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d'hommes ont entrepris pendant toute leur existence, avec autant d’ardeur et un esprit critique si subtil, la réalisation d’une idée. L'union dans les rapports de formes à laquelle, après tant de tâtonnements, il aboutit maintenant générale-
ment — il ne faut pas oublier qu’il commettra encore de graves.
erreurs dans ce domaine — est aussi remarquable. Bref, vers 1040, il a presque vaincu les difficultés que ses maquettes sculptées accumulaient devant lui.
Dans les œuvres précédentes se continue le génie de Poussin créateur de corps humains. Qu'il s'inspire de l’antique ou de la nature, qu’il mêle à son rythme l'antique et la nature, les personnages paraissent, le plus souvent, pétris dans la glaise blanche et froide comme celle du Narcisse (Louvre) ou chaude, dorée : Baptême du Christ (Louvre), Triomphe de Flore, etc. Un jeune homme couronné de pampre, qui tend une coupe dans la Bacchanale à la joueuse de luth, semble en écorce d'arbre ; le mouvement des personnages au premier plan du Jeune Pyrrhus sauvé (Louvre) fait penser à de merveilleuses empreintes de poissons préhistoriques, subtilement conservées dans la masse de glaise qui forme le tableau. Par endroits, cette matière minérale des corps semble presque fondue comme sous la force'd’une chaleur intérieure,ou bien c’est une argile légère presque transparente, une ombre pleine de soleil (le torse de l’Apollon de l’Znspiration du Poète, Louvre). Cette étrange matière qui paraît née du sol plutôt que de l’homme laisse le plus souvent ses déchets et sa torce terrestre dans les corps qu’elle façonne. L’anatomie humaine est faussée, les torses s’élargissent, mais sans musculatures inutiles ou exagérées, italiennes, le muscle disparaît même dans la surprenante argile, les pieds, les mains, les chevilles s’élargissent tels ceux de géants plébéiens et ont la rude arête d’un roc où bien se mêlent d’une matière vineuse, étrange. Nous avons vu que le paysan qui était en Poussin se retrouvait fréquemment chez certains personnages. Citons encore ici, au
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premier plan, dans le Triomphe de Flore, l'homme étendu ; il ressemble à un gars de labour, la femme auprès de lui à une fille de ferme coiffée à la mode d’il y a quelques années : chignon et cheveux légèrement bouffants sur le front. L'unité prestigieuse qui frappe dans ces personnages comme chez plusieurs autres, provient, probablement, de ce qu'ils sont créatures de la terre pétries d’une matière terrestre par un fils de paysan, et fait curieux, Poussin les allonge l’un près de l’autre comme de nobles figures romaines, si bien qu'ils ont l’air un peu endimanchés. Beaucoup de personnages du Poussin ne font ainsi penser à des antiques que par une pose ou un souvenir qui cependant subsiste, précis. Les contemporains du maître, Le Brun en particulier, voyaient partout dans son œuvre des corps conçus à l’image ou selon les proportions des plus célèbres statues grecques ou romaines. Il y a beaucoup d’exagération, mais, fait certain, Poussin était fervent des statues antiques et à vrai dire belles ou médiocres, car, comme la plupart des grands créateurs, son goût ne fut pas toujours pur ; il avait mesuré l’Antinous ; il recommandait aux élèves de ramener, compas en main, un dessin fait sur nature aux proportions d’un beau marbre. Celles du jeune homme couronné de fleurs dans l'Empire de Flore ou de l’Apollon du Parnasse évoquent l’Apollon du Belvédère, mais l'originalité créatrice du Poussin, pénétrée par la nature, fait bien plutôt de ce dieu un charmant Apollon de music-hall, avec ses cheveux blonds bouclés, ses fraîches épaules féminines et son sourire si insouciant. Dans la Bacchanale aux deux couples dansants, dans le beau Triomphe de Pan (collection Jamot), les personnages semblent des statues soudain animées conservant des éléments de la disposition d’un bas-relief antique et montrant des irrégularités de formes très poussinesques, savoureuses. Extérioriser plastiquement la vie véritable de personnages en mouvements violents est un des problèmes les plus difficiles de l’art. Dans la Bacchanale aux deux couples dan-
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sants, Poussin y réussit et, fait peut-être unique, en demeurant proche du bas-relief antique. Le Triomphe d'Amphitrite (Ermitage, Leningrad), qui, si j'en juge par une excellente réplique de la collection Deschamps à Paris, est un tableau surfait, présente une composition évoquant quelque peu certains camées antiques, caractère qui s’accentue dans le beau dessin très licencieux exécuté pour ce tableau (Chantilly). Amphitrite et les néréides semblent naître, attitudes et formes d’un basrelief de tombeau romain. Ici la vie est aussi rare qu'elle était excellente dans les deux œuvres précédentes ; le pauvre grand créateur est ennuyé par une composition de forme nouvelle et par une œuvre qui ne correspond probablement pas à ses aspirations du moment ; alors, comme souvent dans ce cas, il devient marmoréen ; il était autrement à son affaire dans l’esquisse. Mais le personnage qui se rapproche le plus d’un antique serait pour cette période l’Apollon de l’Znsprirañhon du Poëte. Assis près d’une muse dont la pose évoque celle d’une femme des Noces Aldobrandines, fresque antique plusieurs fois copiée par Poussin (galerie Doria et musée de Chartres), la forme de cet Apollon est celle abstraite et lisse d’un beau marbre romain, ses proportions également ; il n’est pas sans rapports avec l’Apoxioméënos du Vatican; toutefois, nous avons dit que sa matière était bien poussinesque, son anatomie de même. Vrai dieu antique, 1l paraît animé d’une vie majestueuse et impassible comme le sommet d’un glacier apparaissant soudain des nuages, impression qui nous ramène encore à un caractère minéral. Certaines femmes, au profil un peu ridicule qui semble quelque masque de carnaval (Moïse sauvé des eaux de Le Nôtre), profil monté sur un corps de statue romaine décadente, évoquent cependant certains visages de tanagras primitives, créations qui ont également une forme avec des arêtes dures, minérales. Et fait bien étrange, les corps éerrestres du Poussin sont souvent vêtus de couleurs qui semblent tout autant nées du sol : c’est le jaune du souci, un
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- rose froid d’églantine ou de corail, ou bien des ocres et des bleus pâles d’une grande consistance infus de multiples facettes minuscules, comme des paillettes de mica ; fréquemment, un beau rouge géranium rayonne délicatement dans la composition. La Bacchanale à la joueuse de luth montre de bons exemples de ces couleurs florales.
C’est sa force créatrice terrestre, projetant comme des entrailles du sol ses corps minéraux et végétaux, qui semble avoir tué en lui l'esprit d'analyse mais procréé cet esprit de synthèse si puissant, nuancé, si acharné, presque volcanique lui aussi. Poussin est un synthétique névrosé, subtil au plus haut point, comme ce tremblement violent qui s’emparait parfois de sa belle main. Cette faculté de synthèse, dirigée par un instinct qui va droit au cœur des choses, lui fait si bien sentir cet esprit de sagesse, de pondération qu'il faut observer dans la vie et dans les recherches artistiques, qu'il s’y plie volontiers, en grand intellectuel, comme à l'égard de tout élément lui semblant vérité, et il s’y plie d'autant plus aisément qu'il est Français, bien plus, Normand, et non point Espagnol.
Une telle force ne va pas sans trous ; de là, sans doute, certains désaccords de formes que l’emploi de ses maquettes sculptées ne saurait expliquer ; de là peut-être aussi ces étranges affaissements fréquents dans les corps de ses personnages. La raison métaphysique de ses difficultés à composer une scène sur plusieurs plans et son besoin acharné d'y parvenir me semblent dépasser son désir de recherches intellectuelles : j'y vois un homme comme englué dans l'étrange glèbe qui compose ses tableaux, un être entravé qui cherche au delà de la lumière son expression d'amour plutôt que l'amour. Nous le verrons aboutir, après quelques pénibles réussites dans des sujets religieux qui l’ennuyaient, aux vastes horizons de la