Tract., c. 23, p. 72= fr. CXXX
un produit d'une chose artificielle, qui dans Tordre naturel ne saurait se reproduire. Or, par les mutations, la monnaie se reproduit; elle enfante au prince un produit de même nature qu'elle, k denarius parit denarium ». Et cela, dit Oresme, c'est une abomination, et une monstruosité contre nature (Monstruosum est quod res tnfecunda pariaty quod res sterilis a iota specie fructijicei oel multiplicetur ex se, cujus modi est pecunia (i). A plusieurs reprises il revient sur cette démonstration aristotélienne, qui visiblement lui semble décisive; et dans Taddition de la seconde leçon latine qui a donné les chapitres XV-XVI, il développe plus largement son raisonnement. Il y a, dit-il, trois modes mauvais, qui font fructifier la monnaie contre sa nature, et ce sont le change, l'usure et les mutations. Tous trois sont mauvais et vils ; mais la mutation est pire que le change, pire que l'usure. Pire que le change, puisque plus encore que lui elle s'éloigne de la fonction normale du numéraire, de son rôle d'instrument d'échange. Pire que l'usure même (2), puisqu'elle n'est point librement consentie par ceux qui en souffrent, puisque le dommage qu'elle leur cause n'a pas même l'excuse d'un service rendu : « L'usurier donne sa pecune a ceiuy qui la reçoit voluntairement et de son bon gré, et qui délie par après, se peut ayder et secourir sa nécessite, et ce qu'il baille a celuy, oultre et par dessus ce quil a rc;cue, est de certain contract entre eulx et dont ilz sont contens ;
1. Tract., c. 16, Rubr. Quod lucrari in mutalione monetarum est innaturale, p. 1 16= (r. XLVIIl (Ce passage est considérablement augmenté dans le second texte latin).
2. Tract. , c. 17, Rubr. Quod lucrari in mutatione monetai^um est pejus quam usura^ p. 118 =- fr. LI (Ce chapitre manque dans le premier texte latin). Cf. La Politique d'Aristote, 1. I, c. 12, Glose hem change, f* XXII, v\
LA CRitiQUÉ DE LA CONCEPTION FÉODALE 288
mais le prince par indeue et inconveniente mulacion de la monnoie, prentde fait et non volontairement la pecune de ses subgectz » (i).
Chose honteuse, chose innaturelle, chose injuste, le profit domanial, de monnaie doit donc être repoussé. Aucun subterfuge ne pourra le défendre :« Universaliter concludendum est, nec de jure communi, seu ordinario, necde privilegio sive dono, concessione, pacto, sive quâvis alia auctoritate nec potest esse de suo domanio, aut sibi quomodolibet pertinere ». Et par une logique conséquence, conclut Oresme, il en faut dire autant de toutes ces taxes que, sous des noms divers, les princes se sont imaginés avoir le droit de lever pour le rachat de leur prétendu droit de muer la monnaie, et pour la tenir en bon état : ces droits sont abusifs et nécessairement illicites, comme le prix et la rançon d'une iniquité ; « Hoc enim illud non videtur esse nisi precium redemptionis, quod nullus rex aut bonus princcps débet a subditis exigere » (2).
La grosse difficulté, par exemple, c'est que le profit de monnaie était d'un produit considérable pour le prince, et que la suppression de celte ressource va creuser dans son budget un vide énorme. Oresme le sait fort bien. Il se peut, dit-il, que « pour maintenir sa principaulte et estât », une grande part de ses revenus soit assise d'ancienneté, sur le profit des monnaies : Possibile est quod una et magna pars reddituum olim fuerit assignata
1. Tract., c. 17, p. 118 := fr. LU (Addition du nouveau texte latine L'auteur de l'article de VEdinburgh Revieto{loc, cit,y p. 87) a observé avec raison que cette idée de considérer les mutations comme plus graves que Tusure est à celte date, chez un théologien, extrêmement remarquable.
2. Tract., c. 25, p. 129 = fr. LXX {Ce passage manque dans le premier texte latin).
super faclum monetarum, taliter quod liceat principi lucrum recipere inutaado monetas). Il se peut, par suite, que le « demeurant de ses rentes, este le domaine des monnaies ne puisse bonnement suffire a son estai entretenir. »
Cette considération pourtant n'arrête point Oresme. Il se défend de vouloir « actenter contre lonneur du prince » oud'aspirerw aie apouvriret destituerdel'eslatde sadeûe magnificence ». Il convient que la communauté doitassurerau prince un état honorable et répondant à sadignité. (Oportet principem habere redditus qerlos et magnos super communitalem, unde ipse possit tenere statum nobilem et honestum, prout decet magnificentiam principalem, seu regiain majestatem) (i). Mais ces revenus qu'il concède devoir être largement mesurés, Oresme veut qu'ils procèdent d'une source honnête, il veut que le prince les recueille d'une autre branche que la monnaie. Sur la monnaie, tout ce qu'il lui est licite de prélever c'est, pour la fabricatic^n un léger droit de frappe, qui doit d'ailleurs être déterminé {une pension petite et limitée, — selon un gratieulx tcuilx) (2), qui doit être « eslable » qui ne se doit « muer ne augmenter )>. Il ne peut aucu nement lui être octroyé de profits considérables, de pro fits illimités, comme il en recueillerait par les mutations moyen illicite et « indeû ».
•D'ailleurs, ce profit des mutations, est-il au fond si réel? Oresme en doute. Les mutations, remarque-t-il, si onéreuses au peuple, profitent moins au prince qu'aux changeurs et financiers, qui se livrent aux spéculations sur le numéraire. «Et loutefoiz le gaing ne provient pas a