CHAPITRE XI. IX
Nicolas mit deux jour» à faire le voyage pour ne pat fatiguer Smikc, et à la fin du second jour il se trouva à quelque* milles du pays où •'étaient payées Je* plus heureuses années de sa vie. L'aspect de ces lieux lui inspirait des pensée* agréables et paisibles, mai* lui rappelait en même teni|* douloureusement en quelle* circonstances il avait quitté la maison paternelle.
Nicolas n'avait pas besoin, pour être tendre et serourable, de» réflexions qu'amènent ordinairement le souvenir de» ancien» jours et la vue des lieux où s'est passée notre eufauce. Nuit et jour, en tout
toi
temps, en toute saison, il était aux côtés de son ami, l’encourageait, le vrillait, le ra&surôl, et il rrdoublait de zèle à présent que la vie de Smike s’acheminait rapidement ver» son déclin
Ils *e logèrent daus un»; petite ferme entourée de prairies, où Nicolas avait été souvent se divertir en son enfance avec une bande de joyeux camarade».
D'abord, Smike eut la force de faire de courtes excursion», sans autre appui que le bras de Nicolas. Il aimait surtout à visiter les eudroits jadis fréquentés par son ami. Nicolas l’y conduirait dans une petite voiture; puis il* descendaient et *e pronieraient lentement. La conversation ne tarissait jamais. Ici, Nicolas désignait un arbre sur lequel il avait grimpé cent fois pour chercher de* nids; il indiquait même la branche d'où il appelait Catherine, qui, effrayée de D hauteur qu’il avait atteinte, l’exci ait cependant à monter plu* hauî. Là, c était la vieille maison , et la fenêtre par laquelle passaient les premiers rayons du soleil pour éveiller Nicolas dan* les matinées d’été ; elles étaient toutes d'été à celle époque! En regardant par-des-ui* le mur du jardin , Nicolas apercevait le buisson de rosier» qu'avait offert a Catherine quelque adorateur en bas Age. cl qu'elle avait planté de ses propres mains. Ici étaient le* haie» où le frère et la soeur avaient »i souvent cueilli de» fleur» sauvage», et le* champ* verts et le* sentier* ombreux où il» avaient erré si souvent. Bas un chemin, pas un fourré, pas une chaumière qui n’eût de* rapports av« c une aventure d’enfance, qui ne rappelât de grand» événement* d'enfance; c'est-à-dire de» riens, un mot, un éclat de rire, un regard, un chagrin léger, une idée, une crainte passagère , plu* présents toutefois a la mémoire que les rudes tribulations d'un Age plus avancé.
Une de ce» excn nions les conduisit au cimetière où était le tombeau du père de Nicolas.
— Longtemps avant de savoir ce que c'était que la mort, dît le jeune homme à Smike, nous avion» I habitude de venir nous repo»er ici. Nou* ne «ongion* guère aux cendres que nous foulions sous nos pieds; mais, étonnés du silence de ce lieu, nous parlions bas involontairement. I!n jour Catherine se perdit, et. après une heure d'inutile» recherche», on la trouva endormie sou» I arbre qui ombrage la tombe de mou père, il aimait ptsUounémcnt sa fille, et. en la prenant endormie liait' -e* bras, il dit qu'en quelque lieu qu'il mourut, il voulait être enseveli à l'endroit où aa chère enfant avait reposé sa tête. Y ou* voyei que son souhait a é-é exaucé.
Smike ne répondit rien; mais, le soir même, il était couché et semblait assoupi , quand il se dressa brusquement sur son séant, et prenant la main de Nicolas, qui é ait a»«ît auprès du lit, il le conjura les joues baignées de larmes, de lui faire une promesse solennelle.
— Laquelle? dit Nicolas avec bonté. Si je pus* l'accomplir, ou si je m’eu crois capable , vou* uvn que je suis prêt à le faire.
— Je »ui* sûr de votre bonne volonté, répondit Siuike, Promettezmoi que. quand je mourrai, on m'enterrer» bien près... aussi pré» que possible de 1 arbre que non* avons vu aujourd'hui.
Nicolas le jura en peu de mots , mai» avec solennité. Son pauvre ami lui prit la nain, qu’il garda dan» D sienne, et il tourna la tête comme pour dormir; mai* il poussait de* sanglota étoffé», et, avant •le s'assoupir, il pressa deux ou trois fois la main qu’il tenait, et la laissa aller lentement.
Au bout d'une quintaine, il fut trop mal pour sortir. Deux ou trois fois Nicolas le mena promener eu voiture et bien entouré d’oreillers; mais le mouvement de la voiture lui était pénible, et provoquait de» évanouissements dangereux dan» sou état de faiblesse. Le jour, il reposait sur un vieui lit de sangle, qu'on transportait dan» un petit verger voisin, lorsque le soleil brillait et que le temps était chaud.
Un. jour, Nicolas avait emporté Smike dan* »es bras... un enfant l'aurait pu porter, hélas! et il l’avait arraugé sur le lit de sangle, pour voir le rourber du soleil. Il s'était assis près du malade; mais, fatigué par des vrilles continue», il s'endormit par degrés.
Il n’y avait pas cinq minute* qu’il avait fermé les yeux , quand il fut réveillé par un cri terrible. Il se leva avec cette sorte de terreur qui saisit une personne éveillée en sursaut, et vit, A sou grand étonnement, que Smike avait essayé de s'asseoir sur son lit, et que, les yeux presque bor» de leurs orbites, le frpnt couvert d’une sueur froide, le» membre» agité» d’un tremblement cuuvulsif, il appelait de toutes ses forces au secours.
— Grand Dieu ! qu’y a-t-il? s'écria Nicolas. Calunx-vous; avexvous rêvé? — Non, non, non! dit Smike se cramponnant à lui. Serrcz-moi bien, ne me quittez pas. Là... là... derrière l'arbre.
Nicolas suivit U direction de* yeux de Snrike, mais il ne vit rien.
— C'est une erreur de votre imagination, dit-il en s'efforçant de le rassurer; il n’y a rien. — Si fait; je l’ai vu comme je vous vois. Oh! dites-moi que vous me garderez avec vous; jurez-moi que vou» tic me quitterez pas un instant. — Vous ai-je jamais quitté? Bas-. lire* vous; vous voyez que je suis auprès de vous. Maintenant, ditesmoi, quavet-vous vu?
Smike jeta autour de lui des regards de frayeur.
— Vous rapprlat-vout, «lit-il à voix liasse, que je vous ai parlé de l'homme qui me conduisit à la pension? — Oui certes. — J'ai, levé les yeux juste du rôiè de cet arbre.... celui dont le tronc est si é; ai*. Cet homme était là, il me regardait fixement. — Iléflt •: hissez un
instant. En supposant qu'il vive encore et qu'il erre dans un pays aussi éloigné des grand*** routes que celui-ci, croyez-vous qu'aprcs un aussi long intervalle vous ayez pu reconnaître ecl homme?
— Je l'aurais reconnu partout, sou* lous les costumes; mais tout k l'heure il s'appuyait sur son bâton et me regardait avec cette figure brune cl llétrie que je vous ai décrite. Il était poudreui d’un long voyage, et mal babillé. Je crois que ses vêlements étaient en baillons; mais dè< que je l'si aperçu, cette soirée pluvieuse pendant laquelle il m'amena, U salle où il iuc laissa, les gens qui s'y trouvaient, tout me sembla reparaître avec lui. Sitôt qu’il m'eut reconnu, U rut l’air effrayé, car il tressaillit et s'éloigna. J’avais pensé à lui le jour, j'avais rêvé à lui la nuit. Tout enfant je l’ai vu souvent dans mes songes, je IV retyMfOvent depuis, et tel que je viens de le voir encore.
Nicolas essaya de convaincre le jeune homme épouvanté que la r*.*sftemb | lani’i* exacte «1e la création de ses rêves avec l’homme qu'il tfupposait avoir reconnu était la preuve d’une erreur, maïs ses arguments furent inutiles. Quand il l’eut décidé à se confier quelques instants au» soin» des maîtres de la ferme, il prit des renseignements, demanda si l’on avait vu un étranger, le chercha lui-même dans le vrtrgor et aux alentour»: mais ses perquisition* n’eurent aucun résultat. Persuadé que ses conjectures étaient fondée», il redoubla de zèle Mpor dissiper le» plaintes «le Smike, et y parvint au Itout de quelque temps, in.is sans lap détruira go ai piété ment ; car Saiike déclara a plusieurs r. jirisrs. de la manière !-■ plus solinnellc, qu’il avait réellement revu l'uuwnii dont il avait tracé le portrait.
Nicolas coraiiiençait à voir qu’il n'y avait plu* d'espoir, et que le Compagnon de sa misère et «le son bien-être allait bientôt quitter le mooilc. Les douleurs de Stuike n’étaient pas vives, mais l'énergie vitale était détruite en loi. Il était au dernier degré «le l'épuisement, et sa voit était si faible qu'on l’entendait à peine. Il s'était couche pour ht plus se relever.
V cl ait un 1 h*mu jour d'automne; tout était eu paît; l'air frais et doux eizlr.iit a flot* purs par U fenèlie ouverte, et l'on n'entandaii que Je brui veinent des feuilles. Nicolas était assis au ebevet de Smike, et savait que l'heure fatale approchait. Tout était si calme, que de ta temps il inclinait l'oreille pour « conter la respiraiiou du malade. s’assurer qu'il y avait encore là de la vie, et que Suitke n’ était pis tombé dans ce profond sommeil dont on ne se réveille pas sur In terre. Cependant Smike ouvrit le» yeux, et uu sourire paisible erra sur ses traits pâles.
— N on» êtes mieux, dit Nicolas, le sommeil vous a fait du bien.
— J'ai eu de si beaux rêves I
— (Qu'avez- vous donc rêvé?
I.e mourant se tourna vers lui, lut pasij les bras autour du cou, et répondit : — Je serai bientôt la-liant... Il reprit après uu court silence :
— Je n'ai |*s peur de mourir, je suis heureux; je crois presque r que &i je pouvais me rétablir, je ne le voudrais pas maintenant. N nus m'avez dit si souvent que nous nous retrouverions un jour, et je sens si vivement cette vérité , que je sapporierai même la «ioulcur de me séparer de vous.
11 tremblait en prononçant ces mob, ses yeux étaient humides, et il étreiqnuil avec plus de force le bras «le sou ami, qui n était pas moins profondé ment ému
— Vo« paroles me consolent, reprit Nicolas, ré pétez- moi que vous êtes benrrux. — 11 faut que je vous dise quelque chose d'abord, je ne doit pas avoir de aecret pour vous; je suis qu'a ce moment suprême vous ne m'adresserez aucun reproche. Vous m’avez demandé pourquoi j'étais si changé, et pourquoi je restais si souvent seul; faut-il vous dire pourquoi ? — Non, ri cet aveu vous est pénible; je ne vous le demandais que pour tieber de détruire, s’il était possible, la cause de vos chagrins. — Je le sais, je l’ai bien ceuli.
Il attira son ami plus près de lui.
— Vous me pardonner**, je ne pouvris m’en empêcher; mais, quoique je fusse mort pour elle . mou ta* ir saignait de voir... Je sais qu'il l'aime tendrement... oh! qui pouvait s'en apercevoir mieux que moi?
Les mots qui suivirent furent prononcés d’une voix faible, et interrompus par de longuet pauses; mais ils apprirent h Nicolas que le mourant aimait Catherine avec toute l’ardeur d'une passion unique, secrète et «an* espérant».
Il s'étalt procuré une boude de ses ehrvetti, qui pendait i non cou, pliée dans un ruban qu’elle avait porté. Il pria Nicolas de Ini ôter ce précieux objet sitôt qu'il serait mort, afin «le le dérober à tous les regards, et de le lui remettre su cou au moment où on le déposerait dans le cercueil.
Nicol»* s’y engagea à genoux, et lui promit de nouveau qu’il reposerait dans l’endroit qu’il lui avait désigné; puis ils aVrobrassèrenl.
— Maintenant, murmura Smike, je suis heureux.
Il tomba dans un léger assoupissement, et sourit tnore en s'éveillant. Il parla de beaux jardins qui s'étendaient devant lui, et qui étaient remplis d'hommes, de femmes et d’enfants, dont les visages étaient radieux.
— C’est le ciel, balbutia-t-il, et il mourut.