‹ Nicolas NicklebyChapitre 41 sur 52 · CHAPITRE XL V · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL V

Il j a peu de gêna qui restent longtemps su lit le matin de leurs noces. Un raconte toutefçis qu'un homme très-distrait , Oubliant qu’il devait ae marier le jour même, gronda en s’éveillant aes domestiques de lui avoir préparé une aussi brillante toilette. Mais ou raconte aussi qu’uu jeune homme , sans crainte des canons de l'Kglise, conçut un violent amour pour ai grand'mère. Ces deui cas sont exceptionnels, et l'on ne saurait les considérer comme un précédent généralement suivi depuis.

Arthur G ride était revêtu de son habit vert-bouteille longtemps avant que madame Sliderskew, secouant un sommeil des plus lourds, eût repris le cours de ses fonctions domestiques.

— Le beau mariage ! disait-elle en rangeant dans la cuisine. Il lui faut une autre que sa vieille Peg pour avoir soin de lui. Ne m'a-t-il pas répété mille fois, pour me consoler d'être mal nourrie, mal payée , mal chauffée : Je ne vous oublierai pas dans mon testament , ma bonne, ie suis garçon, je n'ai point d’amis, point de pareuts... Mensonges! Kl voilà qu’il m'amène une nouvelle mailresse .une petite mijaurée, une enfant: S'il avait besoin d'une femrue , le vieux fou , pourquoi n'en prenait-il pas une qui lui convint par l'Age, et qui fût habituée à son allure P l'ingrat !

De son côté, Arthur Gride méditait dans sa chambre.

— Comment ce jeune homme a-t-il pu apprendre ce qu’il sait ? J'ai peut-être trop parlé. M. Nickleby me reprochait souvent de me mettre à causer avec lui avant d’être sorti de lu niaisou de Bray. Je lui tairai une pirlie de ce qui s’est passé, car il me chercherait querelle, et me mettrait de mauvaise humeur pour toute la journée.

Ralph était universellement regardé par ses confrères comme un génie supérieur ; mais son caractère sévère et inflexible et scs talents consommés avaient fait sur Gride une impression si profonde qu'il^ avait réellement peur de lui. Licbe et rampant par nature , Arthur Gride s'humiliait dans la pouasière devant Ralph Nickleby ; et quand même il n’y eût pas eu entre eux communauté d’intérêu, il se serait agenouillé aux pieds de son maître plutôt que de lui répoudre et de lui opposer 1a moindre résistance.

Arthur se rendit cbci Halpb, et lui raconta U scène de la veille en lui cachant seulement que le jeune étranger connût les motifs secrets il u mariage.

— Il a essayé de voua faire peur, dit Ralph avec dédain, et vous avex eu peur, n’ett-ce pas? — Je l’ai effrayé en criant su meurtre et au voletar, et j'ai vraiment cru, un instant, qu'il en voulait a ma bourse. — Dites plutôt qu’il en voulait à voire future j et quand vous •erex marié enfermes-la , et surveillex-la avec soin. Mais, allons, l’heure de votre bonheur approche, vous allés me payer ce billet présentement. je suppose? — Quel homme vous faites! — Pourquoi pas? d'ici à midi personne ne vous payera l'intérêt de l'argent, je pense.

— Mais personne ne vous le payerait non plus, répondit Arthur regardant Ralph de travera avec toute la finesse dont il éuit capable.

— Vllons, si vous n’avex pas apporté l’argent, j'attendrai. Etes- vous prêt?

Gride répondit affirmativement, lira de son chapeau un paquet de faveurs blanches, en attacha à sa boutonnière, et décida, non sans peine, sou ami à en faire autant. Ainsi accoutrés, ils montèrent dans une voiture de louage, et partirent pour la résidence de la belle et malheureuse fiancée.

Gride, que son courage avait abandonné à mesure qu’ils approchaient de la maison, fut anéanti par le lugubre silence qui y régnait. Ils ne virent que la domestique, défigurée par les pleurs et l'insomnie. 11 n’y avait personne pour les recevoir, et ilase glissèrent dans le salon, plutôt comme deux filous que comme un fiancé et ion garçon d'honneur.

~~ Ou croirait, dit Ralph parlant involontairement h voix basse, j qu'il jr t ici un enterrement, et non («as une noce. — lié! hé! hél

vous êtes... vous êtes piquant. — Tant mieux, car nous avons braein de nous égayer. Allons, quittes cet air maussade. — Oui, oui, mais... mais croyet-vous qu’elle paraisse bientôt?

Ralph consulta sa montre.

— Je suppose, dit-il, qu'elle ne paraîtra que lorsqu’elle ne pourra pas faire autrement, et elle a encore une bonne demi-heure devant elle. Modérez votre impatience. — Je ne suis pas impatient, balbutia Arthur. Je ne voudrais (Ma la contrarier. Qu'elle prenne son temps, qu’elle prenne son temps.

En ce moment Bray lui-même entra sur la pointe du pied et la main levée.

— Silence! dit-il à voit basse. Elle a passé une très-mauvaise nuit. El'e est habillée et pleure toute seule dans sa chambre; mais elle va mieux, et elle se calme. — Elle est prêle? dit Ralph. — Tout à fait. — N’est-il pas à craindre qu’elle ne nous retarde par quelque faiblrsse de jeune fille, par un évanouissement? — On peut maintenant avoir coufiance en elle, je lui ai parlé toute la matinée... Yeuez un peu par ici.

U entraîna Ralph à l'autre extrémité du salon et lui désigna Gride, qui , pelotonné d.nt un coin, tourmentait les boutons de »on babil. L'agitation et l’inquiétude donnaient un DOuveau re-ief à la bassesse de sa physionomie.

— Regardes cet homme, murmura Bray; n'est-ce pas une chose cruelle aprè» tout? — Quoi? demanda Ralph aussi impassible que s il eut réellement ienoré ce que Bray voulait dire. — Vous le savex aussi bien que mol. Ce mariage...

Ralph haussa les épaules, fronça les sourcils, et avança les lèvres comme font Jes hommes préparés à réfuter victorieusement une observation , Blais qui attendent une occasion plus favorable, ou dédaignent de répondre à leur antagoniste.

— Ce mariage n'est-il pas cruel ? répéta Bray. Non, dit Ralph hardiment. — Si fait, repartit Bray avec emportement , c'est une méchinceté et uptf perhdie.

Quand des hommes sont sur le point de commettre ou de ssiictionuer quelque lujqlUce, il n'est pas rare qu’il» expriment de la pitié pour la victime, et qu'ils se croient en même temps très-vertueux , trèi-moraux , et immensément supérieurs h ceux qui ne témoignent pas la même sensibilité. Pour rendre justice à Ralph Nickleby, il pratiquait rarement cette sorte de dissimulation, nuis il la comprenait dans autrui , et c'ol pourquoi ii laissa Bray répé-cr avec véhémence que ce mariage était affreux.

— Vous voyez , répondit enfin Ralph , comme il est vixux et usé. S'il était plus icuue, cette union serait une barbarie; mais connue, dans l'étal oit 11 est, il n’a pas longtemps à vivre, Madeleine sera bientôt une riche veuve. Elle a consulté votre goût, la prochaine fois vous lui lai, serez consulter le sien. — - Col vrai , dit Bray en se mordant les ongles. Je vous le demande, monsieur Nickleby , n’éuitil p.j de mon devoir de lai conseiller d’accepter ces propositions? — Sans doute. Et je vous dirai même, monsieur, qu'on trouverait, dans les environs , ernt personnes riches qui donneraient volontiers à cette espèce de singe leurs filles et leurs oreilles par-dessus le marché. — C'est ce que je lui ai dit, s’écria Bray saisissant a videra, nt tout ce qui pouvait contribuer à sa justification. — Vous lui avez dit la yérilé. Mais en même temps je tous déclare que si j’avais une fille, et que ma liberté, ma sauté, ma vie , dépendissent de son mariage , j’rspère que cela seul suffirait pour la faire condescendre à me» voeux.

Bray contempla Ralph comme pour voir s’il parlait sérieusement.

— Je vais monter quelques minutes pour achever ma toilette, et, quand je redrscendrai , j'amènerai Madeleine Savez-vous que j’ai eu cette nuit un songe t rê- » -étrange, j'ai rêvé que nous étions à aujourd'hui et que je vous parlais comme tout a l'heure, je suis monté comme à présent pour m’habiller, et au moment où jVtcndais la main pour saisir celle de Madeleine le parquet a manque tous mes pas, et tombant d'une épouvautable hauteur je ne me suis arrêté que dans un tombeau I — Et vous vous êtes réveillé, dit Ralph, et vous vous êtes trouvé couché sur le dos, ou la tèie penchée au dehors du lit, ou tout souffrant d'une indigestion. Bah t monsieur Bray , vous allez mener une vie de plaisirs, et étant plus occupé le jour, vous n'suret pas le temps de songer aux rêveé de la nuit.

Quand Bray fut parti, Ralph s’adressa au fiaucé.

— Faites bien attention a ce que je vous dis, Arthur, vous n'aurez pas longtemps à lui payer une rente, vOus avez un bonheur du diable dans vos marchés. Je veux être pendu s'il n'est pas sur le point de pierbagge.

Arthur accueillit par un ricanement cette agréable prophétie. Ralph se jets clins un fauteuil , et tous deux attendirent en silence. Ralph, un sourire railleur sur les lèvres, pensait a lu rapidité avec laquelle l'orgueil de Bray s’était abaitaé , et à la familiarité que leur complicité avait établie entre eux, quand son oreille exercée entendit sur l'escalier le frôlement d'une robe et les pas d'une femme.

— Ranimez-vous donc, Arthur, dit-il eu frappant du pied avec impati nce , les voici.

Gride se leva et se plaça à côté de Ralph Nickleby ; U porte s'ou-

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NICOLAS MCKLEBY.

Madame Vinrent Ciuœmlea , celte femme si rxtrao dinaire lit

Quand le frère et la soeur étaient l’un à cité de l'autre, il y avait entre eux une ressemblance qu’on pouvait ne pas remarquer lorsqu'on les voyait séparément ; mais l'expression de la physiouomic du frère était tempérée cbex la sorur par une ravissante délicatesse féminine. Tous deux avaient aussi une indéfinissable ressemblance avec Ralph , et jamais elle n'avait été plus appréciable, car jamais leur beauté et leur noblesse n’avaient mieux contrasté avec sa bassesse et sa laideur.

— Qui vous amène ici, imposteur? s'écria Ralph en grinçant des dents. Retirez-vous, misérable ! — Je viens sauver votre victime al je le puis. Vos injures ne sauraient m’émouvoir, je resterai ici iusqu'à ce que ma mission soit remplie.— Jeune fille, retirez-vous, dit Ralph; nous pouvons employer la force contre lui ; mais je ne voudrais pas vous faire du mal s'il y avait moyen de l'éviter ; retirez-vous, faible femme , et laissrz-nous traiter ce drôle comme il le mérile. — Je ne m'en irai pas ! s'écria Catherine les yenz étincelanU et les joues empourprées ; si vous l'attaquez, il saura se défendra. Je serais pour vous un moins dangereux adversaire ; mais si j’ai la faiblesse d'une fille, j’ai le cceur d'une femme , et ce n'est pas vous qui dans une cause comme celle-ci me détournerez de mon dessein.

— Et quel est votre dessein, haute et puissante dame ? — D'offrir un asile au malheureux objet de vos persécutions, répondit Nicolas Si la crainte du mariage que vous lui préparez ne suffit pas pour la déterminer, j'espère qu'elle sera touchée des prières et des instances d'une personne de son scie. En tout cas, nous essayerons: j’avouerai à ton père le nom de celui qui m’envoie; et a’il persiste, ses torts seront encore plus graves. J'attends ici le père et la fille, c'est pour eux que ma sceur et moi affrontons votre présence ; noire intention n’est ui de vous voir ni de vous parler , ainsi cessons toute conversation. — Vraiment! dit Ralph... Eh bien ! üride , ce garçon, voyez-vous, qu'il me répugne de nommer le fils de mon frère, est un réprouvé MuiUé de tous les crimes. Eu venant troubler une cérémonie oleu-

l’uu Twtofrapfct* PIm I

La vieille V t% remit la clef i Squeers, qui s'emprrasa d'ouvrir la boite, et contempla 1m papiers avec extase.

Tout le monde recula , non moins étonné de ce qui s'était (tassé que de l'impétuosité de celui qui parlait.

Nicolas prit dans scs bras Madeleine évanouie et la descendit au aslou qu’il venait de quitter, suivi de sa sceur et de la fidèle servante; il changea celle-ci d’aller chercher une voilure pendant que Catherine et lui essayaient de rendre Madeleine à la vie.

Ralph et Gride étaient étourdis et paralyséa par le fatal événement qui avait si brusquement déjoué leurs projeta ; car autrement , il n'aurait peut-être produit sur eux aucune impression. Ce ne fut qu'au moment où Nicolas ae préparait à enlever Madeleine que Ralph rompit le silence en déclarant qu’il ne la laisserait pas partir.

— Qui dit cela ? — Moi. — Silence ! s'écria Gride épouvanté, rat, rM <*• Vaaqiitfé , M.

nelle, il a craint d’étre chassé ignominieusement, et il a amené «a

sceur pour lui servir de chaperon ; mais elle ne'le sauvera pas. Catherine , remercies votre frère. Gride, faites descendre Bray sans sa fille. — Ne bougez pas ! s'écria Nicolas en lui barrant le passage. — Ne l'écoutes pas, et faites descendra Bray. — Malheur à voua ai voua m’approches ! dit Nicolas.

Gride hésita. Ralph , furieux comme au tigre agacé, fit on pas vers la porte , et prit rudemeut le bras de Catherine ; mais Nicolas le saisit au collet. En ce moment un corps pesant tomba avec bruit sur le parquet de l'étage supérieur, et l'on entendit un cri terrible. Tous ae regardèrent en silence. Les cris se succédèrent, des pas précipités ébranlèrent la- maison, et plusieurs voix perçantes répétèrent : — Il est mort !

— Laisses-moi, dit Nieolai ; ai c’est ce que j'ose à peine espérer, voua voilà pris dans vos propres fileta.

Il monta rapidement, se fit jour à travers la foule qui encombrait une petite chambre à coucher, et trouva Bray étendu mort sur le parquet, et sa fille le tenaul embrassé.

— Comment est-ce arrivé ?

Plusieurs voix répondirent que par la porte entrouverte on avait aperçu Bray couché sur un fauteuil; que, comme il ne répondait pas, ou l'avait cru endormi, et qu'enfin, quelqu’un étant entré et l'ayant secoué par le bras, il était 'ombé lourdement à terre, et qu'on avait alors reconnu qu’il était mort.

— Quel est le propriétaire de cette maison ? demanda Nicolas.

Une dame Agée lui fut désignée. Il mit un genou en terre et détacha doucement les bras de Madileiue du cadavre autour duquel ils était ut enlacés.

j — Madame, dit-il à la maîtresse de la maiaon , je représente les 1 amis les plus dévoué de cette jeune per.-onne . comme le sait sa do- J mestique, et je dois l’arracher à celle scène affreuse. Voici ma scrur, aux soins de laquelle vous la confies ; mon nom et mon adresse août tur cette carte, et vous recevrez de moi tous les ordres nécessaires ' pour les arrangements à prendre. Ecartez-vous, vout tou*; de la place et de l'air, au nom du ciel !

vrit, et l’on vit entrer précipitament , non pas Bray et sa fille, axais Nicolas et sa sœur Catherine.

Si quelque terrible apparition de l’empire des ombres se fût présentée à Ralph, il n’eût pas été pins surpris et plus foudroyé. Ses bras tombèrent sans force à scs côtés; il chancela, recula, demeura muet, la bouche ouverte , le visage pâle de rage. Ses yeux sortaient de leurs orbites; sa figure était si bouleversée par les passions qui le déchiraient, qu'il eût été difficile de reconnaître en lui l'homme calme et sévère du moment précédent.

— C'est celui qui est venu me voir hier au soir, murmura Gride. — J’aurais dû le deviner. Il te trouvera donc partout sur mes pas 1

La pAlrur du visage de Nicolas, le gonflement de ses narines, le frémissement de se* lèvres comprimées, annonçaient le violent combat que les passions se livraient dana son sein ; mais il les réprima. Et

J restant doucement le bras de Catberiue pour la rassurer., il ae tint roidement en face de son indigne parent.

Die

MCüLAS K IC KL K H Y.

écoutez ce qu'il va dire. — Uui, reprit Nicolas, écoulez ce que je vais dire. Il vous a payés tous drus eu payant sa dette à la nature. Le billet qui échoit aujourd'hui à uiiili est un chiffon de papier inutile, votre fraude sera découverte , vo> projets *onl connus de» homme» et renversés par le ciel. — «.ai», dit Ralph, cet homme réclame sa femme. — Lllc ne l’est pas. — Il faut la lui rendre. — Il ne l'aura pas. — Qui l’en empêchera ? — Moi! — De quel droit ? — Du droit que me dounenl la justice, et le caractère bien connu de ceux dont je suis l'interprète. — L'n mol, dit Ralph écumant de rage. — Pas un seul. Seul- ment rcce vt z l'avis que je vous donne , vos jours sont passés et la nuit approche |>our tous. — Malédiction sur vous, enfant! — Qui s'inquiète de vos malédictions? Le malheur, je vous en avertis, va s'attacher à vos pas. Tous vos artifices sont découverts. Vous êtes entouré d'espions, et aujourd'hui même une catastrophe imprévue vous a fait perdre dix mille ft'-rrs. — C'est faux. — C'est vrai, et vous le reconnai ni, Mais ne perdons pas de temps. Ecartez-vous, Catherine, passez la première.

Nicolas prit son beau fardeau entre ses bras , renversa Arthur Cride en passant, et sans que persouue cherchât à l'arrêter, il parvint à la voiture où Catherine et la domestique l’avaient devancé. Il leur confia Madeleine, sauta à côté du cocher et s'éloigna à travers la foule que ces événements avaicut attirée.

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