Jourdain, loc. cit., p. 67, 76, 192, sq
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de Brabant ou de Mœrbéka (i), et qui élail écrite avant 1271, probablement, dit le dernier éditeur de la Politi" quCy entre 1260 et 1270 (2). Quant à YEconomique^ elle était connue sous la forme d'une traduction gréco-latine de 1295 due probablement à Durand d'Auvergne, et aussi dans une autre traduction du même temps environ, qui était jointe à celle des Po////<///^5, et qu'on attribue également à Guillaume de Mœrbéka (3).
Il est nécessaire de dire un mot de ces traductions. Elles ont été, les travaux de M. Jourdain l'ont définitivement prouvé, directement faites sur un original grec. Il n'est point inutile de le répéter, puisqu'une vieille légende traîne encore un peu partout, qui veut que Tœuvre d'Aristote nous ait été transmise par l'intermédiaire des Arabes. La critique a fait justice de cette légende, qui pour les œuvres qui nous occupent était
1 . Cette traducfion fut la seule en usage jusqu'en i435, date à laquelle Léonard Bruni, dit l'Arétin, en donna une nouvelle f pour suppléer, comme il le dit, à Tineptie de la traduction antérieure ». (Barth. Saint-Hilaire, La Politique dAristote^ Introd., p. Lxxix. Cf. Maurenbrecher, Thomas von Aquino, Leipzig, 1898, préface, p. 12, note i).
2. Susemihl, Aristotelis PoliUcorum libri VIII, Leipzig, 1872, (Introd., p. 8).
3. Hauréau, Mémoires sur quelques traductions de rEcotiomique d^Aristote^ dans Mém. Ac. Inscr., 1881, p. 463. Cf. Hist. litt. de laFr.(i866), t. XXIV, p.62.
(Il importe de ne pas oublier que le livre H de l'Economique où à plusieurs reprises Fauteur, Aristote ou le Pseudo-Aristote, a relevé et décrit des exemples d^altérations et de mutations de monnaies, a été inconnu du moyen âge. Il n^existe ni dans la traduction de Guill. de Moerbéka, ni, comme nous avons dit, dans la version française d'Oresme. Le second livre de ces éditions est en réalité composé de quelques chapitres détachés du texte grec du premier livre).
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d'autant moins acceptable, que les Arabes eux-mêmes n'ont point connu la Politique (i).
Les traductions sont, d'autre part, extrêmement littérales ; le mol latin y répond exactement au mot grec, et, affirme M. Barthélemj-Saint-Hilaire, « la fidélité qui a présidé à ces translations est telle qu'elle a pu autoriser tous les éditeurs de la Politique à considérer cette vieille traduction comme un véritable manuscrit ».
Nous devons pourtant, à cet égard, faire des réserves. Sans doute nous ne voulons pas nier le soin scrupuleux des traducteurs, qui se sont appliqués à rendre mot pour mot le texte qu'ils avaient sous les yeux ; mais il est hors de doute aussi que leur mot à mot n'est pas toujours correct (2), qu'ils n'étaient pas toujours très bien renseignés sur la valeur des termes qu'ils traduisaient ; il est incontestable, nous le montrerons par plus d'un exemple, que dans les passages qui nous intéressent, ils ont dépassé ou déformé l'idée d'Aristote.
Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, ce sont ces traductions que le moyen âge, qu'Oresme lui-même, ont eues uniquement entre les mains; ce sont elles qui uniquement ont pu influencer la doctrine médiévale ; c'est chez elles, pour être correct, qu'il nous faut rechercher et exposer la conception monétaire aristotélicienne.
Quelle était donc cette doctrine monétaire qu'apportaient ainsi brusquement au xiu" siècle les œuvres d'Aristote?
On s'est fait à cet égard, croyons-nous, souvent illu-
1 . Averi'oès déclare lui-mômc n'avoir pu se la procurer {Cornmentar. in Plntonu Rempublicam , éd. i56!» apud Junlas, in-4, f«336).
2. ■ Neque bona, neque vera t an jugeracnl de Gabr. Naudé, Bibi. politica, p. 55.
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sien. De loin, le grand nom d'Aristote en a évidemment imposé, et les historiens des doctrines ont facilement admis que les idées monétaires qu'apportaient les œuvres d'un tel maître ne pouvaient qu'avoir été très approfondies, et qu'avoir retourné du premier coup les conceptions médiocres du moyen âge ; quelques citations bien choisies pouvaient facilement confirmer dans cette opinion.
Celle idée était pourtant certainement inexacte. Certainement Aristote apportait aux écoles du moyen âge des notions théoriques sur la monnaie elle-même, et surtout un exemple d'analyse doctrinale très fine sur le rôle du numéraire; il apportait ce qui en un sens leur avait manqué jusqu'alors le plus, la précision d'un vocabulaire technique que les docteurs n'avaient point su créer. Mais ses notions sur la monnaie étaient loin de pouvoir retourner d un coup les conceptions médiévales*
Ces notions étaient en effet fort incomplètes. Aristoste en réalité n'a jamais entendu traiter à fond de la monnaie ; c'est accessoirement, en passant, qu'il a eu occasion d'exprimer quelques idées sur le rôle ou la nature du numéraire. Et par suite ces idées sont demeurées très insuffisantes. Les quelques citations que Ton donne de lui sont en réalité tout ce qu'il a écrit sur la question ; il a laissé sans les aborder les problèmes les plus considérables. Sa doctrine donc est courte
En réalité même, et malgré l'autorité du nom d'Artslote, on doit dire qu'il n'a point su construire de doctrine véritable de la monnaie. Les notions qu'il a exprimées sont demeurées éparses. Cela tient évidemment à la forme même dans laquelle il les a produites. Jetées au hasard, au cours de la discussion, moitié dans une œuvre, moitié dans l'autre, il ne s'est point préoccupé de rattacher entre elles les idées qu'il émettait suc-
cessivemeni : il a si peu songé à en faire un tout, que nous aurons à relever, sans pouvoir l'expliquer, une grosse contradiction entre ce qu'il dit aux Ethiques et aux Politiques.
Enfin, ce n'est pas être irrespectueux envers Aristote, que de dire que ses idées monétaires n^apparaissent point toujours fort nettes. La dispersion des passages monétaires y pst évidemment encore pour beaucoup ; mais les habitudes de Tauteur n'y ont pas nui non plus. Le style d'Aristote, comme on sait, est assez déconcertant; tantôt assez fuyant, restant dans les termes généraux et sans précision, tantôt ilveuttellement serrer l'idée qu'on a peine à comprendre, dans sa brièveté, ce qu'il a voulu dire. La critique moderne elle-même n'est pas bien d'accord pour savoir ce qu'il a pensé de la nature de la monnaie ; il n'est pas étonnant que les écrivains du moyen âge, mal instruits des institutions anciennes, se soient trouvée embarrassés pour en dégager une doctrine monétaire.
Par les traductions latines pourtant, les difficultés étaient beaqcoup réduites. Les translateurs, plus ou ^)oins exactement, onijixé la pensée d'Aristote. Que ce soit justement ou non, le sens qu'il lui ont donné s'est trouvé établi (nous en verrons des exemples) avec une fermeté qui n'était sans doute pas dans la pensée du Maître, mais qui était certainement plus favorable à la construction doctrinale.
Le point de départ de la doctrine d'Aristote, c'est évidemment la conception très remarquable qu'il s'est faite de l'origine de la monnaie (i). A cette origine, le philo-
. I . Aristotelis Polilica (éd. Didot), lib. I, c. 3, | i5-i4 = Antiqua traDslat.,1, Leclio VU, lia. d. f . (à l'Appendice E, p. 3i). V. Tanalyse du passage dans Souchon, Théories économiques de la Grèce antique, p. 1 14 ; cl Beauchet, Histoire du droit privé de la République athénienne, IV, 114.
sophe voit essentiellement deux choses : le but pour lequel elle fut inventée, la cause même qui Ta créée.
Le but de la monnaie c*est rechange. Mais la notion même d'une monnaie pour l'échange n'est point primitive, elle ne s'est dégagée que progressivement, et Aristole retrace les phases successives de cette évolution Dans le passage des Politiques, qui est demeuré à cet égard comme un modèle de fine analyse, il nous montre comment la diversité des produits et la division du travail imposèrent d'abord la nécessité de rechange en nature, comment ensuite de cet échange primitif, du troc grossier, on s'éleva peu à peu à l'idée d'une monnaie d'abord essayée et pesée, puis enfin contrôlée d'avance et marquée d'une empreinte, et cjès lors simplement comptée.
La cause de la monnaie, c'est une convention (i). Convention qui bien naturellement ne fut pas toujours expresse, mais convention essentiellement volontaire, convention populaire, en ce sens qu'ont dû y figurer tous ceux même qui devaient user de la monnaie; convention primitive et originaire, mais aussi convention révisable et toujours révocable, en sorte que d'elle à la fois la monnaie a tenu sa première existence et que c'est à la seule persistance des volontés contractantes qu'elle doit de subsister dans son rôle social (2).
1, T6 vouto-ua ysyovs /.«rà «tuvÔvjxïîv... Nôatcaa oj yy<7Ct, «ÀXà v6fi6> fort... toOto ^'iÇ uroÔeTêw; • «y to voutffaa xa/.stT«t (Ê^^lCrt, 1. V, C. 5, % lo, II, i5. V. VAntiqna translation lib. V, Lectio XI, litt. c. h. (à TAppendice D, inf7ii, p. 20).
2. Ethic. V. 5, I 1 ! (Avtiqua transi. V, lecl. P, litt. e.) « Propter commutationem necessilalis nuraisma factura est secundum ronipositionem. Et propter lioc nomen habet numisraa, quia non natura sed nomen est, et in nobis est transmutare et facere inutile » — Polit, l, 5, § 1 1\ {A niiqua transi. IJect. 7, litt.f.) « Prop-
A ces deux nolions primordiales se ratlache en réalité toute la conception doctrinale d'Arislole. Car c'est uniquement maintenant par la déduction, par une déduction qu'il croit logiquement nécessaire, qu'il éta- '
blit toutes les autres notions théoriques, aussi bien la fonction économique du numéraire que sa nature même, et que les conditions essentielles que devra remplir la substance monnayable. i
La fonction économique d'abord. La monnaie, par son but même, est exclusivement destinée à l'échange. Mais dans l'échange elle peut jouer un double rôle : elle mesure les objets à échanger, et elle leur est un commun intermédiaire. Ce sont là en somme deux fonctions distinctes ; mais Aristote ne paraît point les dégager expressément. Ou plutôt il ne voit qu'une chose : le rôle de la monnaie dans l'échange, en y faisant prédominer tantôt Tune tantôt l'autre des fonctions connexes. Dans les Ethiques 'c'est plus particulièrement à la fonction d'intermédiaire de l'échange qu'il s'attache, au rôle de tierce marchandise, comme dit Oresme (i). Dans les Politiques, il insiste davantage sur la propriété qu'offre le numéraire de rendre comparables entre eux les objets à échanger, sur le rôle de mesure (2).
Mesure, la monnaie ne Test pourtant pas absolument par nature. Des choses aussi dissemblables que celles qui sont l'objet des échanges humains ne peuvent pas, Aris-
ter quod ad commutationes taie aliquod coinposuerunl ad semetipsos dare etaccipere, quod utiliurn perse ens, haberet utilitatcrn valde expeditam ad vivere. »
1. Etliic, 1, 5, § 10. € ytvfrat TTo»; psVov ». UAntiq. transi, rend : c fit aliqualiter médium » (lib. V, lect 9, liu. a.),
2. c Omnia enim mensurat... raensurantur enim omnia numismate... Ha^c enim facit commensurala omnia, etc.. » {PoWi. ^Anliq, iraml., ï, lecl. 11, litt. a. i.).
tote l'a parfaitement saisi, avoir de commune mesure objective. Ils sont comparables pourtant, mais selon une donnée toute subjective, par le besoin «|ue nous en pouvons avoir (tj x^d%). C'est parce que les hommes ont également besoin de leurs produits respectifs qu'ils ont consenti à les échanger ; c'est parce qu'ils en ont illégalement besoin, qu'ils considèrent celui-ci ou celui-là comme ayant une plus grande valeur (i).
Or justement, la propriété singulière de la monnaie, c'est d'être devenue, par Teffet de la convention déjà signalée, comme la représentation et le signe du besoin Elle peut ainsi véritablement mesurer les choses ; elle peut ramener à l'égalité les objets naturellement dissemblables, elle peut aussi, suivant dans leurs diiîérences les rapports inégaux des choses au besoin, en mesurer le plus et le moins, et, comme disent les vieux traducteurs (c lasuperhabundance et ladefFaulte » (2).
Ce rôle de mesure, il est pour Aristote absolument capital, il est* comme la raison d'être de la monnaie. Il semble même qu'Aristote n'ait point voulu en apercevoir d'autre, que la fonction de mesure ait absorbé pour lui toute l'utilité possible du numéraire. Elle seule lui paraît véritablement légitime, et conforme à sa nature. « La monnaie, il le dit expressément, ne devrait servir qu'à l'échange ». Si on lui fait, dans la pratique, jouer d'au-
1. Ethic, V, 5» § Il : € Oportet igitur uno aliquo omnia' mensurari, quemadraodura dictum estprius. Hoc enina secundura veritatem quidem opus, qiiod omnia continet. Si enim nihil indigerent, vel non siiniliter non erit commutatio, vel non eadem indigentia w {Antiq. tr., V, lect. 9, litt. e.).
2. Elhic, V, 5, I 10. (( Propter quod omnia comparata oportet aliqualiter esse, quorum est commutatio. Ad quod numisma venit, et fit aliqualiter médium. Omnia enim mensurat. Quare et superhabundantiam et deffectum » {Antiq. tr.^ V, lect. 9, litt. a.).
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très rôles, dansie change, par exemple, et dans le prêt, ce ne sont là que des déformations inutiles et dangereuses, dans le change, d'abord^ parce que la monnaie y est détournc^ede sa fonction d'instrument, pour devenir a la fois chose achetée et chose vendue, dans le prêt à intérêt surtout, parce qu'elle agit là à la façon d*une richesse véritable, d'une chose productive, elle qui n'est richesse que fictivement, qui n'existe même ^que par convention (i).
Cette conception si exclusive est bien remarquable, d'autant plus qu'Aristote paraît s'être rendu compte pourtant que la puissance d'acquisition du numéraire' n'est pas limitée à l'échange immédiat, qu'elle peut se conserver et s'emmagasiner, comme on dit dans l'école, pour un usage futur (2). Il semble dès lors qu'il eût dû relever expressément sa fonction possible de capital. Mais justement il ne l'entend pas ainsi : il n'y a pas pour lui une troisième fonction du numéraire distincte des précédentes. Dans ce cas même, c'est une fonction d'échange encore que la monnaie remplit, d'un échange simplement différé. Si le possesseur du numéraire ne peut ou ne veut, actuellement et immédiatement, se procurer la contre-partie de sa prestation, il lui est loisible en effet de garder la monnaie,, intermédiaire nécessaire de l'opération, jusqu'au moment de l'échange futur. Le second terme de l'opération sera ainsi différé ; mais l'opération ne change pas pour cela de caractère, car ce second terme, il est impossible qu'il n'ait pas lieu. En réalité, l'acte n'est complet, n'est parfait que lorsque le