et brûlés par le soleil; ou sent avec plaisir qu’ils sont chaque jour exposés à l’air et à la lumière.
que ce tout des enfants qui mènent une vie enfantine, que leurs couches sont mouillées, non de larmes , mais de la rosée du oel , que leurs membres sont libres, et que leur existence te passe tous les arbres des grands chemins. Hélas ! il est d'autres enfanta soumis k un travail prématuré, et auiquels 1a fatigue donne toutes les infirmités de Fa vieillesse , sans qu’ils aient comme la vieillesse le privilège de mourir. Dieu fusse que les contes des nourrices soient vrais, et que les bohémiens volent de ces enfants-lk par vingtaine !
I.a principale course du jour avait eu lieu , et la foule longtemps contenue sur deut rangs le loug du pourtour donnait une nouvelle vie au tableau en s'éparpillant dans l'enceinte. Les ans tachaient d’apercevoir le cheval vainqueur; les autres cherchaient avec non moins d'empressement leurs voitures , qu’ils avaient quittées pour se placer rk et là. On voyait de petites tables de jeux de hasard , oh le propriétaire et ses compères travaillaient à dépouiller quelques malheureux paysans. Les compères, affublés de divers déguisements , Isa uns portant des lunettes, d'autres un ail de verre, quelques-uns habillés comme de bons fermiers et tenant k la main des fouets k lourde poignée , feignaient de jouer avec bruit pour attirer quelques victimes inexpérimentées. Ici était un saltimbanque; Ik, un orchestre en plein veut; plus loin, des ventriloques qui causaient avec des poupées; puis des diseuses de bonne aventure et une foule d’autres objets intéressants. Les tentes étaient pleines de buveurs. Le cliquetis des verres se faisait entendre dans les voitures; les provisions étaient tirées des coffres; les couteaux et Ica fourchettes é. aient en mouvement; les bouchons de champagne sautaient; les yeui brillaient encore d'un nouvel éclat, et les filous comptaient leurs bénéfices. ! .'attention , naguère fixée sur un seul oh. et , se partagenit entre mille.
Plusieurs salons «le jeu s'étaient étabis dans «les baraques, avec leur* tapis somptueux , leurs tentures rayées, leurs tables couvertes de velours cramoisi, leurs vases de géranium et leurs domestiques en livrée. Il y avait la le cercle des Etranger*, le cercle de l’Aihénéum, le cercle de I lampion , le cercle de Saint-James , et cinq cents autres cercles où l’on jouait a la roulette et à la mers cille. C'est dans une de ces baraques que va continuer notre récit.
Elle était garnie de trois tables k jeu et remplie de joueurs et de curieux. I.a chaleur y était étouffante , quoiqu'on eût enlevé une partie de la couverture de toile, pour laisser l’air se renouveler, et qu’il y eût deux portes. Les joueurs étalent pour la plupart des jeunes gens attirés par la curiosité , et qui croyaient devoir risquer de petites sommes pour compléter les plaisirs du soir. En général , ils n’offraient rien de remarquable, excepté un ou deut, qui, l'argent à la main, jouaient à chaque tour avec une imperturbable tranquillité.
Deux des personnages présents avaient toutefois une physionomie bien tranchée. L'un était uu homme de cinquante-six k cluquautcbuit ans, assis auprès de la porte, le menton sur les mains, et les mains croisées sur la pomme de sa canne. Une redingote verte, boutonnée jusqu’en haut , le faisait paraître encore plus long et plus effilé qu'il n'ëlail; il avait une culotie de peau, des guêtres, une cravate blanche et un chapeau k larges bords. Malgré le brouhaha du jeu et les allées et venues continuelles, il était entièrement impassible, et ne témoignait ni ennui ni intérêt. (Quelquefois, mais très-rarement, il saluait du geste un nouveau venu, ou faisait signe su garçon de répondre k la demande d'un habitué. On aurait pu le prendre pour un sourd qui nVtait entré que pour te reposer; ou aurait pu croire qu’il attendait patiemment quelqu’un sans s'apercevoir de la présence de qui que ce fût, ou qu'il était sous l'influence tlupéftante de l'opium. Uu l'observait, on tournait autour de lui; mais lui ne faisait aucun geste, n’échangeait de regards avec personne, et laissait les gens passer devant lut sans y faire attention. (Quand il bougeait, il semblait exiraordin-ire que l'aspect d'un objet quelconque l'eùl déterminé k se remuer. Mai* il voyait tous ceux qui entraient ou sortaient ; pas un geste de» Joueurs ne lui échappait . pal un mot prononcé par ira banquiers n'éluil perdu pour lut. Cétiit le propriétaire de 1 établissement.
L'autre peraont âge présidait k la table de roulette. Il avait environ dix ans de moins que son eo lègue, l'air robuste, le veulre proéminent , le corps massif. L'habitude de compter mentalement I argent en payaul avait grossi et tait avancer sa levre intérieure; mais iSrxpressiou de s> p yoonoaiic était pulôl joviale que dé*agréab e. Il avait ôté »oi> habit à cause de la chaleur, et se tenait derrière la table, ayant devant lui un énorme monceau de couronnes et de demicouronnes, et un portefeuille pour les billets de banque.
Vingt joueurs environ pariaient k la fois. Cet homme avait k faire rouler la bille, à recevoir les enjeux, k ramasser l'argent des perdants, à payer les gagnants , et k entretenir le jeu dans une perpétuelle activité. Il s'acquittait de Ses fonctions avec une rapidité miraculeuse, ne se trompait jamais, ne s'arrêtait jamais , et ne cessait de répéter avtc la même monotonie, et presque toujours dans le même ordre , des phrases décousues semblables aux suivantes :
— Ronge et noire de Paris; messieurs, faites votre jeu, et abstenezvous de donner votre avis tant que U bille roulera. Rouge et noire de Paris, messieurs; c'est un jeu français, messieurs; c’est moi qni l'ai importé. Rouge et noire de Pari»...* la noire gagne,.. Attendes, monsieur, je vais vons payer k la minqte... deux livres sterling ici ,
une demi-livre Ik , trois livres ici, et «ne Ih... Messieurs , h Mlle roule. Tant que la bille roule, messieurs ( c’est ce qui fait la beauté du jeu J. vous pouvrt doubler votre enj.-u ou retirer votre argent. Encore la noire I la noire gagne... |e n’ai jamais vu chose pareille, sur ma parole, hi quelqu’un avait mi> constamment sur la noire pendant le* cinq dernières minute*. H aurait gagné en qtutre tours quarante-cinq livres sterling... Messieurs, nous avons du porto, du xérès , des cigares et d’eicellent champagne. Ici, garçon, apportes une bouteille de champagne et doose ou quinte cigare»... Vous serei rouirais, messieurs... Apportes aussi des verres blancs. Tant que la bille roulera... J'ai perdu hier cent trente-sept livres sterling d'un srul coup, messieurs. Comment vous porlec-vous , monsieur? — { S'adressant k une personne de connaissance sms s'interrompre ni changer de ton } Voules-vous accepter un verre de xérès, monsieur? Ici, garçon; apportes un verre blanc et donnez du xérès k monsieur. C'est D rouge et noire de Paris, messieurs; faite* votre jeu, et abttenes-vous de donner votre avis tant que la bille routera. C’est la rouge et noire de Paris, c’est un jeu entièrement nouveau; c'est moi qui l’ai importé. Messieurs, la bille roule !
Cet officier s’occupait entièrement de son service, quand une demidouxaine de personne* entra daus la baraque. Sans suspendre son occupation ni son discours, il salua respectueusement , et, par un coup d'ail, dirigea l’attention d’un homme placé k côté de lui sur l’individu le plus grand de toute la bande : c’était sir Mulberry ll<ak , avec sou élève et quelques individus d’un caractère plus équivoque que douteux.
Le propriétaire ôta son chapeau , et souhaita k voix basse le bonjour à sir Mulberry. Sir Mulberry, du même ton, envoya le propriétaire au diable et se tourna du côté de ses amis.
C’était la première fois qu’il se montrait en public depuis son accident, et il remarquait avec colère qu’il était l’objet de la curiosi é générale; il était facile de s’apercevoir qu'il était venu aux courses, moins pour en goûter les plaisirs que dans l'espoir de rencontrer beaucoup de gens de connaissance et de se débarrasser tout d'un coup de l’ennui de sa rentrée dans le monde. Il lui restait encore une légère cicatrice sur le visage, et partout où U était reconnu, il essayait de la cacher avec son gant.
— Comment ça va-t-il, mon vieux ? lui dit «n dandy mis A b dernière mode.
C’était un de tes rivaux, un mentor habile k former les jeunes gens, et l’un de ceux que sir Mulherry détestait et craignait le plus de rencontrer. Ils échangèrent une polgoée de main avec une vive cordialité.
— Comment allez-vous donc maintenant, mon vieux , hé?— Trèsbien , trè»-bien. — Tant mieux ! Comment von» portes-votu, Verisopht ? Il est un peu abattu, notre ami, hé ?
11 est k remarquer que ce dandy avait les dents très-blanches ; et quand il n’avait aucun prétexte pour rire, U achevait généralement sa phrase par le même monosyllabe.
— Mais il est maintenant parfaitement rétabli, répondit le jeune homme avec insouciance. — bur mon ème , je suis enchanté de reprendre. Y a-t-il longtemps que vous êtes de relourde Bruxelles? — oui sommes arrivés la nuit dernière, dit lord Frédéric. Sir Mulberry causait avec un tiers, et feignait de ne pas entendre. — Vraiment, reprit le dandy affectant de parler k voit basse, il y a de la part de ILiwk bien de la hardiesse k se montrer sitôt. Il est resté absent ju.te assez longtemps pour eiciter la curiosité, et pat assez pour qu’on ait oublié cette diablesse d’affuire. A propos, vous savez ce qu’ont dit les journaux. Pourquoi ne les avez-vous pas démentis? je tes lis rarement, les journaux, mais je lésai parcourus exprès... — Li- Sft-leS «| ri's-drmain , interrompit sir Mulberry se retournant brusquement. — Après-demain f pourquoi cela , hér — Üuujour.
Sir Mulberry tourna brusquement les talons k son interlocuteur, et entraîna avec lui lord Yerriop if. Ils rrprirent le pas tranqui le qu’ils avaient en entrant, et »e promenèrent bras dessus, bras dessous.
— Je ne lui donnerai pH* k lire nu cas d'homicide, murmura zir Mulberry; mais ce sera quelque chose. d’à peu près semblable , m le fouet déchire et si le bkton meurtrit.
Sou compagnon ne dit rien ; mais sa physionomie avait quelque c hose qui irrita sir Mulberry. Il contempla son ami avec autant de fureur que si c’eût été {Nicolas lui-même.
— J*»i envoyé Jetikmt a Ralph Nickleby di t huit heures du matin. R»iph est a rive chet mol avant le mevsager; en cinq minutes il m'a mit su fait ; je sais oh je puis rencontrer ce chien, et k quelle heure; mais il est inutile d'en parler, nous serons bintôl k demain. — Et que fera-t-on demain? demanda Verisopbt.
S»r Mulberry l’honora d’un regard de colère «ans daigner répondre verbalement, et tous deux, abvorbés dans leurs réflexions, continuèrent k marcher jusqu’à eu qu’ils fussent hors de U foule et presque s» ut*.
Sir Mulberry revenait sur ses pas, quand son compagnon lui cria;
— Arrêtez ! je veux vous parler sérieusement. Promeoona-nouiici quelques miaules. — (Qu'avrz -vous k me dire que vous ne puUsict
me dire là-bas aussi bieu qu’ict ? — llawk, il faut que je sache —
H faut que vous sachiet ! interrompit air Malberry avec dédain; en
ce. cai, il in'rst impossible d'éviter une explication. Ab! il faut que von* sachirx!... — Il faut du moini , reprit lonl Frédéric, que je voui demande il ce que voua ave* dit en une boutade causée unique* ment par ta mauvaise humeur, ou ai voue ave* sérieusement Ira pro-
C 'is que voua manifestes. — Ne voua rappcltx-vous pas , dit air Mulrry avec un sourire sardonique, ce qui s’est passé un soir entre nous lorsque je gardais le lit avec une jambe cassée ? — Parfaitement bien. — Alors je n'ai pas d'autre réponse à vous faire.
Tel était l'ascendant que sir Mulberry avait acquis sur sa dupe, et la soumission habituelle de ce jeune homme , qu'il sembla craindre un moment de continuer l'entretien. Il surmonta bientôt son embarras et repartit avec colère •
— Si je me rappelle ce qui s’est passé h l'époque dont vous parles, j’si exprimé énergiquement mon sentiment a ce sujet, et je vous ai déclaré que jamais . de mon consentement, vous ne donnenes suite h vos menaces. — M'en empécberet-vous? demanda en riant sir Mulberry. — Oui , si je le puis. — Alors donc mèles-vous de vos affaires, et laitier-moi e soin des miennes. — Celte affaire est la mienne, répondit lord Frédéric; je la prends pour moi ; je suis plus compromit que je ue devrais l'élre. — Faites ce qu'il vous plaira pour vous, dit sir Mulberry en affectant un air d'aisance et de bonne humeur; mais ne vous occupes pas de moi ; je ne conseil. e a personne de contrecarrer mes projets, et vous me connaisse* asses pour n'en rien faire. N oui aves voulu me donner un conseil, vos intentions sont bonnes sans doute; mais je ne vous écouterai pas. Maintenant, s'il vous plaît, retournons à votre voilure , je suis loin de m'amuser ici ; si nous prolongions cette conversation, nous pourrions nous quereller, ce qui ne prouverait ni votre sagesse ni la mienne.
Sir Mulberry accompagna ces mou d’un bâillement, et s’éloigna tranquillement.
Cette conduite n'annonçait pas peu de Uct rtdo connaissance des dispositions du jeune lord. Sir Mulberry voyait clairement, que pour assurer la durée de son empire, il devait l’établir en ce moment; il savait que s’il s'emportait, le jeune homme l'emporterait aussi. Plusieurs fois, quand son influence lui échappait, il était parvenu à la ressaisir en adoptant cette manière froide et laconique, et il l’email alors avec confiance.
ais, tout en affectant de l'indifférence, il résolut de se venger de la terrible obligation de dissimuler en traitant Nicolas avec un redoublement de rigueur. Il se promit aussi de châtier un jour le jeune lord d'une manière ou d’une autre. Tant que Verisopht avait été un instrument passif entre «es maint , sir Mulberry n’avait éprouvé pour lui que du mépris ; mais aujourd'hui qu'il osait énoncer dra sentiments contraires à ceux de son mentor, et même lui parler d'un Ion de hauteur, sir Mulberry commençait à le haïr. U sentait qu’il était dépendant du jeune lord, dans la plus honteuse acception du mot, et Il supportait son humiliation avec (fautant plus d’impatience, li mesurait son aversion, comme c'est l'ordinaire, h l'étendue de ses torts envers celui qui en était l'objet.
D'un autre côté, le jeune lord réfléchit; ce qui lui arrivait rarement. Il examina l’affaire de Nicolas et les circonstances qui l’avaient amenée . et il arriva à une conclusion honnête et énergique. La grossièreté et l’insolence de sir Mulberry envers Nicolas avaient produit une profonde impression sur l’esprit de Veriso|>ht, et il soupçonnait pour la première fois que sir Mulberry avait eu ms vues personnelles en l'eugageant à faire la cour à miss Nickleby. Il était donc honteux , mortifié et plein d’une sourde colère.
Ils rejoignirent leurs amis, et lord Frédéric se jura à lui-même d'empêcher à tout prix qu'on maltraitât Nicolas. Sir Mulberry , croyant l'avoir réduit au silence, ce put résister à l'envie de profiter de sa victoire. Il y avait là M. l’ykc et M. Pluck , et il était important pour sir Mulberry de montrer qu'il n’avait rien perdu de son influence.
D abord le jeune lord se contenta de décider dans son for intérieur qu'il allait prendre des mesures pour rompre immédiatement avec sir Mulberry. Mais peu à peu il répondit avec amertume à des plaisan*» teries qui l’auraient amusé quelques heures auparavant. Cependant aucune violente dispute n'eut lieu; ils revinrent ensemble à la ville, et MM. Pyke et Pluck assurèrent en chemin que jamais sir Mulberry n'avait eu plus d'esprit.
Ils dînèrent somptueusement. Comme pendant tout le jour, le vin coula à flots. Sir Mulberry but pour se dédommager de son abstinence récente, le jeune lord pour noyer sou indignation , et le reste des convives parce que le vin était des meilleurs et ne leur coûtait
rien.
Il était près de minuit quand ils se rendirent au jeu, échauffés, égarés par le vin , le sang bouillonnant et la cervelle en feu.
Ils rencontrèrent d'autres gens aussi ivres qu'eux-mêmes. L’excitation du jeu, la chaleur des salons, l’éclat des lumières n'étaient pas propres à apaiter la fièvre qui les dévorait. Danser vertigineux tourbillon de bruit et de désordre, les hommes avaient le délire. Qui son-
Î rait à l’argent, au lendemain, à II misère future? Ils demandaient u vin ; car celui qu'ils avaient bu ne faisait qu'augmenter la soif de leurs gosiers desséchés. Le vin ruisselait comme l'huile sur un brasier ardent . et bientôt la débauche fnt à son comble. I^es verres furent
jetéa sur le toi par des mains qui ne pouvaient plut les porter à leurs lèvres; des jurons partirent de bourbes h peine capables d'articuler des paroles. Ceux qui perdaient rugirent de fureur; les uns montèrent sur des Ubles, et agitèrent des bouteilles au-dessus de leurs têtes en signe de défi ; d'autres se mirent à danser, d'autres à chauler, quel ques-utis à déchirer les cartes, l.e tumulte avait atteint son apogée quand il s’éleva un bruit qui domina tous les autres, et deux hommes »e saisissant à la çorge lu tèrent au milieu du salon.
Une domaine de vois qu’on n'avait pas encore entendues s'élevèrent pour demauder qu'on séparât les combatiants. Les joueurs de profession , qui avaient conservé leur sang-froid pour gagner, se Jetèreut sur eus, et les entraînèrent dans un coin du saloo.
— Lâches-moi! s'édria sir Mulberry; il m'a frappé, entendes* vous? il m'a frappé, vous dis-je! N’ai-je point d'ami ici ? Westuood, il m'a frappé! — J’entends, j’cntrnds , répondit un de ceux nui le retenaient. Nous nous expliquerons demain matin. — Non, morbleu! répliqua sir Mulberrv en grinçant des dents; qu’il m'en rende raison ce soir, à l'instant même!
L’excès de sa colère l'empêchait d'articuler; mais il serrait les poings, s'arrachait les cheveux et trépignait.
— Qu’esl-ce . milord ? dit un des assistent*, y a-t-il des coups d’éebangés? — Je l'ai frappé, dit Verisopht, je le déclare devant tous; je l’ai frappé , et il sait bien pourquoi. Je deniamle avec lui que cette querelle se vide à 1 instant... Capitaine Adams, un mot, s’il vous plaît.
La personne à laquelle U s'adressait s'approcha et lui prit le bras, et ils se retirèrent à l'instant, suivis bieutot après par sir Mulberry et son ami VYestwood.
Dan.» un pareil lieu, une telle affaire ne devait éveiller ni la sympathie des assistants ni provoquer aucune oh.ectlon. Pourtant ailleurs on serait intervenu à l'instant pour en empêcher Ici suites et donner aux esprits le temps de se calmer. Mail dans ce repaire les uns s'éloignèrent en s'efforçant de prendre un aîr grave , les autres se retirèrent en discutant sur ce qui venaît'de se passer; ceux qui vivaient des produits du jeu se dirent l’un à l'autre que llawk était un bon joueur, et ceux qui avaient fait le plus de bruit tombèrent endormis sur les divans.
Cependant les deux témoins , comme on peut les appeler maintenant, après une longue conférence avec chacune des parties adverses, se retrouvèrent dans une autre pièce. Tous deux sans cœur, tous deux vivant aux dépens d'autrui, tous deux perdus de dettes, tous deux déchus d'une situation plus élevée, initiés à tous les vices, enclins à tous le* mauvais penchants pour lesquel* U société trouve un nom euphémique , et qu'excuse sa lâche tolérance , (-'étaient naturellement de* gens d’un honneur sans tache et d'une pointilleuse délicatesse sur l'honneur des autres.
Ces deux messieurs étaient d'une bonne humeur inusitée, car l'affaire devait avoir quelque retentissement et rehausser considérablement leur réputation.
— Le cas est très-grave, Adams, dit M. Weatwood en se rengorgeant. — Très-grave , répondit le capitaine ; un soufflet a été donné , et il n'y a qu'un seul genre de réparation possible. — Il n’y a point d’rscuses , dit M. Weslvrood. — Lord Frédéric en refuse , reprit le capitaiue. La cause de la dispute est , à ce qu’il parait , je ne sais quelle jeune fille insultée par sir Mulberry et défendue par lord Frédéric. C'est à la suite d’une vive altercation que celui-ci a donné à l’autre un soufflet dont il est prêt a rendre raison, s'il n’y a rétractation complète de la part de sir Mulberry. — Il n’y a plus rien à dire , répliqua Westwood , réglons l'heure et le lieu du rendex-vous. Nous encourons une grande responsabilité, mais il est de notre devoir d’en finir promptement. Voulet-vous nous retrouver au lever du soleil?
Le capitaine consulta sa montre.
— Volontiers , dit-il , car voilà déjà beaucoup de temps que nous perdons, et toute proposition d'arrangement serait inutile. — Il est fssenticl, d'après ce qui s’est passé, que nous gagnions le large et que nous soriious de la ville. Si uous allions dons une des prairies qui longent la rivière, en face Tuickenbsm ? — Je n’ai point de motifs pour m’y opposer, dit le capitaine. — : Rejoignons-nous . reprit W«»twood, dans l’avenue qui mène de Petersbam à Ham-Housc, et là, nous choisirons le lieu du combat.
l.e capitaine y consentit. Ils convinrent de la route que chacun devait prendre pour éviter les soupçons, et se séparèrent.
Adams communiqua ees arrangement* au jeune lord. — Nous aurons juste le temps, milord, ajouta-t-il, d’aller chez moi chercher un boite de pistolets, et puis nous nous en trous tranquillement. Vous me permettez de congédier votre domestique ; nous prendrons mon cabriolet, car peut-être le vôtre serait-il reconnu.
Quel contraste que celui de la rue avec le lieu qu'ils venaient de quitter ! L’aurore paraissait déjà, la clarté dit jour succédait à la lueur jaunâtre des salons; l'air frais et salubre remplaçait une atmosphère épaisse, imprégnée de l'odeur de* lampes expirantes, et fumante de vapeurs alcooliques; mais en passant sur la tôle fiévreuse du jeune lord , le vent frais du matin semblait lui apporter le remords et le regret. l-a peau sèche, les yeux appesantis, le oouls agité?- le* pensées vagues et troublées, on eût dit qu’il voyait dan» la lumière un re-
NICOLAS NICKLEB Y.
proche, et qu'il eut voulu cacher au jour l'épuisement de son corps et le désordre de son âme.
— Vous grelottes, dit le capitaine; voua ave* froid? — Un peu. — L'air vous frappe quand on sort de cet salons. Enveloppex-vous daut votre manteau. Bien , comme ceci.
Ils galopèrent dans les rues désertes, se rendirent cbex le capitaine, sortirent de la ville, et prirent la grande route sans être aucunement inauiélés.
Haies, champs, arbres, jardins offraient un magnifique aspect ; le jeune homme semblait les svoir à peine remarqués avant ce jour , quoiqu'il 1rs eût vus raille fois. H y avait dans toute la nature une sérénilé peu en harmonie avec le désordre et les desseins du jeune lord, et qui cependant le pénétrait d’une émotion profonde. Il n’avait point de crainte; mais, en regardant autour de lui, il sentait se rallumer sa colère, et quoiqu’il ne s'abusât plus sur le compte du vil compagnon de ses débauches il eût mieux aimé ne l'avoir jamais connu que a'en être venu h cette extrémité.
Le vieux voisin aux roocorobr. s.
Les circonstances de la veille , les nuits et les jours précédents n \ m' (aient et se brouillaient dans sa mémoire; il lui semblait qu'un, semaine s'était écoulée depuis la n il dernière , et les événements du mois dernier lui étaient aussi présents que ceux de la veille. Tantôt l> bruit des roues rappelait à ses oreilles des fragments d'airs qu’il cor» naissait, tantôt ce n'était qu’un son étourdissant comme celui d'un torrent. Ma s le capitaine le railla d'étre silencieux, et ils se mirent » cau«er et à rire aux éclats. Quand lord Vérisopht s’arrêta, il fut u. peu surpris de s'spercevoir qu'il était en train de futner ; mais en y réfléchissant, il se rappela quand et où il avait allumé son cigare.
Ils s’arrêtèrent à l’entrée de l’avenue, et descendirent, laissant le cabriolet aux soins du domestique, accoutumé presque autant que son maître à de pareilles scènes, bir Mulberry et W eüwood étaient déjà ( arrivés; cl tous quatre marchèrent en silence sous de grands ormeau* ' qui formaient une longue suite d'arceau* de verdure, dont l'extrémité se découpait sur Te ciel comme uue ruine gothique.
Après une courte conférence entre les deux témoins, ils tournèrent à droite , prirent un sentier , et s'arrêtèrent dsns une prairie. On mesura le terrain , le» denx combattants furent placés à la distance convenue, et pour la première fois sir Mulberry tourna la face vers *on jeune adversaire. Si Mulberry était très-pâle , ses yeui étaient d’un rouge de sang, ses habits en désordre, ses cheveux hérissés, sans doute par l’effet de ses derniers excès. Sa physionomie n'exprimait que de violentes et mauvaises [tassions. Il ombragea ses yeux de sa main, regards fixement sou antagoniste, prit le pistolet qu’on lui tendait , abaissa se* yeux sur ie point de mire, attendit le signal, et tira.
Les deux coups partirent presque en même temps. Le jeune lord tourna brusquement la tète, lança à son adversaire un coup d’œil terrible, et, sans pousser un gémissement, il tomba raide mort.
« — C’est fini! s’écria Weslwood, qui s’était élancé vers lui arec l’autre témoin et avait mis un genou en terre pour mieux «amuser le cadavre. — Que son sang retombe sur ss tète! dit sir Mulberry; c'est lui qui I*a voulu.— Capitaine Adams, s’écria Westwood, je vous prends à témoin que les règles ont été légalement observé». Hawk, nous n'avons pas un instant à perdre. 11 faut quitter la place au plus vite, aller à Brighion, et passer en France. C’est une mauvaise affaire qui deviendra pire si nous tardons d'un seul instant. Adams, songes à voire propre sûreté , et ne reste* pas ici , le* vivant* avant les morts. Adieu.
A ces mots, Westwood saisit sir Mulberry par le bras, et l'entraîna. Le capitaine Adams ne demeura que le temps nécessaire pour ae convaincre du funeste résultat du duel, et s'éloigna dans la même direction pour aviser avec son domestique aux moyens d’enlever le corps et de se mettre en sûreté.
Ainsi mourut lord Frédéric Vérisopht, par 1a main qu’il avait chargée de présents «t serrée tant de fois ; tué par l’homme uns les conseils duquel il eût pu vivre heureux, et avoir des visages d’eofants autour de son lit d’agonie.
Le soleil montait majestueusement h l’borifoo , 1a rivière murmurait doucement, les feuilles frémisuient, les oiseaux voletaient d’arbre en arbre en gaxouiliant, l’éphémère papillon prenait sou essor. La lumière et la vie revenaient avec le jour, et sur l’berbe,doot chaque brin cachait mille existences d’iusectes , giuit l'homme mort, la face raide et tournée vers le ciel.