CHAPITRE IV Les sources de la doctrine
L'apparition d'une doctrine monétaire comme celle d'Oresme, construite d'une part rationnellement, franchement opposée, de Tautre, à la conception féodale, était-elle au xiv« siècle un événement nouveau, sans précédents, ou bien ne doit-elle être considérée que comme un moment dans un développement doctrinal plus général ? Oresme a-t-11 été le créateur d'une conception monétaire toute nouvelle? ses idées ont-elles jailli de son seul cerveau, ou bien a-t-il eu des devanciers, desquels sa doctrine procède, dont la voix avant la sienne se soit déjà élevée contre la théorie féodale? Nous avons fait pressentir dès le début de ce travail combien cette question des sources est importante, et à quel point aussi sur ce sujet les opinions sont aujourd'hui discordantes.
Les opinions sont discordantes, croyons-nous, surtout parce que la question a été, dès Torigine, très mal posée. Les premiers « inventeurs » d'Oresme étaient, on ne sait trop pourquoi, partis de cette idée que sa doctrine devait avoir été unique, spontanée, sans antécédents, que le premier et le seul, avec la clairvoyance du génie, il avait su, tout d'un coup, s'élever contre les pratiques monétaires féodales. Il n'a pas été difficile, comme
nous avons dil, à des auteurs nouveaux, mieux instruits de la science médiévale, de prouver surabondamment qu'avant Oresme et autour de lui beaucoup d'autres s'étaient occupés du problème monétaire, qu'avant lui beaucoup d'idées justes avaient été émises sur le rôle du numéraire, sur la théorie et sur la pratique monétaires, que de même la conception du droit féodal sur les espé;ces avait été antérieurement attaquée de divers côtés. Successivement, à cet égard, MM. Endemann, Stintzing, Fornari, Cossa, ont fait connaître la littérature intéressante des canonistes ou la construction par-' liculière des interprètes du droit romain, M. Jourdain, puis M. Brantz, tout dernièrement M. Kaulla ont relevé l'importance de la doctrine monétaire d'Aristote au moyen âge, ont fait apprécier la portée des œuvres politiques qui en procèdent, comme celles de Saint Thomas, de Gilles de Rome, de Buridan enfin.
A voir s'accumuler ainsi, de jour en jour, la masse des travaux monétaires antérieurs à Oresme, Fidée tout opposée devait assez naturellement se faire jour, que l'apparition au xiv« siècle de la doctrine du Traité n'avait pas été un phénomène si extraordinaire qu'on l'avait bien voulu dire, le « diamant couvert de poussière » (i) de W. Roscher devait apparaître infiniment moins brillant; et confondue désormais dans un vaste courant, la doctrine elle-même devait singulièrement perdre de la valeur qu'on avait tout d'abord attachée à sa prétendue rareté.
Déjà en effet, dès 1869, M. Jourdain, après avoir relevé les premiers essais des Aristotéliciens, était venu à conclure que « Ton peut dire sans exagération que les
1. € Staubbedektes edelslein » (W. Roscher, dans Zeilschrift fur gesamte Slaatswissenschaft, léna, 1862, XIX, 3o5).
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parties élémentaires de la doctrine aristotélicienne de la monnaie étaient passés au xir** siècle dans les écoles d'Occident, à l'état de lieu commun philosophique » (i). Après les travaux de M. Ëndemann sur la doctrine économique des canonistes, après les recherches de jour en jour plus fécondes sur les œuvres diverses (travaux de& jurisconsultes, écrits politiques, traités moraux) de la production médiévale, l'opinion a du s'accréditer de plus en plus, et semble prévaloir aujourd'hui chez les historiens des doctrines, à peine tempérée chez quelques-uns par de prudentes réserves, que u la théorie de la monnaie au moyen âge n'est nullement arbitraire » (2) ; que, aux yeux des docteurs de l'école scolastique, le rôle, les fonctions, la nature de la monnaie sont des phénomènes parfaitement analysés et connus; par voie de conséquence, il s^ensuit assez naturellement — la plupart des auteurs, s'ils ne le disent expressément, le laissent suffisamment entendre — que le mérite d'Oresme, qui n'a fait dès lors que reproduire des idées partagées de son temps par tous les doctes, a été beaucoup surfait.
La plupart des auteurs, disons-nous, n'ont pas directement contesté le mérite d'Ore^me. Les historiens de l'école d'Aristote, M. Jourdain et à sa suite MM. Brantz, Cunningham, etc., n'ont, essayé, en revendiquant pour Aristole et pour ses disciples médiévaux la paternité incontestable d'un certain nombre d'idées du Traité^ de dénier pour cela à Oresme toute originalité (3). En rele-
1. Jourdain, Les orirjines de V Economie politique au M. A.^ dans Mém. Ac. Inscr., XXVIII, i*^ partie, p. 48.
2. Brantz, Théories économiques y li, 187, n. 2, 179- 182; Stintzing, Gescli. der populàren Literalur^ p. 242 ; W. Ashley, dans Dict. dePalffarve, art. Oresme III, 43» etc.
3. Jourdain, loc. cit,, p. 26 ; Brantz, Théories écotwmiques^ p. 187, n. 2 ; Cunningham, The growth of english industry , p. 320.
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vanl l'influence certaine des idées du Maître, et Tinspiration indéniable de certains développements, ils ont admis que Tapport propre d'Oresme demeurait toujours considérable^ que sur certaines questions, comme celle des mutations, son analyse et ses conclusions pouvaient être reconnues comme entièrement orig^inales. M^is avec M. Ëndemann, et tout récemment avec M. Kaulla, la critique est devenue beaucoup plus pressante et plus décisive, puisque ces auteurs prétendent avoir retrouvé les sources directes de la doctrine du Traité, que le dernier nous donne la prototype même qu'Oresme se serait contenté de reproduire en Tamplifiant.
M. Ëndemann avait, comme nous Tavons dit, signalé dès i863, rimportance du mouvement canonique sur la monnaie, et dès les premiers jours il s'était élevé très vivement contre la prétention des économistes de faire d'Oresme un <c prodige isolé » dans son siècle (i). Depuis, visiblement excédé des éloges outrés de W. Roscher, piqué aussi, semble»t*il, de ce que ni M. H. Contzen ni W. Roscher lui-même n'avaient, dans leurs travaux postérieurs, voulu tenir compte de ses observations (a), il a dressé en dernier lieu, dans ses Stadien, contre Oresme, quin^en pouvait mais, un véritable réquisitoire.
Oresme, dit M. Ëndemann, ne mérite nullement le bruit qu'on a fait autour de son nom, car il n'a apporté en réalité rien de neuf, il n'a fait que reproduire des idées qui de son temps étaient absolument tombées dans le domaine public, des idées qui pour partie avaient été de longtemps émises par les canonistes, pour partie sont
1. Ëndemann, Nationalœkonomischen Grutidsatze, dans Jahrbûcher fiir Nat. Œkonom. und Statistik^ léna, i863, p. ^5, n. ia4)
2. Ëndemann, Studien in der rônianischKanonischm WirtlischafUlehre^ Berlin 1874-1883, 1, a6, n. 54 ; U, p. 188, et noie 6.
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plus directement empruntées à Aristote et à ses commentateurs. Sa doctrine forme un exposé systématique; mais des principes essentiels de cet exposé il n'a rien inventé en somme. Il demande la stabilité et la rectitude de la monnaie, il condamne les mutations ? Mais cela saint Thomas, après Aristote, l'avait déjà demandé depuis bientôt un siècle, et toute la littérature monétaire médiévale, les canonistes, les romanistes, Bartole, Hosliensis, Panormitanus, Brunus, Fabius de Ponte Laudensis, ont proclamé les inconvénients sociaux el économiques de l'altération et de la mutation des espèces (i). Il fait un devoir au prince de ne pas muer les monnaies? Mais loute l'école canonique, à la suite d'Innocent III, avait proclamé que la conscience du prince était engagée dans les mutations dommageables qu'il faisait subir à ses sujets (a)« Il demande Tintervenlion du peuple, son consentement exprès à chaque variation monétaire? Mais cela, le canon Quanto l'avait déjà posé en principe, et les canonistes rigoureux, Alexander ïarlagnus, Hostiensis, Panormitanus, Budelius, Tout exigé expressément (3). Toutes les idées considérées comme les plus franches de la doctrine d'Oresme, toute sa critique célèbre des mutations, son exigence d'une monnaie droite et stable, ne sont donc que des notions déjà courantes, empruntées par lui à la doctrine canonique, et dans la forme seulement un peu démarquées.
L'accusation de M. KauIIa, la dernière venue, est singulièrement plus précise et semble-t-il plus décisive encore, puisqu'il prétend celle fois avoir trouvé le Maître même d'Oresme, et le prototype du Traité. Le maître, dit-il (der