‹ Nicolas PoussinChapitre 13 sur 20 · PÉRIODE PARISIENNE · texte numérisé non relu

PÉRIODE PARISIENNE

UE Poussin fut un solitaire, sa grave peinture, si en

dehors de la société ambiante, suffirait peut-être

à le prouver. Mais nous avons d’autres renseigne-

ments. On peut soupçonner certaine froideur à

l'égard de ses parents et de sa femme. Pourtant, comme souvent les solitaires, 1l n’aimait pas l'isolement. À Rome, il habite d’abord avec Duquesnoy, puis se marie, vit étroitement entouré par la famille de sa femme. Voyait-il ses quelques amis, Stella, Sandrart, Duquesnoy, par crainte de l’abandon ou pour leurs facultés intellectuelles? Je croirais volontiers à l’un ou l’autre de ces sentiments malheureusement fréquents chez les hommes de son genre. C'était un ardent intellectuel ; en dehors de ses profondes méditations sur l’art et la nature qui percent à chaque instant dans son œuvre, de sa passion pour l'étude méticuleuse des grands plasticiens, de sa lecture assidue des traités de perspective et de technique afférant à la peinture, 1l méditait sur les ouvrages des philosophes, Montaigne en particulier. La manière dont il le cite dans sa Correspondance semble prouver qu'il a vivement réfléchi sur les Essais. Fait rare chez les bons peintres, il a traité nombre de sujets dont les personnages sont le symbole d’une idée philosophique ; même dans sa seconde période romaine, ce genre l'emportera sur tout autre. Comme Corneille, il admire profondément les actes humains qui élèvent l’homme au-dessus de sa matérielle et veule nature. Volontiers il en créerait comme exemple, et parfois le fait. Il condamnerait certainement la doctrine actuelle, commode et probablement décadente, consistant, sous prétexte d’être vrai et naturel, à laisser parler spontanément tous ses instincts, ce qui, en somme, rabaisse

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l’homme au rang de l’animal. Il aime l'effort, fût-1l uniquement cérébral, car même là il y a élévation. Nous avons de lui quelques pensées profondes, celle-ci : « Néanmoins, nous voyons bien souvent que l'Homme est un dieu à l'Homme. »

Le style de sa Correspondance est lourd mais bref, ses dépenses faites pour Chantelou sont méticuleusement marquées, ses chiffres bien alignés avec le soin d’un parfait caissier. [1 a, comme Mantegna dans ses Lettres, homme qui n’est pas sans autres rapports avec Poussin, des expressions très vivantes et rudes ; celle-ci : « Il ne peut s’imaginer un Christ avec un visage de torticolis ou de père douillet » ; cette autre, fort paysanne, à son ami Lemaire : « Quelque pouure trou, poureueu que ce soit près de vous. » En bon Normand, il se complaît à ce proverbe très mesuré, bien français : « Avec le temps et la paille mûriront les nèfles. »

Qu'il fut un adorateur mystique de son art, ceci est certain. Nous avons vu sa vocation irrésistible, la vie vagabonde, les privations qu'il s'impose pour atteindre Rome, l’acharnement épique qui le pousse vers cette ville où il faillit mourir de faim, alors qu'à la fin de son avant-dernier séjour à Paris il commençait à gagner largement sa vie. On songe, en transformant le sujet, à la palpitante gravure de Rembrandt représentant l'Enjant prodigue arrivant nu et le corps usé, pantelant, dans les bras de son père. Poussin et Rembrandt étaient de ces hommes vraiment torturés, poussés par l'Art, qui doivent créer à tout prix, comme une femme enceinte doit mettre au monde. Rembrandt a sacrifié fortune et considération à cette passion, Poussin aurait fait de même sans une faculté que ne possédait pas le maître de la Konde de nuit, une certaine diplomatie qui lui permit de ne rien abdiquer de son art tout en vivant dans l’aisance. Je dis dans l’aisance, car Poussin aurait pu devenir riche, mais ne le fut jamais. Fort honnêtement, le prix de son travail était calculé, comme celui d’un ouvrier, selon le temps qu'il y passait.

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. Son voyage à Paris éclaire vivement ses qualités de diplomate. Sa Correspondance et ses actes à ce moment montrent combien 1l était psychologue, un psychologue que j’appellerai volontiers synthétique, comme sa peinture : sa Correspondance ne décèle pas d'analyses, mais bien de précises visions d'ensemble.

Le départ du Poussin pour Paris, 1640, fut suscité par la nomination de François Sublet de Noyers au poste de surintendant des Bâtiments. Ce personnage avait conçu de créer au Louvre une sorte de manufacture royale d’où sortiraient tapisseries, monnaies, livres et bien d’autres œuvres d'art ou d'industrie; mais personne ne semblait apte à la direction d'une entreprise de cette envergure. Ses commis, Fréart de Chambray et Fréart de Chantelou, qui avaient compris la valeur du Poussin, le lui désignèrent.

Poussin ne tenait pas à ce voyage. En bon Français plein de claire prudence, il ne voulait quitter une situation calme et florissante pour l’incertain. « Chi sta bene non si mova », écrivait-il à Chantelou. Mais les démarches sont de plus en plus vives. On lui promet mille écus pour son traitement annuel, plus un beau logement. Sublet de Noyers, puis Louis XIII lui font parvenir des lettres signées de leur main. Outre la crainte de quitter sa paisible situation, Poussin craignait de n'être point payé et que la faveur royale, comme il en avait été pour Simon Vouet, ne se lassât de lui. Par lettres fort habiles, il enveloppe ceci, se renseigne même en secret auprès dé son ami Lemaire. Il demande quelles sommes lui seront données pour ses tableaux, car il entend bien qu’on les lui paie en dehors de ses gages. De plus, il fait valoir un « mal de vessie » qui le gêne grandement pour un si long voyage. Il demande qu'on remette son départ à l'automne suivant, donne sa parole qu’alors 1l se mettra en route. L'automne arrive, Poussin supplie de Noyers de lui rendre sa paroie, disant que les chirurgiens ont aggravé sa mauvaise santé.

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