CHAPITRE VI
Un voyage de plu» de deux cenl* mille» par un temps rigoureux adoucit les plus dur* oreillers. Peut-être encore adoucit-il les songe», car ceux q»d voltigèrent autour de la rude couche de Nicolas, et murmurèrent i mm» oseille , étaient de l'espèce la plu* agréable. Il faisait fortune avec nue rapidité vraiment miraculeuse, quand la faible lueur d’une chandelle expirant* vint briller à se* yeux. Une vois qu'il n’eut pas de peine à reconnaître' pour celle de M- Squeers l'avertit qu’il était temps de *r lever.
— llest sept heures passées, Niqkleby. — llftùt déjà jour? demanda Nickleby en &e dressant sur son séant. — Sans doute, et uu beau jour de gelée. Allons, Nickleby, allons, debout !
Nicolas ne »»• le fit pas dire decu fois; et procéda à *a toilette à la lueur du flambeau que portail SJ. 8queers. — Voici une belle affaire, dit celui-ci, la pompe est gelée. — Vraiment I dit Nickleby, à qui cette nouvelle ne semblait pas fort intéressante. — Oui, répondit Squeers. Vous ne pourrez vous laver ce matin. — Comment? s’écria Nicolas. — C'est de louto impossibilité! Il faudra vous contenter de tous frotter à sec, en attendant que nous ayons cassé la glace et tiré un seau d'eau pour les élèves. Ne restez pas là à me regarder, mai* dépêchezvous, je vou» prie.
Sans ajouter un mot de (dus, Nicojas s’habilla à la hâte. Squcers ouvrait le* volets et éteignait la chandelle, lorsqu’on entendit daus le corridor la voix de son aimable compagne, qui demandait à être admise.
— Entrez, mon amour, dit Squeers. Madame Squeers parut, toujours affublée du la camisole de uuit,qui la veille au soir dessinait lis contours de sj taille, ct parée en outre d'un chapeau de castor d'une certaine anliquié, qu’elle portait avec beaucoup d’aisance et de légèreté par-dessus le bonnet de nuit mentionne plus haut. — Diable d'aventure l dit la dame en ouvrant l'armoire; je ne puis trouver nulle part la grande cuiller de l’école. — Ne vous en inquiétez pas, ma ci. ère, dit Squeers d'un ton câlin, c’csl peu important. — Peu important! comme vou» parlez! repartit aigrement madame Squeers; n‘csl-ce pas aujourd'hui qu'on fait prendre médecine aux élève»? — En effet; je l'avais oublié, ma chère, \oyex-voqs, Nickleby, de temps en temps nous purifions le sang de* enfants. — N du* ne purifions rien du tout, dit Ja dame. Ne croyez pa», jeune homme, que nous nous inetlioii» en dépense pour purifier ce» petit» drôle»; parce que si vous pensiez que nous eu agissons ainsi, vou* voui'troinpericz lourdement, je vous le déclare. — Hem! ma chère, dit Squeers en fronçant le sourcil. — Je veux parler, reprit la daiuc.
i S» ce jeune homme vient ici pour être professeur, il faut qu’il sache que nous u 'entendons point qu'on fasse de* folie» pour le» élèves. On leur administre une médecine, en partie parce que s’ils ne prenaient de médecine d'aucune espèce, il» seraient toujours à se plaindre et nous donneraient beaucoup d’embarra», et. en partie parce que le médicament leur ôte l'appétit cl revient moins cher que b: déjeuner et le dîner. Ils s'en trouvent bien , et nous aussi , et voilà le beau de D chose.
Apre* cette txplicalion, madame Squeer» entra dans un cabinet, pour y chcn lier ]a grande cuiller, ct M. Squcers l'aida dans celte perquisition!, Durant cette occupation, ils échangèrent quelque» mot» a voix Iiusïc; cl tout ceque Nicolas put distinguer de leur entretien fui que M. Squcers disait que madame. Squççr* pv*il pu tort de par-
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1er comme elle l’avait fait, et que madame Squeers traitait son mari d'imbécile.
Après de longues recherches et un remue-ménage infructueux, Smike fut appelé, reçut des bourrades de madame Squeera H des coup* de poing de M. Squeers, et ce traitement éclaircissant scs idées, le rendit capable d’insinuer que madame Sqneers avait peutêtre la cuiller dans sa poche; ce qui se trouva vrai. Comme la danie •vait assuré précédemment qu’elle était aère de ne pas l avoir. Smike reçut un autre coup de poing peur avoir osé contredire sa maitrease, avec la promesse d’une bonne volée s'il n’était pas plut respectueux à l'avenir. L'avis qu'il avait ouvert ne liH fut donc nullement avantageux.
— C’est une femme bKSlhnable, Nirkleby, dit Squtérs lorsque sa compagne fut sortie en chassant le domestique devant elle. V miment, monsieur. — Elle n’a pas sa pareille, elle ne l’a pas. Cette femme, Nickleby, est toujours la même, active, pétulante, alerte, économe comme vous la voyea.
Nicolas soupira involontairement à la pensée du bonheur qu'un tel caractère lui préparait; mais heureusement Squeera était trop occupé de ses propres réflexions pour s'apercevoir de ce aoupir.
— J’ai l'habitude de dire à Londres, poursuivit Squeers, que c’est nne mère pour les enfants; mais elle est pour eux plus qu'une mère, dix fois plus. Elle fait pour eux ,'Nieklrby, des choses que la moitié des mères, j’en suis sur, ne feraient pas pour leurs propres fils. — Il est certain qu’elles ne le* feraient pas, répondit Nicolas.
Le fait était que les deux époux considéraient les élèves comme leurs ennemis naturels. En d’autres termes, ils pensaient que leur affaire, leur métier, était d’exploiter 1rs enfants autant qu'il leur était possible de le faire. Tous deux i'*n ordaîeut aur re point en théorie et en pratique; la seule différence qui existât entre eut était celle-ci : madame Squeers faisait aai rnnrmis guerre franche et ouverte, et M. Squeers, même chet lui, colorait sa scélératesse d'un vernis de fourberie, comme s'il se fût imaginé que d’un jour à l'autre il parviendrait à s'abuser sur son propre compte, et h se persuader à lui— même qu’il était honnête homme.
Nicolas saisissait res nuance * distinctives, et elles étaient l'objet de ses pensées, lorsque M. Squeers en interrompit le cours.
— Allons à l'étude, et donnes-moi un coup de main pour endosser mon habit d'instituteur, s’il vous plaît.
Nicolas aida non maître k mettre une vieille xreste de chasse de fUtaine, suspendue à un clou dans le corridor; Squeers s'arma de sa canne, traversa U cour et le conduisit à une porte placée dans une encoignure.
— Voilà notre boutique, Nickleby, dit le maître d’école, et ils entrèrent.
La scène était confuse, et tant d’objets à la fois attiraient l'aiiention, qu’au premier abord Nicolas demeura stupéfait, sait» rien distinguer. Par degrés cependant, il reconnut nne salle malpropre et nue, éclairée au moyen de deux fenêtres. La deuxième punie des carreaux pouvait être de verre, et le reste de vieux cahiers et de papier. L'ameublement consistait en une roupie de vieux pupitres, mal bâtis, taillés, coupés, tachés sl’encre , endommagés de tontes les manières imaginables; plus deux on trois bancs, un bureau pour Squeers, et un autre pour le sons-nuitre. Le plafond était soutenu comme celui d'une grange , par des chevrons et des solives transversales, et les murs étaient si souillés, si décolorés, qu'il était impossible de «lire a’ils avaient jamaia été enduits d'une couche de peinture ou blanchis à la chaux.
Mais il fallait voir les élèves! avec quelle rapidité les faibles et dernières espérances de Nicolas s'évanouirent à l'aspect du triste spectacle qui l’environnait! Des heures pâles et hBgardrs, des formes grêle* et osseuses, des enfants à physionomies de vieillards, des membres contournés, enveloppés de ferrements ! de» jeunes gens rabougria, d’autres dont les jambes longues et maigres soutenaient à peine le corps chancelant; tout cela se pressait à la fois sous ses yeux. Là se trouvaient à la fois l'œil chassieux, ie bec de-lièvre, le pied bot et des laideurs et des difformités qui expliquaient l’aversion peu naturelle conçue par les parents contre leurs rejetons, ou témoignaient de jeunes existences exposées dès l’Age le plus tendre à la crnaulé et à l’abandon, ün y voyait des visages qui auraient pu être beaux, ombrages «les nuages d'une longue souffrance; on y voyait l’enfance avec des yeux éteinls, des charmes flétris et n’ayant conservé que l’abattement et le désespoir! Là, des enfant* aux faces vicieuses, aux regards mornes, ressemblaient à des malfaiteurs dans un cachot. Là , de jeunet créatures expiant la faute de leurs parents fragiles, pleuraient même les nourrices mercenaire qu’ils avaient connue*, et ressentaient plut vivement que Ira autre* les douleurs de l'isolement. Là, toute sympathie, toute affection étaient étouffées des leur naissance; tout sentiment jeune et énergique périssait faute d'aliment. Là s’amoncelaient, dans des cœurs ulcérés et rongeuut leur frein en silence, mille passions haineuses et vengeresse»; c'était un enfer anticipé.
Et rependant cette scène, toute pénible qu’elle était , avait soir côté grotesque, qui aurait pu provoquer le sourire d'un observateur moins intéressé que Nicolas. Madame Squeers était derrière l’un des
boréaux; elle avait devant elle une immense bassine de soufre et de mélasse, et servait successivement à chaque élève une énorme dose de c« délicieux mélange. Elle employait à eet effet une cuiller de bois ordinaire, qui avait probablement été fabriquée dans l’origine pour quelque géant. Elle élargissait considérablement la bouche de chaque éléx«?, et Hs étaient tous obligés, *ou* les peines corporelles les plus sévères, d’avaler la cuillerée d’un seul coup.
Dans un autre coin se pressaient les petits garçons qui étaient arrivés le soir précédent. Trois d'entre eut avaient de large* culottes de cuir et les «leux autre* de vieux pantalon», un peu plus’étroil* <iue ne le sont ordinairement le* calerons. A quelque distance était asus I» Al* et héritier présomptif de M. Squeers, portrait vivant de son père. Il guettait avec vigueur entre les mains de Smike, et celui-ci lui essayait un* 1 paire de bottes neuves qui avaient nne ressemblance très-suspecte avec celles que le plu* petit des nouveaux élèves avait portée» durant le voyage. Cet enfant lui-im^me semblait le penser csr il observait cètie appropriation d’un air de douleur et d’étonnement..
En outre, de longues rangée* d’enf*nt» attendaient, avec une appréhension peu agréable, le moment de prendre leur médecine - et une autre file qui venait de la recevoir se livrait à une multitude’ de prinrai-es qui indiquaient tout autre chose que de la Satisfaction. Tous les eufanU étaient accoutré* d'habit* tellement bigarrés, mal asSbrlis ertraordirmires, que ce tableau eût été’ irrésistiblement ridicule sans l’aspect de saleté, de désordre et de maladie qu'il présentait.
— Toute cette médication est elle finie» s’écria Squeers; et il donna sur le bureau un grand coup de sa canne, qui fit presque sauter le» enfant* hors de leurs souliers. — A l’instant ! dit madame Squeera, qui faillit étoufft r le dernier enfant, dans sa précipitation, et, pour le re-
MH ttre, le lapa sur le sommet de la tête avec sa cuiller de bois. Ici
Smike, emportes cela, dépêche* von».
Smike s'éloigna avec la bassine. Madame Squeers s'essuya le* maint sur la tête d'un petit garçon à chevelure bouclée, sorlit sur les traces du domestique, et se rendit dans une espèce de lin .erie, où cuieni un petit brasier et une grande chaudière ; un certain nombre de petites tas\es «le bois élairnt rangées *ur une planche.
Madame Squeers, aidée de la servante affamée, r versa une composition brune qui ressemblait au »ort d’une vieille pelote délavée dan» de l'eau, et que l’on décorait du nom de potage à la farine d'avoine. On mit dans chaque bol une mince tranche de pain noir, et tel fat le déjeuner des cifSnts, «près lequel M. Squcer* dit d'une voix solennelle : — Que le Seigneur i ous accorde d'être réellement reconnaissants de ce qne nous avons reçtf.
Et lui-même alla sc mettre h table. Nicolas se remplit l'estomac d une tasse de potage, par l«r même motif que celui qui «télcrmiue certain* sauvage» à avaler de U terre, pour mieux supporter la faim lorsqu'il» n'ont rien à manger; s'étant servi en antre une tartine de. pain et de beurre, qui lui éliil accordée en vertu de scs fonctions Ü s’assit pour attrn«ire l'heure de la classe.
Tout ce qu'il put faire fut de remarquer le silence et la tristesse qui régnaient parmi les élèves. On u'entendait point le bruit et les clameur» joyeuse» d'une école en récréation : le» enfants , serrés et grelottant les uns contre l«*s autre», semblaient n'avoir pas la fore* de tauger. Le seul élève qui montrât une légère velléité de folâtrer et de se mouvoir était maître Squeers, et comme ton principal amusement était de marcher sur les pieds des autres avec se* hottes neuves, »a bonne humeur était plutôt désagréable que divertissante.
Au bout d'une demi-heure, M. Squeers reparut; le» enfant* prirent leurs place* et Irurs livres , dont chacun servait ii environ huit élèves. M. Squeers affectait un air de profondeur, et cherchait :i persuader qu'il connaissait parfaitement le contenu de tous les livres et qu’il eût pu le répéter mot k mol p»r cœur, s'il avait seulement voulu s’en donner la peine. Au bout de quelques minutes, le savant professeur appela la première classe.
Obéissant à ses ordres, on vit sc ranger en face du bureau du maître une demi domaine d’épouvantails, les coudes et’ les genoux en dehors, et l’un deux lui mit sous les yeux un livre ccaueux et déchiré.
Squeers fit signe à Nicolas d'approcher, et lui dit : — C'tsl ta première classe de lecture et d«? philosophie, Nickleby. Nou» qn établirons une de latin, et nous vou» la confierons Commençons; où ot le premier élève? — Monsieur, il est k nettoyer les carreaux de la salle basse , «lit le chef temporaire de lu « lusse de philosophie. — C’est vrai, reprit .Squeera. Yoyct-voui, Nickleby, nous suivons le mode d’enseignement pratique : c’est le Système d'éducation le plus régit-» lier. N-e-t, net, t-o-y-e-r, loyer, uetloyer, verbe qctif, rendre net, ôter les ordure», le* taches, t-s-r, car, r-e-a-u , rcau, carreau, pièce de verre à une fenêtre. Quand il a appris dans son livre c« que c’est que nettoyer le* carreaux, l’élève va le faire. C'est précisémenten ver.u du principe qui règle l’usage des »plieres. Uù est le second élève? — Il snrclr le jardin , monsieur, répondit une petite voix, — . Sans doute, dit Squeers sans se déconcerter, — sans doute, li o ho , t-n ta, boU, n i-q-u-e, nique, botanique, nom substantif, science qui a pour objet la connaissance des plantes- Quand l'élève a appris que botanique signifie science qui a pour objet la connaissance «les
NICOLAS NICKI.F.RY.
plante* , il va les étudier dans le jardin. Voilà notre système, Ntckleby ; qu'en pensez-vous? — U est certainement très-utile, répondit Nicolas d’un ton significatif. — Je le crois, reprit Squoera sans remarquer 1 intention du sous-maître. Troisième élève, qu'est-ce qu'un cheval ? — C’est une bêle, monsieur, répondit l’enfant. — Fort bien , dit Squeert, n'est-ce pas, Nickleby ? — Je crois'.qu'il n’y a pas à en douter, répliqua Nicolas. — Assurément. Un cheval est un quadrupède, et quadrupède est le mot latin qui signifie bêle : comme le savent tous ceux qui ont passé par la grammaire; autrement à quoi serviraient les grammaires? — A quoi serviraient-elles? dit machinalement Nicolas.
Comme vous savei cela à merveille, reprit Sqaeers en s’adressant à l'enfant, ailes voir mon cheval, et étrillex-le, sinon je me charge de vous étriller. Le reste de la classe va aller tirer de l'eau, jusqu'à ce qu’on lui dise de s'arrêter, car c’est demain jour de lesaive, et il faut remplir les chaudières.
A ces mots, il' envoya 1a première classe à ses expériences de philosophie pratique, et regarda Nicolas d’un air d'incertitude, ne sachant ce que le jeune homme pouvait penser de lui en ce moment.
— Voilà notre manière d’agir, Nickleby, dit-il après un long sileuce. — Je le vois bien, reprit Nicolas en faisant un léger mouvement d'épaules presque imperceptible. — C'est une excellente méthode, dit Squqgra. Maintenant, prenes ces quatorze petit* garçons et faites-les lire, parce que vous le savez, il faut commencer à vous rendre utile.
Les enfants se rangèrent en demi-cercle autour du nouveau professeur, et il les entendit psalmodier avec hésitation tes histoires d'un intérêt puissant qu'on trouve dans les plus antiques alphabets.
.M. Squeers avait coutume, après ses visites de semestre à la métropole, de réunir les enfants, et de faire une espèce de rapport sur les parents il amis qu’il avait vus, les nouvelles qu’il avait apprises, les lettres qu’il avait apportées, les uotes qui avaient été payée», celles qui ne l'avsient pas été , et ainsi de suite. Cette solennité avait toujours lieu dans l'après-midi du lendemain de son retour. On rappela donc les enfants de la salle basse, du jardin, de l'écurie et de la bassecour, et le conclave scolastique était au complet lorsque parurent M. Squeers, avec un paquet de papiers à la tnaln, et madame Squeqrs portant une couple de cannes.
—Que personne ne parle sans permission, dit doucement M.. Squeers, sinon gare à sa peau !
Cette proclamation produisit l'effet désiré, et un silence de mort régna aussitôt dans l’assemblée. M. Squeers commença.
— Jeunes élèves, j’ai été à Londres , et je reviens auprès de ma famille et de vous, aussi robuste et aussi bien portant que jamais ..
Selon l'usage semestriel, cette nouvelle consolante fut accueillie par trois faibles acclamations! et quelles acclamations! clics ressemblaient à s’y méprendre à des soupirs !
— J’ai vu les (tarent* de quelques écoliers, poursuivit M. Squeers, et ils sont si charmés d’apprendre de quelle manière sont traités leur» enfants, qu’ils ne songent nullement a les retirer, ce qui certes est fort agréable pour tout b* monde...
Deux ou trois individus portèrent la main à leurs yeux quand M. Sqaeers pi ononça ces mots. Mais comme la plus grande partie des jeunes gens n'avaient point de perents , ils étaient complètement désintéressés dans la question.
— J*ai eu bien des désappointements, dit Squeers d’un air sombre, le père de Bolder est à découvert de deux livres sterling. Uü eu Bolder? — Le voici, moosieur, répondirent vingt voix officieuses. Les enfants ressemblent beaucoup aux hommes. — Venet ici , Hôlder !
Un enfant débile et maigre, les maint couvertes de verrue» , s'approcha du bnreau, et leva des yeux suppliants vers la face du maître ; la sienne était devenue blême, et son ccrur battait rapidement.
— Hôlder, dit Squeers très-lentement, parce qu'il préparait ses coups; Bolder, si votre père croit que..,. Mais qu'est-ce que cela, monsieur ?
Squeers saisit ]a manche de la veste de l'enfant, et lui regarda la main avec horreur et dégoût.
— Comment appelrx-vous cela, monsieur? demanda-t-il à Bolder en loi appliquant un coup de canne pour bâter la réponse. — Ce u’est pat ma faute, monsieur, reprit l'enfant en pleurant , ça vient tout seul : C’est la sale besogne à laquelle on m’emploie, je crois , monsieur; du moins, je ne sais-ce que c’est, mais... ce li'est pas ma faute.
Sqaeers releva les parements de ses manches , humecta ses mains de U vapeur de son baleine, pour les rendre plus aptes à saisir sa canne , et s’écria : — Bolder, vous êtes un jeune drôle incorrigible; et comme la dernière rossée que vous ave» reçue ne vous a pas fait de bien, nous allons voir si celle-ci vous corrigera.
Là -dessus, sans égard pour les cris de détresse de l’enfant,
M . Squeers tomba sur lui à grands coups, et ne cessa que lorsque son bras rut fatigué.
— Voilà, dit-il ; frottez-vous tant que vous voudrez, vous eu por- j tarez longtemps les marques : voulez-vous vous taire? Smike, mettez- W à la porte.
Le domestique avait appris par une longue expérience qu'il était ben de ne pas hésiter à obéir. U poussa donc la victime dehors, et
Squeers se replaçai sur son tabouret, aidé de sa chère moitié, qui en occupait un autre auprès de lui.
— Voyous maintenant, dit-il. Voici une lettre pour Cobbey. Levez vous, Cobbey.
Un autre enfant se leva , et lorgna la lettre, pendant que Squeers la parcourait mentalement.
— Oli ! dit-il, la grand'roère de Cobbey est morte, et son oncle John est devenu ivrogne; voilà toutes les nouvelles que sa soeur lui envoie, plu» trente sous qui serviront justement à payer le carreau de vitre qu'il a cassé. Madame Squeers, ma chère, voulet-vous prendre l’argent?
La digne dame empocha les trente sous avec un extrême empressement , et Squeers passa à un autre enfant avec tout le sang-froid possible.
L’instituteur continua à ouvrir une collection de lettres; quelquesunes contenaient de l’argent, que madame Squeers se chargea de serrer ; d'autres se rapportaient à de petits objets d'habillement , tels que bonnets et autres choses. semblables . et la même dame trouvait toujours qu’ils étaient trop grands ou trop petits, et qn’ils n’allaient qu’au jeune Squeers, doué à ce qu'il paraissait de membres fort accommodants, puisque tout ce qui entrait dans l'école lui convenait à ravir. Sa tête en particulier devait être singulièrement élastique, car les chapeaux et les bonuels de toutes dimensions le coiffaient parfaitement.
Cette besogne terminée , on donna quelques leçons , et Squeers se retira ches lui, lsissant Nicolas prendre soin des enfants dans l’étude, qui était très froide, et où , vers la brune , on servit une collation de pain et de fromage.
Nicolas s’assit auprès d'un petit poêle voisin du bureau de l’instituteur. si abattu, si dégradé à ses propres yeux par la conscience de sa position, que si la mort l'avait alors atteint, elle eût été la bienvenue. Les cruautés dont il avait été involontairement témoin, la bassesse, la vilenie de Squeers, même dans ses meilleurs moments, les soupirs qu'il entendait, tout contribuait à entretenir ses tristes pensées. Comme il était absorbé dans sa méditation, il rencon ira le* regards de Smike , qui , à genoux devant le poêle, ramassait quelques morceaux de charbon de terre épars et les remettait dans le leu. Il contemplait Nicolas à 1a dérobée, et, voyant que celui-ci s'en était aperçu, il recula comme (tour éviter un coup.
— Vous n’avez pas besoin de me craindre, dit Nicolas avec bonté. Avez-vous froid? — N-o-n. Vous grelottez. — Je n'ai pas froid , répondit .Smike 'avec précipitation, et j’y suis habitué.
On voyait dans set manières tant de crainte d’offenser, et Smike était si timide , si abattu , que Nicolas ne put s’empêcher de s'écrier : — Pauvre garçon !
Si Smike avait été frappé, il se serait enfui sans prononcer un seul mol , mais là-dessus il fondit en larmes.
— O mort Dieu , mon Dieu ! s'écria-t-il en se couvrant la figure de ses mains maigres et calleuses ; mon cœur va se briser. — Sitencel dit Nicolas lui mettant la main sur l'épaule. Soyez homme ; vous l'êtes presque déjà par les anuéet. — Par les années! s'écria Smike. O mon Dieu , combien y en a-t-il d’écoulées depuis le temps où j’étais un petit enfant , plus jeune que tous ceux qui sont ici ! Que sontils devenus? — De qui parlez-vous? demanda Nicolas cherchant à réveiller la raison à demi éteinte du malheureux. — De mes amis, répondiL-U. Oh ! que j'ai souffert ! — Il y a toujours de l'espoir, reprit Nicolas. Il ne savait que dire. — Non , non, il n’y en a plus pour moi. Vous rappelez-vous l'enfant qui est mort ici ? — Je n'y étais pas, vous le savez , dit doucement Nicolas, mais que lui est- il arrivé? — J'étais près de lui la uuit de sa mort, dit Smike en se rapprochant de Nicolas; et lorsque tout fut silencieux, il cessa d'appeler par ses cris les amis dont il désirait la présence ; mais U commença à voir autour de son lit des figures connues qui venaient de la maison de son père; il dit qu’elles lui souriaient, qu’elles lui parlaient, et mourut en levant la tête pour les embrasser : entendez-vous? — Ooi, oui 1 reprit Nicolas. — Quelles figures me souriront quand je mourrai ? reprit Smike en frissonnant; quelles figures me parleront dans mes nuits d'agonie ? elles ne peuvent venir de la maison paternelle, clics me feraient peur si elles en venaient, car je ne la connais pas, et je ne les connaîtrais pas non plus. Douleur et crainte , douleur et crainte pour moi vivant ou mort ; point d’espoir, point d’espoir !
Le signal du coucher retentit, et le jeune homme, se calmant au bruit de la cloche, retomba daus son état de torpeur hahitur-lle. el s’éloigna en sileuce comme s'il eût craint d’être remarqué. Nicolas avait le cœur gros, lorsque bientôt après il alla, non pas sc reposer, car il n’y avait point de lieu de repos dans cette caverne , mais prendre place ou milieu de la foule qui encombrait le dortoir.