CHAPITRE XLIV
A la pointe du jour, Nicolas, qui n’avait pu fermer l’œil , a* élança hors du lit avec cette résolution qu’inspirent souvent 1rs circonstances graves, et se prépara à tenter la seule chance de salut qui lui restât.
Le matin est l’époque de la journée où les esprits ardents et inquiets doivent avoir le plus de vigueur et d'aclivité, mais non pas celle où l’espérance est la plus vive. Dans les po irions difficiles, à force d’examiner les obstacles, on finit par se familiariser avec eux; les craintes diminuent insensible ment, et font place à une vague confiance en des secours imprévus. Mais le malin, quand il faut renouer la chaîne de l'espérance interrompue par la nuit, quand l’enthousiasme de la veille s’est refro di, l’inceriitude et la méfiance renaissent. Semblable au voyageur auquel l'aurore découvre des montagnes et des plaines désertes que lui avaient cachées des ténèbres propices, celui qui marche dans le péuible sentier de la vie humaine aperçoit, au jour naissant, de nouveaux obstacles à surmonter, de nouvelles hauteurs à gravir. Il voit s’allonger devant lui une vaste étendue dont il avait à peine tenu compte la vei'le, et les clartés qui dorent toutes choses de joyeux rayons ne semblent reveuir que pour lui montrer les embarras inextricables dont est semée la route qui doit le conduire su tombeau.
Cest ce que peusa Nicolas en sortant de ches lui.
Il lui semblait que rester couché était perdre un temps précieux, et que l’exercice le rapprocherait du but qu’il désirait atteindre. Il erra dans les rues de Londres au hasard, en proie à de tristes réflexions. La veille, le sacrifice d’une femme aussi charmante à un pareil misérable lui paraissait une monstruosité trop lévollante pour s’accomplir; mais l’aspect du mouvement de la population au réveil lui inspirait un sombre découragement.
— Avec quelle régularité, se disait-il, tout reprend chaque jour son cours invariable! Toujours la jeunesse et la beauté s’en vont, tandis que la vieillesse hideuse et sordide reste sur la terre; et toujours les avares -et les fripons s’enrichissent, tandis que les honnêtes gens sont pauvres cl malheureux; toujours un petit nombre de privilégiés habitent de magnifiques hôtels, tandis que de géuération en génération la majorité des boni mes est sans abri et sins secours. Le dénùment pousse au crime des familles entières; l’iguorance est punie sans avoir été éclairée; les priions engloutissent des milliers de malheureux prédestinés au mai des le berceau. Que de misères, que d’injustices, que de souffrances* et cependant le monde va toujours, et personne ne cherche un remède aux douleurs de l'humanité I
Mais la jeunesse ne contemple pas longtemps le (ôté sombre d’un tableau. 11 entôt Nicolas recouvra son ëuergie, et, l'heure étant assex avancée, il déjeuna à la bâte et se rrndit chrx Madeleine Firay.
Il eut le bonheur de trouver la porte de la rue entrouverte, moula doucement, et se présenta. Bray et sa fille étaient seuls. Le changement opéré dans les traits de la jeune fille depuis trois semaines dénotait ses souffrances. Bien ne saurait se comparer à la pâleur diaphane, à la blancheur mate et glacée du visage qui se tourna vers Nicolaa quand il entra. Ses cheveux étaient d’un beau brun foncé, mais Hs ombrageaient sa figure et retombaient sur sou cou, et le contraste les faisait paraître d’un noir de jait. Il y avait dans son œil quelque chose d'inquiet et de hagard, mais eu même temps une teinte de patience et de douce tristesse sans aucune trace de larmes. Elle était plus belle que jamais, et sa mélancolie était plus touchante que l’égaremeul de la douleur. Son maint eu n’était pas seulement calme et assuré, mais encore fise et rokle. La contrainte que lui avait imposée la présence de son père avait maîtrisé toutes set pensées, mais en rendant ineffaçable l'expressiou qu'elles avaient co mm ii niqué** aux traita.
Son père était assis en face d’elle, la regardant de côté, et causant avec une enlté qui déguisait mal ses angoisses. Les pinceaux et les crayous n’ étaient pas sur la table accoutumée; les vases, que Nicolas
sa
avait vus remplis de fleurs nouvelles, étaient vides ou garnis seule- t ment de quelques bouquets flétris. L'oiseau était silencieux; le drap qui rouvrait sa cage le soir u’avait pas été enlevé : sa maîtresse l'avait Oublié
Il y a des moments où l'esprit est si fatalement imprtssionnable, qu’il perçoit d'un coup d'œil une foule de sensations. Ainsi Nicolas avait tout observé . quand M. Bray lui adressa la parole.
— Khbien! monsieur, que voulet-vous ? Parlez vite, s’il vous plaît; car ma fille et moi sommts occupés d’affaires plus importantes que celles qui vous amèm nt.
Nicolas s’aperçut que cette impatience était feiu'c , et que Bray était intérieurement charmé d’une visite propre à distraire sa fille. Celle-ci se leva, s'avança vers Nicolas, et lendit la m.iin.
— Madeleine, dit sou père, que faites-vous? — Mi*s Bray attend sans doute une lettre; mais malheureusi'ment mon patron est absent d’Angleterre. J’espère qu’elle voudra bien m’accorder un peu de temps. — Si c’est pour cela que vous vents,' monsieur, vous n’aves pas besoin de vous gêner. Ma ebère Madeleine, je ne savais pas que monsieur fût votre débiteur. — Oh! d'une... d'une bagatelle.
Bray fit tourner sa chaise, et contemplant rn face Nùolas : — Je suppose, monsieur, dit-il, que vous vous imagines que nous péririons de faim sans les misérables sommes que vous nous apportes, parce que ma fille veut bien employer sou temps de la manière dont elle l'emploie. — Je n'y ai jamais pensé. — Vous n'y aves jamais pensé! C’e-t au ronlraire l’idée que vous vous faites toutes les fois que vous venez ici. Croyes-vou», jeune homme, que je ne connaisse pas l’huuieurde ce» petits marchands, fiers de leur bour*r, quand il* ont ou k'ima ;iuent avoir un moment un galant homme a leur merci? — Je n'ai affaire qu'a une dame, dit res|»eciucuseun*nt Nicolas.—- C'est la hile d'un galant homme, monsieur. Vous apportes peut-être des commandes? Avez-vous de nouvi Iles commandes pour ma hile, monsieur?
Nicolas comprit le Ion de triomphe et de mil e rie avec h quel celle question lui était ad ressée; mais comme il l'avait prévue, et se rappelait la nécessité de jouer son Me, il présenta une note de quelqurt sujets de dessins que son patron désirait être exécutés.
— \ oilà vos commandes , n'est-ce pas? — Oui, monsieur, puisque vous tenez à ce mol. — Eh bien! roon-ieur, vous pouvez dire à vo re maître que ma fille, miss Madeleine Bray, ne daigne plus s’occuper de travaux de cette espère; qu’elle ne lui est plus subordonnée comme il le pense; que uous n’avons pis besoin de son argent pour vivre, comme il s’en flatte ; qu'il peut donner celui qu'il nous doit au premier mendiant qui passera devant sa boutique, ou l’ajouter à la somme de ses profits la première fois qu'il les calculera ; et qu'il peut aller au diable. Voilé ma répouse à ses ordres, monsieur. — Il vend sa fille, pensa Nicolas indigné, et il se croit le droit de se dire indépendant.
M. Bray était trop absorbé dans sou triomphe pour remarquer nn regard de mépris que Nicolas ne put réprimer.
— Maintenant vous avez rempli votre commission, et vous pouvez vous retirer, à moins que vous n'ayez encore... des ordres à nous donner. — Je n’en ai point, dit sévèrement Nicolas, et par égard pour le rang que vous aviz jadis occupé , j-- me suis abstenu de cette expression et de toute autre qui, inoffensive en elle-même, eût pu impliquer quelque autorité de mu part et quelque dépendance de la vôtre. Je n’ai point d'ordres, mais j'ai des craintes que je ne puis n'empécber d'exprimer; j’ai peur que vous ne condamniez celte jeune personne à une condition pire que celle du travail manuel le plus pénible. C’est votre conduite qui m'inspire des craintes , et votre conscience monsieur, vous dira si elles sont fondées. — Au nom du ciel! •'écria Madeleine alarmée, rappelez-vous qu’il est malade. — Malade 1 malade! je suis raillé par un courtaud de boutique, et elle le prie d'avoir pitié de moi et de se rappeler que je suis malade !
>1. Bray eut une syncope si violente, que Nicolas craignit un moment |»our sa vie; mais, le voyant se remettre , il se retira après avoir fait signe à Madeleine qu'il avait quelque chose à lui commuuiquer, et qu’il l'attendrait. Le malade revint lentement à lui, el, sans paraître se souvenir distinctement de ce qui s’était passé, il pria sa fille de le Uisserseul.
— Oh ! pensa Nicolas, puisse cette fsible chance ne pas m'échapper, el puis-é-je obtenir d’elle au moins une semaine de délai et de réflexion! — Vous êtes chargé d’un message pour moi, mousieur, dit Madeleine en reconduisant Nicolas , ne m'en parlez pas maintenant, je vous en conjure , revenez après-demain. — U sera trop tard, trop tard pour ce que j'ai à vous dire, et vous ne serez plus ici. Ah 3 madame, si vous avez la moindre affection pour celui qui m'a envoyé, le moindre souci de votes tranquillité, je vous supplie de m'accorder un entretien.
Elle essaya de rentrer, mats Nicolas la retint doucement.
— Je ne vous demande que de m’entendre, non paa moi seul, mais ce'ui au nom duquel je parle , qui est absent et iguore votre danger.
La domestique était là , 1rs yeux gonflés de larmes, et Nicolas l’implora en termes si passionnés, quelle ouvrit une porte dérobée, conduisit sa maîtresse dans une chambre voisine et fit signe à Nicolas de les suivre.
— De grâce! laissez-moi, monsieur. — Je ne puis vous quitter ainsi, j'ai un devoir à accomplir, et je dois vous conjurer de réfléchir sur le funeste parti qu’on vous fait prendre. — l^uel parti, monsieur, me fait-on prendre ? dit Catherine en s’efforçant de montrer de la fierté.
— Je parle de ce mariage fixé a demain par un homme qui n'a jamais refusé son concours à une méchante action, de ce mariage dont l'hiatoire m'est beaucoup plus connue qu’à vous-mème; je sais quel piège on vous tend, je connais les drttx complices, vous êtes trahie, vendue pour de l’or. — Vous avez, dites-vous, un devoir à accomplir, répondit Madeleine avec fermeté; et moi aussi, j’en ai un que j'accomplirai avec l'aide du ciel. £i cette union est un malheur, c'est moi qui l'ai cherchée; on ne me fait point prendre ce parti; j’agia librement et sans contrainte; rapporlet cela a mon cher bienfaiteur, recevez aiusi que lui mes remercia) en ta ; et quittez-moi pour jamais. — Non, pas avant de vous avoir conjurée avec toute l'ardeur dont je suis animé de différer ce mariage d'une semaine. Non, pas avant de vous avoir conjurée de réfléchir plus mûrement à cc que vous allez faire. Vous ne sauriez concevoir toute la perversité de l'homme auquel vous allez donner votre main ; mais vous connaisses quelques-unes de ses actions; vous l’nvrs vu, vous l'avez entendu parler; songez, avant qu’il ■oit trop tard , au rôle que vous allez jouer. Pouvez-vous lui jurer à l'autel une foi que votre cœur lui refuse, pouvez-vous prononcer des paroles solennelles contre lesquelles se rétollrul la uature el la raison, sans vous dégrader à vos propres yeux? I.*a regrets que vous vous prépares n'augmentcront-il* pas à mesure que vous ronoaiiris mieux son détestable caractère? Ne vous engagez point à ce misérable; endures , si vous voulez les fatigues d'un travail journalier, mais fuyet cet homme ,fuy«*-le comme la (teste, Cxr, croyez moi. Je dis la vérité, la pauvreté la plus ab.ecte serait du bouhrur comparativement au sort qui attend l'épouse d'un pareil homme I
Longtemps avant que Nicolas eût cessé de parler Madeleine avait caché sa figure dans ses maies et donnait un libre cours à ses larmes.
— Monsieur, répondit-elle d’une voix d'ahoid entrecoupée, maisqui reprit pi r degrés la force que lui ôtait l'émotion , je ne vous cachrrai point .. je le devrais peut-être... que j'ai beaucoup souffert depuis la dernière fois que je vous ai vu. Je u'aiinc point cct homme ; la différence de nos âges, de nos goûts, de nos habitudes s’y oppose. Il le sait, et pouriantil s'obstine à m'offrir sa main. En l’accep aiit, je puis rendre hi liberté à mon père qui se meurt, prolonger ton existence de quelques années peut-être, lui assurer de l'aisance, et épargner à un ami généreux le soin de secourir un homme par lequel, je l’avoue avec peine, son noble cœur n’est point compris. N’ayez |>oint as», z mauvaise opinion de moi pour me croire capable de feindre uu amour que je n'éprouve point. Si la raison et la nature me défendent de l’aimer, je puis du moins remplir les devoirs d'une épouse, et me soumettre à tout ce qu'il exigera de moi. Il veut bien me prendre telleque je suis; j'ai donné ma parole , et je devrais me réjouir au lieu de pleurer. L’intérêt que vous prenez à une jeune fille abandonnée comme moi, la délicatesse avec laquelle vous vous êtes acquitté de votre miss on . méritent toute ma reconnaissance, et, en vous l’exprimant, je suis émue jusqu'aux larmes, comme vous le voyez; mais, loin de me repentir, je suis heureuse d'acheter à ce prix la délivrance de mou père — Vos pleurs tombent plus vite quand vous parles de bonheur, dit Nicolas, et vous évitez de contempler le sombre avenir qui vous est réservé. Retardez ce mariage d'une semaine sculemrni.
— Au moment où vous êtes arrivé, il parlait, rn souriant comme autrefois, el comme je ne l’ai pas vu sourire depuis longtemps , de la liberté qui allait venir demain, de l'heureux changement de son état, de l'air frais, des tableaux variés qui redonneraient la vie à son corps épuisé ; son œil brillait, sa figure l'animait... je ne différerai pas d’une heure. — Ce sont des manœuvres employées pour vous décider.
— Je n’en écouterai pas davantage, j’en ai déjà trop entendu. Ce que je vous ai dit, monsieur , je l'ai adressé à l’ami auquel j'espère
3 ue vous le répéterez fidèlement. Je lui écrirai dans quelque temps ’id, quand je serai plus calme, et accoutumée à mon nouveau genre de vie; en attendant, <jue tous les anges le conservent I — Encore un mot. Vos regrets seraient aussi amers qu’inutiles. Mais que puis - je dire pour vous engager à vous arrêter à ce moment suprême? que puis-je f«ire pour vous sauver? — Rien i^oici la pluscruelle épreuve que j’aie subie ! ayez pitié de moi , monsieur, et ne me percez pas le cœur par vos supplications. Je... l'entends qui appelle, je ne dois pas, je ne veux pas rester un instant de plus. — Mais si c’élmi un complot dont il me fût possible d’avoir la clef plus tard ; si vous aviez , sans le savoir, des droits à une fortune qui en vous échéant aurait pour votre père les mêmes effets que votre mariage ? — Non , c’est une chimère, c’est un conte d'enfant. Il appelle encore. — C'est peut-être la dernière fois que nous nous voyons sur la terre , mieux vaudrait pour moi ne plus nous revoir jamais. — Four tous deux , répondit Madeleine sans savoir ce qu’elle disait; un temps viendra où le seul souvenir de cette entrevue pourrait me rendre folle. Üites-leur que vous m'avex laissée calme et heureuse; et que Dieu vous garde, monsieur !
Elle disparut, et Nicolas s'éloigna poursuivi par cette scène comme par un songe horrible.
Le soir de ce jour était le dernier du célibat d’Arthur Gride. L’ha-
bit vert-bouteille avait été brosse. Prg Sliderskew avait rendu ms comptes en qualité de femme de charge, et Arthur aurait pu songer à son bonheur; mais il aimait mieux viuniiner le* écritures d'un sale registre qu’il avait tiré d'un coffre solidement fixé au plancher.
— Voilà, dit-il, toute ma bibliothèque, c'est un des livres les plus intéressants qu’on ait jamais écrits; j'en suis l'auteur, tt il n’y a pas de romancier capable d’en faire un meilleur, je vous le garantis; il est vrai comme h banque d’Angleterre, et sûr comme l'or et l'argent, mais il n'est pas destiné au publie; il e*t rédigé pour mon usage particulier. lié! hé! hé! hé!
Une noie inscrite sur ce précieux registre arracha « G ride un soupir douloureux.
— U faut payer une forte somme à M. Nickleby ; 1a dette de Bray tout entière , neuf cent soixante-quinze livres quatre shillings trois pence, et un billet de cinq cents livres, total mille quatre cent soiianle-quiuxe livres quatre shillings trois pence : le tout pour demain à midi. D’un autre cité, je m’indemniserai per le moyen de ma femme; mais reste à savoir si je n’aurai» pas pu arranger l'affaire moi-même. Pourquoi n'ai-je pas eu le courage nécessaire? pourquoi ne me suis-je pas expliqué hardiment avec Bray, ce qui m’eut épargné mille quatre cent soixante livres quatre shillings trois pence? AbT je mourrai dans uu dépôt de mendicité.
Cependant Arthur réfléchit qu'en tout état de choses il eût été obligé de payer la créance de Kalph , et que seul il eût fort bien pu ne pas réussir. 11 rrpnl sa tranquillité d'àuie, et feuilleta sou livre de compte jusqu'à l’arrivée de Pcg Slidrrikew.
— Voilà le poulet, dit Pcg en présentant sur une assiette un poulet microscopique, un vrai phénomène de poulet, tant il était chétif et osseux. — Le bel oiseau! dit Arlhuraprè»avoir demandé le pris, qui se trouva proportionne à la tailledu volatile, avec une tranche de jambon, «les pommes de terre, des légumes, un pudding aux pommes et uu petit morceau de fromage , non» aurons un festin de Ba.lhazar. Jl n’y aura qu’elle et moi, et vous, Prg, quand nous aurons fini. — Ne venex pas ensuite vous plaindre de la dépense, dit madame Sliderskew d’un Ion bourru. — J’ai peur que la nourriture nous coûte cher la première semaine, reprit Arthur eu gémissant, mais j’aurai soin de ne manger que su Bisa minent, et, pour ne pan en faire autant, je sais que vous *ioi<x trop votre vieux maître. — Que saves-vou*? — Que vous aimez trop votre vieux mailre. — Il n’y a pas d’excès. — Que le diable emporte celle femme! Je dis que vous l’aimez trop pour vous régaler à fcs dépens. — A ses quoi? — U mon Dieu! elle ne peut jamais entendre le mot le plus important , et elle enlend tous les autres! A set dépens, vieille loue à écorcher!
Ce dernier hommage rendu aui charmes de madame Stidcr&kev ayant été prononcé à voix lusse , celle dame approuva le reste du discours par un sourd grognement qui fut accompagné du bruit de Ja sonnette.
— On sonne, dit Arthur. — Oui, oui, je sais cela. — Alors, pourquoi ne partez-vous pas? — Pourquoi 'partirais-je? je ne fais pas de mal ici. — On sonne! répéta Anhur Gride à tue-tête, en exprimant par une pantomime l’action de sonuer à uue porte. — h b bien ! il fallait me le dire tout de suite, au lieu de parler de toutes sortes de choses qui n’ont aucun rapport avec ça. C’e»t sans doute la bière qu’uu apporte. — Votre caractère change, madame Pcg, dit Arthur en la suivant des yeux, je ne sais ce que cela signifie ; mais, zi ça continue, nous ne nous accorderons pas longtemps.
A ce» mots, il se remit à considérer son registre.
La chambre n'était éclairée que par une lampe, sombre et enfumée, doot les faibles rayons n’étairnt projetés que sur un très-petit espace. L usurier avait mis cette lampe si prés de lui, qu’il n’y avait cuire elle et lui que la place du registre; et, comme il avait les coudes sur le bureau et les pommettes de ses joues sur ses mains, U clarté ne servait qu’à faire ressortir ses traits hideux, blanchissait une partie du bureau, et laissait tout le reste de la chambre dans une profonde obscurité. En levant les yeux et en regardant dans l'ombre, Arthur rencontra tout à coup le regard d’un homme-
— Au voleur ! au voleur ! s’écria Arthur se levant et terrant son registre contre son sein. — Qu'y a-t-il? dit l’inconnu. — Retirezvous! Etes-vous un homme, ou...? — Pour qui me prenez-vous donc ? — Oui, oui, s’écria Arthur ombrageant ses yeux de sa main, c’est un homme, et non un esprit. Au voleur! au voleur! — Pourquoi crier ainsi, vous vous méprenez sur mes intentions? dit l'étranger en se rapprochant. — Alors, comment êtes-vous venu ici ? que voulez-vous ? quel est votre nom ? — Mon nom ? vous n'avez pas besoin de le savoir. C’est votre domestique qui m'a ouvert la porte. Je vous ai adressé deux ou trois fois la parole ; mais vous étiez trop occupé pour m'entendre. et j'ai at'endu » n silence que vous fussiez moins absorbé. Quant à ce que je vaux, je tous le dirai loraque vous aurez assez de courage pour m'écouter.
Arthur Gride se hasarda à examiner plus attentivement le visiteur, et, remarquant qnc c'était un jeune homme de bonue mine, il s’assit en murmurant :
— C’est qu'il y a des gens malintentionnés qui rôdent par ici , et qu’on a déjà essayé de me voler; ce qni me rend craintif. Donnez-
vous la peine de vous asseoir.
Nicolas ( car c'était lui J refusa , et voyant renaître lea alarmes de
Gride :
— Mon Dieu! dit-il, je ne reste pas debout pour avoir sur vous l'avantage de la position. Ecoutet-moi. Vous allez vous marier demain matin? — Non .. n... non. Qui vous l’a dit? comment le savez-vous? — N'importe, je le sais. La jeune persoune qui va voua donner sa main vou* liait et vous méprise. Son sang se glace quand on prononce votre nom devant elle. Le vautour et la colombe ne sauraient être plus mal assotlis qu’elle et vous. Vous voyea que je 1a connais.
Gride parut pétrifié d’étounement; mais il ne parla pas, peut-être par impuissance,
— Vous et un autre, qui s’appelle Ralph Nickleby, avez tramé ce complot. Vous lui donnez uu bénéfice dans la vente de Madeleine Bçay. L’n mensonge t rrc sur vos lèvres, je le vois.
J l s'arrêta; mais Arthur ne répondit pas.
- — \ oui vous promettes de la dépouiller; comment, par quels moyeus, je l’ignore, et je l’avoue franchement, car je détiaigoe de souiller sa cause par la fourberie. Je l’îguore présentement; mais je ne suis pas seul et sans amis dans cetie affaire. Nous sommes déjà sur la piste , et si IViirr, ie d'hommes déterminés peut amener la découverte de votre trahison ,*i une haine légitime soulruuc par de la fortune peut déjouer voa infimes menées , voua en rendrez un jour un compte sévère.
Il s'arrêta encore , et Arthur Gride le contempla en silence.
— Si j’avais quelque espoir d'émouvoir votre compassion ou votre humanité, je vous montrerais l'innocence, la détresse, la jeunesse de celte dame , tou mérite, sa beauté, sou amour filial; je vous rappellerais enfin l'appel qu elle a fait à vos sentiments, mais il n'y a qu’une question à traiter avec les hommes comme vous. Ihtrs-moi donc combien vous demandez? Pesez les dangers auxquels vous é<es exposé. Vous voyez que j'en sais assez pour apprendre bientôt le reste. Etablissez uue balance entre le béni fi ce et les risques , et fixez une somme.
Le vieux Gride ne répondit que par un hideux sourire.
— Vous croyrz qu'on ne vous payerait pas? Mais miss Bray a des antis richrs et sur la solvabilité desquels sous pourries compter.
Quand Nicolas avait commencé, Arthur Gride s'était 1 gu ré que Ralph l’avait trahi ; mais il fut bientôt convaincu que son complice était entièrement étranger à la démarche Ju jeune homme. Tout ce que celui-ci semblait savoir était que Giide payait la dette de Ralph; mais c’était une circonstance connue de tons ceux qui élaieut instruits de la détention de Bray. Quant au but secret du mariage, l’étranger avait pu le deviner ou en accuse Gride pour le sonder; mais il n’en avait évidemment sur une idée exacte. Les promesses des prétendus amis de miss Bray étaieul trop vagues pour qu'on s’y arrèifit. Telles furent les conclusions auxquelles arriva Gride. Avec cette facilité de calcul mental que lui avait donnée l'habitude, il suivit Nicolas pas à pas, démolissant intérieurement tes argument* sans avoir l'air de s’en occuper, et , à la fin du discours, il se trouva aussi déterminé que s’il eût délibéré une quinxâiue.
— Je vous entends, s'écria-t-il eo allant ouvrir lea volets. Au secours ! au secours! au secours! — Que faites-vous? dit Nicolas en lut prenant le bras.
Gride recula tout effrayé.
— Si vous ne sortes à l'instant même , je vais crier au voleur, au meurtre, à 1 assassio ; je me débattrai , je me blesserai , rl je jurerai que vous êtes venu ici pour me voler. — Scélérat! — Lue minute de plus, et je vais faire retentir la rue de clameurs telles, que, poussées par un autre que moi, elles me réveilleraient même daus les bras de la jolie Madeleine. — Intime ! si vous élira plus jeune...
— Ab ! oui , dit Arthur Gride d'uu ton railleur, si j'étais plus jeune , ce serait moins humiliant; mai» être trahi par la petite Madeleine, pour moi qui suis si vieux et si laid ! — Ecoulez-moi , dit Nicolas, et rendes grâce au cial de ce que j’ai assez d’empire sur moi-même pour ne pas vous jeter par la fenêtre, ce qu’aucune puissance ne m'empêcherait de faire une fois que je vous aurais empoigné. Je n’ai jamais été l’amant de cette dame; il o'y a eu entre noua ni contrat, ni engagement, ni parole d'amour, elle ne sait même pas mon nom...
— J'aurai avec elle uns explication la-drsaus, dit Arthur Gnde, et nous riront ensemble en songeant au pauvre jeune homme qui voulut l’avoir, et qu’on a éconduit parce qu’elle m'était promise.
Ce sarcasme fit naître sur la figure de Nicolas une expression si terrible, qu’Arlhur Gride le crut sur le point de mettre sa menace à exécution. L’usurier avança la tête en dehors, se cramponua à deux mains à la fenêtre, et poussa des cris lugubres. Ne jugeant pas à propos d'attendre le résultat de te vacarme, Nicolas ae retira; et ce ne fut qu'après l'avoir vu s'éloigner dans la rue que Gride ferma U croisée, et s’assit pour reprendre baleine.
— Si jamais elle est maussade, se dit-il, j'aurai une arme contre elle. Elle ne se doute pas que je connais l'existence de cet amant; et en utilisant à propos ce que je viens d'apprendre , je la ferai obéir au doigt et à 1 ai. Je suis conteut que personne ne soit venu; j'ai eu I soin de ne pas crier trop fort. Quelle audsoe d’entrer daos ma mai- J son et de me faire une scène à domicile ! Mais demain est le jour de
ma victoire, et l'amoureux te mordra le* doigta , M jettera à l’eau peut-être, ou ae coupera la gorge... je n’en serais paa étonné ! eh bien ! ça complétera mon triomphe.
Li-drtiai Arthur mit ton livre de côté, ferma ton coffre, et desc’endit dans la cuisine pour reprocher à Peg Slidcrskew d’avoir ai facilement laissé entrer un étranger.
Peg ne comprenant paa l’étendue de la faute qu'elle avait commise, il lui dit de tenir la lumière et de t'accompagner, et alla fermer luimême la porte de la rue.
— Le verrou d'en haut, le verrou d’en bas , la barre , un double . tour et la clef aoua mon oreiller. Bou! ai quelque admira eu r rer pousaé se présente , il sera obligé de pasoer par le trou de 1a serrure. Et maintenant, Peg, au lit jusqu'à cinq heures et deotie, et puis nous songerons à U noce.
A ces moj, il frappa gaiement madame Sliderskew sous le menton et parut un moment disposé à célébrer la clôture de son célibat en imprimant un baiser sur les lèvres de la vieille ; mais , apres plus ample réflexion, il lui donna une autre tape sous le menton, au lieu de sc permettre uue plu» ardente familiarité, et il alla ae coucher.