LA FIXATION DE LA VALEUR DBS ESPÈCES
La prétention du prince de fixer arbitrairement la valeur, et d'une manière générale de déterminer arbitrairement les conditions de la monnaie, ne pouvait plus évidemment être admise dans la conception nouvelle.
Puisque la monnaie est une chose et non un instrument^ elle doit avoir sa valeur propre de chose ; puisqu'elle est objet direct de propriété, qu'elle est appelée à
liO LÀ CHITlQUe DE LX CONCEPTION FÉODALE
prendre dans les patrimoines privés la place des autres richesses naturelles, elle doit pouvoir être vraiment Téquivalent des choses dont elle tient la place, c'est-àdire qu'elle doit avoir sa valeur intrinsèque et réelle de chose.
Cela, Oresme n'a pas de peine à le montrer. Nous savons déjà que — malgré Tautorité d'Aristote, qui enseignait que la monnaie « n'a pas son pris ne son cours pa(r nature, mais par la loy et par ordonnance humaine w — Oresme a reconnu que la monnaie est une chose ayant une valeur propre, que la matière en doit être «quant est de soy de grant pris et valeur — quant est de soy proffitable a vie humaine ))(i). Il est par suite placé pour exiger qu'elle soit juste et droite (uera et justa in substantia et pondère)^ qu'elle soit « vraye et egalle en pois qualité et bonté », c'est-à-dire en somme pour dénier formellement au- prince tout pouvoir créateur sur la valeur de la monnaie (2).
Le rôle du prince, comme il l'entend, n'est plus qu'un rôle en réalité de contrôle ; il met l'empreinte à la monnaie, mais c'est pour en certifier la valeur, non pour
1. La politique d'Aristote, 1. 1. c, 10. Texte et glose, Lamatière de quoy monnoie(èd. Verard, f" XVIII, v»).
2. Tract., c. 14, p. 104 — fr. XLllI. L'affirmation de l'identité de valeur du lingot et du denier n'est nulle part mieux exprimée peut-être que dans le Sermon pour le XVIII® dimanche après la Pentecôte, sur le texte-: In his duobus mandatis, Oresme y assimile absolument la monnaie aux choses ordinaires, aux objets qui se pèsent etse mesurent, dont il la regarde même comme le type : « In omnibus rébus humanis quorum pensio consistit in pondère et mensura, defeclus eorum cognosci non potest, nisi quando fuerunt applicate ad balanciam vel mensuram, sicut patet de floreno aureo ; nam... nunquam judicatur bene de bonitate ejus, nisi quando ponitur in balancia et ponderatur si est boni ponderis et si bonematerie esse judicatur » (Ms. lat. 16.895 f<* iii, r^).
la créer. La valeur qu'il proclame aiusi, ce ne peut être que la valeur même du lingot, dont il ne peut arbitrairement s'écarter {quant non licet transmutare voluntarié) sauf la petite différence nécessitée par les frais de la frappe, pour le labeur des ouoriers à ce requis ( i ). Il est à ce point lié par les conditions naturelles de valeur de la matière, qu'il devra calquer s'il le faut, sur les variations du cours réel des métaux, les valeurs qu'il impose aux espèces, et que ces valeurs devront elles-mêmes suivre la proportion naturelle de préciosité des métaux {débet sequi naturalem habitudinem auri ad argentum in preciositaie) (2). S'éloigner volontairement, du cours réel, prétendre imposer aux espèces une valeur différente de celle que leur donne le commerce, ce serait économiquement de la part du prince une prétention injustifiable, comme d'ailleurs toute prétention tendant à tarifer d'autorité le^prix des choses (3), ce serait, dans Tordre moral, une fraude, ce serait un vol, Oresme le dit crûment, un vol envers les pauvres gens qui achètent cette monnaie du travail de leurs bras {Mutilari certe non débet quod labo* rantibus datur^ seda quo actus fidelis exigitur^ compensa^ tio minuta praestetur) (4).
Ce serait « laidement mentir ». Les noms des monnaies eux-mêmes, Oresme l'observe ingénieusement, non point les noms accidentaulx des pièces qui varient d'une seigneurie à l'autre, mais leurs noms les plus essentiaulx propres à elles, ce sont noms de mesure et
1. Tractatus, c. 10, p. io5 = fr. XXX ; c. 7, p. 102 = fr. XXIV.