‹ Nicolas NicklebyChapitre 43 sur 52 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

Le cour» de res aventures exige que nous retournions à la roaivau où la mort avait à l’improviste planté sa sombre bannière. R*lpb, In dénis et le# poing» serré», demeura quelques minute* immobile, peau il commença à »c remuer Icniement comme un homme qui sort d’un profond sommeil , fil un geste de menace du cô é ou Nicolas avait disparu, et se retourna pour regarder ïon complice, qui était encore étendu aur le carreau. .. . .

Arthur se releva en tremblant, se dirigea ver» la porte, et dit timidement : , ,

— Vous avez l’air de vouloir m’adresser des rc proches , mais ce n'est i>as ma faute. — Pardieu! je le sais bien; je ne blâme personne si ce n’est Brsy, qui aurait dû vivre une heure de plu»... Où est notre voiture ? nous sommes venus en voilure.

Gride s'empressa de regarder à la fenêtre.

Ralph, faisant uu violent effort pour dompter si fureur, déchira sa chemise de la main qu'il avait placée sur m poitrine, et murmura :

— Dix mille livres 1 il a dit dix mille livres! c'est précisément la

somme que je devais toucher demain. Celte maison auiait-elle fait faillite? et faut-il qu’il soit le premier à m'en apporter la nouvelle?... La voiture est-elle là? - Oui, oui Quelle figure vous avex! - Venez, n'ayons pas l’air d’être troublés; allous-nous-en bras dessus, bras dessous. — Mais vous me pincez jusqu'au zang , dit Arthur s« tordant de douleur. .

Ralph le repoussa avec impatience , dezcendil d un pas assuré, et entra dan» la voilure, où Gridc le suivit. Le cocher avant demande où il fallait les mener et Ralph ne répondant point , G ride , après un mitant d'incertitude, ordonna de les conduire chez lui.

En chemin. Ralph demeura le* bras croisés et ne prononça pas un mot. Le menton appuyé sur la poitrine, les yeux caché» sous les touffes épaisses de se» sourcils contractés, on eût pu le croire profondément endormi. Ce ne fut que lorsque la voiture s’arrêta qu il leva la tête et demanda où ils étaient.

— A ma porte , répondit Arthur. — C’est vrai , je n’ai pas fait attention à la route que i ou» avons suivie. J" prendrais volontier* un I verre d’eau ; vou» en avex chez vous , je suppose. — Y ous prend r *’i j un verre de... tout ce que vous voudrez. Il est inutile de frapper; cocher, sonnez.

Le cocher sonna à plusieurs repris s , puis frappa à ébranler la rue , iis écoutèrent à la porto , mais personne ne vint, et la maisou demeura silencieuse comme la tombe.

Prg psi «i sourde! dit Gridc alarmé. Sonnez encore, cocher; elle

n’entend pas , elle voit la sonnrtle. .

L homme sonna et frappa de nouveau Plmirnrs voi*»n* se mirent à la frnètre, et »e crièrent le* uns aux autre» que la ménagère «•» vieux G ride devait être morte subitement. D'autre* sc groupèrent autour de la voiture, et »c livrèrent à diverse» suppositions} lez «m*

conjecturaient qu'elle s'était endormie, le» autres qu'elle avait mi» le feu à urs vêtement» , d'autres qu’elle s'était grisée. Un gros réjoui prétendit qu'elle avait vu quelque chose à manger, et que, n’y étant nullement habituée, elle s'était évanouie de frayeur.

Celte saillie divertit excessivement les auditeurs, et il fut difficile de les empêcher d'enfoncer la porte de la cuisine pour s’assurer du fait.

Ce ne fut pas tout ; comme le bruit du mariage avait couru , des plaisanta assurèrent que M. Ralph était la fiancée déguisée en homme, et l'on s'indigna vivement de voir nue fiancée eu bottes et en pantalon. Enfin les deux usuriers se réfugièrent daus la maison voisine , te procurèrent une échelle et entrèrent pir-dessus le mur de la cour.

— Je ne suis pas rassuré, je l’avoue, dit Arthur lorsqu'il fut cbex lui, si nous la trouvions assassinée, nageant dans son sang? — Qu'importe? dit Ralph; je voudrais que de pareils accidents fussent plus communs et plus faci'es à amener. Restrx ici, si vous ave* peur; moi, je monte.

Il entra dans la maison, suivi de près par Arthur. C'était toujours le même lieu sombre , 1rs mêmes meuble» poudreux, la même horloge monotone, les armoires chancelaient toujours dans leurs coins Obscurs ; l’écho des pas rendait 1rs mêmes sons lugubres ; l'araignée h longues pâlie* s’arrêtait dans sa courte agile , et se suspendait aux murs en contrefaisant la morte lorsqu'on laissait auprès d’elle.

Les deux usuriers parcoururent la maison de la cave au grenier; mais Peg n’y était pas. Après leur perquisition, ils s'arrêtèrent pour se reposer dans la rlumbre que Gride habitait ordinairement.

— La pendarde, dit Ralph se préparant n partir, e»t allée faire les apprêts de la noce ; voyez, je vais anéantir le billet, noua n’en aurons plus besoin.

En ce moment, Gride , agenouillé devant un grand coffre, fit entendre un cri terrible.

— Qu'y a-t-il ? demanda Ralph. — Je suis volé ! je suis volé? —

De quoi? de voire argent? — Non, non I C'est bien pis! — De quoi donc? ,

Semblable à un animal qui fouille la terre , Gride éparpilla les papiers qui étaient dans le coffre.

— Oh! mon Dieu! j’aurais mieux aimé qu'elle me volât mon argent ; je u'enai pas beaucoup. Ab! quel malheur! quel désastre ! — Que vous a t- on donc pris? s'écria Ralph le secouant violemment par le collet. — Des actes, des papiers; je suis ruiné! je suis perdu 1 elle m’a vu les lire, elle m’a épié , elle m’a vu les mettre dans une boite, la boîte n'est plus dans U caisse, elle l'a emportée , damnation l

Une lumière soudaine parut éclairer Ralph, car scs yeux étincelèrent et tout son corps trembla d’agitation.

— Elle ne connaît pas la valeur de ces papiers, elle ne sait p s lire ; il u’y aurait qu'une manière d'en faire de l’argent , ce serait de les lui pirler. Uu les lira pour Peg, et on lui dira ce qu'il faut faire ; elle et son complice toucheront les fonds , se ferout un mérite d'avoir communiqué ces actes, et déposeront contre moi! — Patience! dit Ralph en lui serraul le» bras; écoutes la voix de la raison ; Peg ne peut être loin , je vais appeler la police ; dtt< s-moi seulement ce qu’elle vous a dérobé, et on la rattrapera facilement. — Non I non! dit Gride eu mettant la main sur la bouche de Ralph, je ne puis.,... je... non! — A l’aide! à l'aide] — De grâce, lai sez- vous ! cria Gride en frappant la terre du pied avec la frénésie d’uu insensé. — Quoi ! vous n’omet pas rendre >e vol public? — Non ; n'eu dite» pas un mot, dt* grâce ! quoi qu'il arrive, je suis perdu! je suis ruiné ! je suis trahi, je mourrai à Nexvgatc !

Ces exclamation.» et d'autres inspirées par U crainte, la rage et la douleur se changèrent peu à peu en gémis*» ment» entrecoupés de temps à autre par un hurlement, lorsque Gride, penché sur le coffre, constatait quelque perle nouvelle.

Ralph le quitta bi u&queiurut , désappointa ceux qui étaient à la porte en leur annonçant qu’il u'élait rien arrivé, monta en voilure cl se lit conduire chrx lui.

Une lettre était sur la table. 11 n’eut pas d'abord le courage de l’ouvrir ; mais enfin il la lut , et devint d’uue pâleur modclle.

— La maison a fait faillite! voilà dix mille livres perduts en un jour! que d’années, que de jours de travail, que de nuits d'insomnie il m'a fallu passer pour amasser ces dix mille livres ! que de dame* fardée* m'auraient souri, que de jeunes gens prodigues m'auraient télé de bouche et maudit de rirur, pendant que j’aurais changé ces dix mille livres en vingt mille ! que de discours mielleux, que de regards caressants , que de lettre» polie* l'on m'aurait adressés, pendant que j'aurai» foulé aux pieds et exploité à mon gré ce» emprunteur» nécessiteux! Un prétend que les homme* comme moi amassent leur* rie!' ci scs à force de dissimula ion, de perfidies et de servilité ; mai» que de mensonge* , que d’exiu»es abjectes, que de lâches de marches m’auraient valu rts dix mille livre» de la part de parvenus qui taus mon argent n'aurairnt pour moi que du dédain! Oh ! s» j’avais doublé cette somme , il u’jr eût pas eu une seule pièce de monnaie qui n'eût représenté dix mille impostures plates et grossières, cl elles ne seraient pas veuuea de l'usurier, mai» des emprunteurs, de ces gens si prodigues, si généreux , si irréfléchis!

Ralpb cherchait à oublier l’amertume de scs regrets par celle de se* réfl' xion». La» d'arpenter la chambre , il se jeta dans un fauteuil.

— Il y a pu un temps, reprit-il , où rien n'aurait pu m'émouvoir autant que la perte de cette nomme considérable. Le» naissance* , les décès, le* mariage», tou» les événements humains n’avaient d'intérêt pour moi que par les perte* ou les bénéfices qui en étaient le résultat. Mais aujourd’hui, je le jure, l’idée de son triomphe sc mêle à celle de ma perte ; il uie semble presque qu'il en est le principal auteur, et il le serait, que je ne l’en détesterais pas davantage.

Après une longue méditation. Ralph écrivit à M. Squeers, et envoya la lettre pur Nexcman avec ordre d’attendre la réponse si M. Squeers était à la Tête de Maure.

Spiccn était arrivé le matin même, et répondit qu'il allait sc rendre de suite cbtx M. Nickleby.

Quand il y arriva, Ralph avait repris celte impassibilité qui lui était habituelle , et à liqurlie était due en grande partie son influence sur la plupart des botutnei peu scrupuleux.

— Eh bien! monsieur Squeers, comment vous porlex-vous? — Mais pus mal , monsieur, ainsi que ma famille et mes élèves, il court Nculrment parmi eux une espèce d’épidémie; mais quand ils en sont atteint» et qu’il» uou» importunent de leurs plaintes, nous savons les mettre à lu raison. — Voit» faites très-bien... Nogg*!...

Newman se présenta après avoir été appelé deux ou trois fois.

— Vous m’avez demandé? — Oui, alltz dîner. — Il n'est pat l'heure. — Votre temps m’appartient. — Pourquoi changez-vous mou heure tous le» jour»? — Vous n’avez pas tant de cuisiniers, et vous pouvez aisément vous excuter de la peine que vous leur donuez. Partes, monsieur.

Sou» prétexte d'aller chercher quelques papiers dans le petit bureau, llilph veilla à l'exécution de ses ordre»; et après le départ de Newman, il mit la barre de la porte pour l'empêcher de rentrer avec son passc-parlout.

— J'ai raison de le soupçonner, dit Ralph en rentrant daus son bnrrau; c'est pourquoi il est bon que je l'observe jusqu’à ce que j’aie trouvé moyen de le perdre. — Ce ne serait sans doute pas difficile, dit Squeers eu ricanant. — Pas plus que de perdre beaucoup de gcu» de ma connaissance.

Cette allocution s'adressait évidemment à M. Squeers, qui poursuivit d'un ion moins élevé :

— J'ai quelque chose à vous dire , monsieur, c’est que l’affaire de Snauley me dérange infiniment, et coudamne pour longtemps encore madame Squeers au veuvage. J'ti certainement beaucoup de plaisir à vous obliger...

— Je n’en doute pas, dit Ralph sèchement. — Mais en même temps, reprit Squeers en sc frottant les genoux, il est tres-gênaul de faire un voyage de soixante lieues pour venir prêter Miraient, sans parler des risque» que je cour*. — Quels risques courez-vous, monsieur Squeers ? — Je vous dis que je ne veux pas en parler. — Mai* vous savez à quoi tous en tenir. Ne vous ai-je |>as répété mille fois que vous ne couriez aucun risque? Que vous detnande-l-on d'affirmer par serment? Qu'à telle ou telle époque un enfant vous a été laissé sous le nom de Siuike ; qu'il est resté dans votre institution un certain nombre d’anuée»; que vous l'avez perdu eu telle circonstance, et que vous l’ave* retrouvé ; toul cela u’esl-il pas vrai ? — Oui, tout cela est vrai.— Eh bien donc, quel risque courez-vous ? qui fait un faux serment si ce n'est Stiawley , que je paye beaucoup moins cher que vous? — Il le fait certainement à trop bon marché. — Et ce|»eiidaut il joue bien son rôle. Mais vous, vous n’avez rien à craindre; les certificats sont tou» authentique». Suawley a eu un autre fils; il a été marié deux fois. S.i première femme est morte, et sou ombre seule pourrait dire qu'elle n'a pas écrit U lettre que nous présc liions, et daawley seul pourrait dire que Smikc n’est pas son fils , et que son véritable fils est depuis longtemps mort et enterre. Snawley seul se parjure, et j'ai lieu de croire qu'il y est passablement habitué. Mais vous , vous ne paraissez pas plus que moi dans l'affaire. — Vous me prouverez bientôt que c’est uu avantage pour moi d'être entré dans la conspiration. — Groycz-ie si vous voulez; ce coule s été fabriqué primitivement pour tourmenter uu homme qui vous a roué de coups et pour vous rendre un fugitif que vous désiriez avoir entre vos mains. Vous saviez que le meilleur moyen de punir xotre ennemi était de lui enlevrr son protégé, n’est-ce pas? — Je n’en disconviens pas; mais vous aviez aussi une vengeance à exercer. — San* cela , croyezvous que je serais venu a votre aide? Mais il n'y a pas égalité entre non»; car j'ai dépensé de l'argent pour assouvir ma haine; mais vous, vous l'avez empoché tout eu a»ouvi»»anl la vôtre; vous êtes sûr en tout cas de garder ce que je vous ai donne , tandis que je puis, moi , avoir fait de» frais en pure perle.

Après avoir ainsi réduit M. Squeers au silence. Ralph lui donna des détails sur le mariage projeté et Ica obstacles qui étaient survenus.

| Il lui représenta comme certain le mariage de la jeune personne

| et de Nicolas.

^ Il ajouta qu’un testament, ou un acte quelconque, qui devait contenir le nom de ladite jeune personne, lui donnait des droits à une fortune que son mari recueillerait, et qni en ferait on sanemi formidable ;

NICOLAS N1CKLEBY.

too

Que cet acte pourrait être aisément reconnu parmi d’autres papier» si l'on parvenait au lieu où il était déposé;

Ou’il avait été volé , et que lui . Kalph , connaissait la personne qui a’en était frauduleusement emparée.

M. Squeers écouta avidement ce* confidence», tout en se demandant av. c surprise à quel litre il en était honoré.

— Maintenant , poursuivit ll-lj»b, voici le projet que j’ai conçu. Cet acte ne saurait être utilisé que par la jeune tille ou par son mari, je m'en suis assuré jusqu’à la dernière évidence. Je désire avoir cet acte entre le* mains ; je donnerai cinquante livres en or à l'homme qui me l’apportera , et sous ses yen* je réduirai l'acte en cendres

Al. Squeers suivit du regard Ralph , qui exprimait par un geste l'action de jeter nu papier au feu, et dit avec un soupir :

— Rien, mais qui vou* l'apportera?

— Personne... si ce n’est ^ous.

Les signes de consternation que donna M. S|uecr* étaient de nature à faire immédiatement abandonner le projet par tout autre que Ralph. Celui-ci ne s'en inquiéta point, et. aussi tranquillement que s'il n’avuit point été interrompu, il développa les parties de sa proposition sur lesquelles il jugeait à propos d'insister.

Il loi fit remarquer l'Age et la faiblesse de uiad une >lider>kew. D'apre» se» habitudes sédentaires, il était |ieu pt-k»blr qu'elle eut un complice, et il étailà présumer que «on vol n'éuit pas le résultat d’on plan concerté, autrement clic eut cb.rcbé à emporter de l'urgent. Elle se trouvait nantie de papiers dont elle ignorait entièrement la nature, fl il était facile de capter sa confiance rl de s’emparer de l'acte sous un prétexte quelconque. Ralph ne pouvait l'entreprendre lui-même, et .nt déjà connu de reg; mais A1. Squeers pouvait s’introduire aisément eliex elle à l’aide d un déguisa nient , el pour un homme de sou expérience c’était un jeu d'enfant de tnoaipber d'une femme décrépite.

Ralph peignit ensuite, fousdr vives couleurs, la défaite de Nicolas, qui, si l’on réunissait, s'unirait à une femme- sans ressource*, quand il conipiait épouser une riche héritière. L’usurier fil sentir a S|urers l'importance de l’amitié d’un homme te] que lui, el lui rappela les avantages qu’il en avait déjà retirés. Il finit par lui faire entendre que la somme promise pourrait être portée à soixante-quinze et même à cent livres, en cas de très-grand succès.

AL Squeers se croisa les jambes, le» écarta, se gratta la tète, se frotta l'rrii , s’examina' la paume de la mrin, sc mordit les ongles, et don ha plusieurs autres signe» d’inquiétude et d’indécision.

— \ ou» ave* dit cent livres ! est-ce votre dernier mot? — l’a* une obole de plus. N’y aurait-il pas uioyc i d'ajouter une cinquantaine de livre»? — Ce*! de toute impn-sihiliié. — Soit, jr tenterai l'aventure. Il faut bien faire quelque chose pour si » amis. Mai* où trouver la vieille? Voilà ce qui ni'embarr.isse. — Allez, il JT a longtemps que j’ai pourchassé, dans cette ville, des geo* qui se cachaient mieux qu’elle, et je sais des quartiers où, moyennant une, deux ou trois gainées habilement employée, on trouve, à volonté, le mot d’énigmes bien plu» dillicile». J'entends uion connu » qui sonne; séparons- non», et attendez, jour revenir, que je vou* aie donne de me» nouvelles. — Bien' mais, m nous ne la découvrons pas, vous roc payerez mes dépense* à la Tète de Maure, et une légère indemnité? — C'est cou venu, décampez.

Kalph accompagna M. Squeers jusqu’à la porte. Newman entra, Squeers sortit, et Ralph se relira dans sa chambre.

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