Burlaîus, m Ethic, V, 5, lilt. c
/|. € Licet jus suum exigera in cudendo numismate ; moderatus tamen esse débet princeps quicumque vel rex sive in mutando sive in diminuendo pondus » (D. Thomas, de regimine pnncipum, II, ï4, éd. cit , fo 171, v°).
Bndrey 26
403 doimcKS de là doctrine
naissent expressément aussi le droit du prince de tirer un profit des monnaies. L'expression caractéristique de ce droit, nous l'avons déjà relevée dans saint Thomas : la monnaie est utile au prince à cause des revenus divers qu'elle lui procure (propter varias proventus quos ex numismate per ci pit) [i) s il peut en la frappant légitimement réclamer son dû [licet suum JUS exigere in cudendo numisma).
En somme, la conclusion qui s'impose, c'est que, à quelque école qu'ils aient appartenu, canonistes, romanistes, aristotéliens, ni les uns ni les autres n'avaient, au milieu du xiv* siècle, réussi à supplanter la vieille conception jnonétaire féodale.
Ni les uns ni les autres, croyons- nous, n y avaient sérieusement songé.
On se demande, en effet, ce quHls auraient pu mettre à la place. Cette antique conception, si désuète fût-elle dans ces principes, si incommode et si dangereuse dans sa pratique, se tenait au moins par des liens logiques entre ses parties, formait un tout qu'on pouvait critiquer, mais qui pratiquement fonctionnait. Et ce que les différentes écoles avaient apporté, c'était comme Oresme le dit bien, le chaos : des opinions diverses, contradictoires, non liées, sans unité de direction, sans attache dans la pratique.
Dans la théorie, les écoles diverses avaient acquis quelques notions abstraites, encore mal rattachées ; mais comme les unes et les autres avaient marché sans se vouloir connaître, en s'opposant les unes aux autres sur tous les points fondamentaux, en se dirigeant les unes avec un idéal de théologie morale, les autres avec un sentiment tout pratique de justice civile, il n'y avait pas
1. D. Thomas : De regimine principum^ II, 1 5 {ed.cit,, i^ lyo, v®).
eu une doctrine, il y avait une infinité d'opinions, toutes discutées.
Dans la pratique, elles n'avaient pu naturellement exercer aucune influence sérieuse. Les doctrines étaient restées trop loin des faits ; les théoriciens avaient raisonné sur des textes, in abstracto. La construction était par suite sans point d'appui dans l'application. Perdue» dans des compilations énormes, dans des œuvres savantes de juristes et de théologiens, les doctrines étaient inconnues des hommes d'action, elles n'avaient nullement influencé la politique monétaire. Les romanistes le reconnaissaientmélancoliquement, lescanonistes, malgré la supériorité que leur donnait le tribunal de la pénitence, eussent pu faire la même constatation. En fait, pas plus des exhortations morales de ceux-ci que des principes juridiques établis par ceux-là, les princes n'avaient pris que ce qu'ils avaient voulu ; et ils le pouvaient en conscience, puisqu'on n'avait pas pu leur démontrer que tel n'était pas leur droit. C'est à l'époque où Bartole commence à se répandre chez nous, que le roi Jean recourt si familièrement à son domaine des monnaies, et il ne serait pas peu piquant que Gilles de Rome eût été comme on le prétend le précepteur de Philippe le Bel.
Les temps pourtant étaient mûrs ; plus par le sentiment populaire, parles nécessités économiques, que par les attaques des docteurs, la conception monétaire féodale était ébranlée. On attendait, après Innocent IV, après saint Thomas, après Bartole, celui qui dans cette confusion ferait apparaître quelque ordre, dans ces ténèbres quelque clarté, celui qui, laissant de côté les hésitations maladroites et les compromissions dangereuses, porterait enfin le débat là où il devait être porté, et attaquerait en face le droit monétaire du prince.
SECTION II l'emprunt doctrinal, et l'originalité des idées d'oresme
Nous avons reconnu qu'avant Oresine et autour de lui il existait au xiv« siècle une; littérature monétaire, que des ébauches de doctrines s'étaient déjà construites. 11 nous faut maintenant déterminer, s'il est possible, ce qu'Oresme a pu connaître de ces travaux antérieurs, ce qu'il a directement emprunté à ces doctrines.
Le problème évidemment est délicat. Il est toujours assez malaisé de déterminer, même chez les modernes, la genèse des idées et les emprunts doctrinaux. iVu moyen âge, les difficultés de communication de la pensée, la distance et le temps deviennent des facteurs considérables qu'on ne sait comment évaluer. On ne peut presque jamais savoir si une œuvre, contemporaine ou peu antérieure, a pu être matériellement à la disposition d'un écrivain, et la tâche en devient singulièrement ardue.
Quelques indications pourtantpeuvent ici nous guider.
Certainement, d'abord, Oresme se trouvait des mieux placés pour être bien informé, et avoir rapidement connaissance du mouvement intellectuel de son temps. Docteur éminent de l'Université de Paris, ce cerveau vivant de la pensée médiévale, grand maître du collège de Navarre au moment peut-être où il composait le Traité^ il avait à coup sûr à sa disposition les plus riches bibliothèques du temps, sans compter que ses attaches à la cour lui ouvrirent plus tard l'accès de la belle « librairie » du roi.
De fait, les citations multipliées dont, à l'exemple des hommes de son temps, il a parsemé ses écrits, nous révèlent qu'il fut un esprit extrêmement ouvert, et qu'il eut
une littérature g^énérale considérable. Les auteurs sacrés et profanes, les anciens et les modernes, les œuvres originales et les commentateurs, il a un peu taut lu, et il verse à profusion dans ses écrits une érudition réelle (i). Nous n'avons pas à insister sur sa connaissance de TEcriture : l'Ancien et le Nouvau Testament étaient la base de toute éducation libérale de son siècle. Il les possède, semblet-il, d'une façon supérieure, et il les manie avec une aisance singulière. Mais la connaissance de l'antiquité surprend davantage, tant elle dépasse la moyenne d'instruction que Ton accorde aux hommes du moyen âge. Il ne s'en tient point, comme tant de ses contemporains, aux compilateurs de seconde main, à Isidore, Boèce, ou Jean de Salisbury, il a compulsé les textes mêmes des anciens, et ce sont tous les grands noms de Tantiquité classique qui défilent dans son œuvre. Pour nous en tenir aux trois ouvrages qui nous intéressent proprement, la variété de ses citationsy est surprenante. Dans le Traité même, il s'en montre relativement sobre encore : maiî^ dans la glose des Traductions, elles débor-
1. Oresme, comme tous ses contemporains, bourre ses ouvrages de citations. Nous avons eu la curiosité de relever le nombre de citations contenues dans le texte si court du Traité dea monnaies. Parmi les auteurs profanes, Aristote et Cassiodore viennent en tête de beaucoup, le premier avec i8 citations, le second avec 10 encore. Puis ce sont Ovide (4), Cicéron (2), Justin (i), Plutarque (i) et Sénèque le tragique ;i). Les livres sacrés tiennent un rang beaucoup plus elFacé. Ce sont l'Ancien Testament d*abord, avec la Genèse (2), le livre des Rois (2), le livre de la Sagesse (2), l'Ecclésiastique, TEcclésiaste, le Deutéronome et les Prophètes (1 chacun); le Nouveau Testament vient plus rarement, avec des citations des Evangiles (4), de léptlre de saint Paul aux Romains (i), de saint Grégoire et saint Augustin (1). Ces chiffres sont presque caractéristiques de la formation lilléraire de Fauteur .
dent* D'Aristote, il connaît non seulement les trois ouvrajçes de philosophie politique, mais le Traité du Ciel et du Monde, le Livre de la Sphère, qu'il a aussi traduitSy mais la Rhétorique, les a Grans Moralitez » (i), la Métaphysique, les Topiques, le « Livre des Bestes » (a). Il a lu les commentaires d'Eustrate but les Ethiques (i) y Averroès « au prologue de Métaphysique » (3) ; il connaît Albimazar « en ses Secretz » (4), et par « Hally » le Quadripartite (5). Il n'ignore ni Homère, ni Hésiode; il connaît, au moins par les Extraits du Polycratique, le livre deGigantomachie, et les Vies de Plutarchus (6)*
Surtout il a pratiqué les Latins. DeCicéron il cite couramment toute l'œuvre philosophique, la Rhétorique, la République, les Offices, les Académiques, les Paradoxes* Il connaît et cite dans le texte Pline l'Ancien, Vitruve, Végèce, Macrobe « en son livre de Saturnalibus » (7), Sénèque « en ses Epîtres » ou « dans son livre de la Clémence ». Si parfois, dans son bagage, des historiens médiocres comme Eutrope, Justin, Végèce ou Paul Orose, nous semblent tenir une place trop grande, il ne faut point oublier pourtant qu'il n'ignore ni Valère Maxime, ni Tacitus, qu'il cite « Titus Livius (8j en sou propre
t. Les Politiques, 1. III, c. ii, f* LXXXVI, r». 2. a Aristote au XVI« livre des Bestes o (Les Politiq., V, 6, f^CLXXl).