CHAPITRE IV Les effets de la réforme
Quel avait été l'effet utile de la réforme? A quels résultats, politiques et économiques avait abouti la nouvelle direction imprimée, nous les avons maintenant, par ' Oresme lui-même à la politique financière du roi ? Cest ce qu'il nous reste à rechercher.
Cette étude est capitale, si nous voulons apprécier justement la valeur historique de la doctrine elle-même. On s'est, semble-t-il, souvent abusé à cet égard dans le monde des économistes : on a cru trop souvent, a priori^ qu'une réforme monétaire aussi juste dans son principe, à ce qu'on jugeait, et aussi loyalement poursuivie dans son exécution, n'avait pu .donner en fait que d'heureux résultats ; on n'a pas cru devoir douter que le retour à la monnaie droite et stable, rétablissant la sûreté et la loyauté des transactions, n'ait été reçu des populations comme un grand bienfait (i). A lire de près pourtant les contemporains, à suivre même dans les Ordonnances les divers moments de la réforme, on s'aperçoit qu'il faut considérablement rabattre de cette première impres-
I. V. par exemple, Wolowski, Traiciie, Introd. p. L; Roscher, Un grand économiste français du XI F« siêcisj dans Traictie, p. XXVII.
sion. On y voit, non sans quelque élonneraent d'abord, que celte réforme, qu'on eût crue accueillie avec enthousiasme, fut en réalité très froidement reçue ; qu'elle ne parvint à s'imposer qu'avec les plus grandes difficultés ; on peut constater qu'elle fut toujours très précaire, et que le roi eût à lutter, pour la soutenir, contre des difficultés sans cesse renaissantes ; on doit reconnaître enfin, qu'à les juger impartialement dans les dernières années du règne, les résultats de la politique financière avaient été malheureux ; la misère du royaume gvait certainement crû au lieu de diminuer, et le roi Charles V mon, ce fut avec une joie non dissimulée que le peuple vît tomber une œuvre qui avait toujours été extraordinairement impopulaire.
Cet échec, qui est indéniable, tient, croyons-nous, à une double cause.
Tout d'abord, la réforme monétaire, si bien ordonnée qu'elle fût, et si correcte en théorie, avait en elle-même un vice capital. Par cela même qu'elle avait été avant tout œuvre de doctrine, elle ne tenait point assez de compte, semble-t-il, des conditions économiques du moment ; trop bien construite « selon les raisons d'Aristote », elle s'adapta toujours malaisément, malgré les remaniements successifs que son auteur lui fit subir, aux exigences de la pratique. Quand il fallut passer de la théorie sur le terrain de l'application, on se heurta dès l'abord à des difficultés économiques qu'on n'avait point prévues, et qui, en faisant perdre presque tout le fruit utile de la réforme, la rendirent pour le surplus extrêmement précaire.
Mais surtout, il faut bien le dire, cette réforme monétaire n'avait pas pu aller seule ; elle n'avait été que l'une des faces d'un grand remaniement financier, qui ne tendait à rien moins qu'à substituer à l'ancien régime doma-
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niai de la royauté le système d'impôts réguliers et permanents des Etats modernes. Et cette seconde partie de la réforme, en elle-même extrêmement remarquable et hardie, était, elle aussi, encore bien plus prématurée. Elle heurtait de front les préjugés les plus tenaces des populations, et dans l'application elle fut certainement désastreuse. Sans qu'elle ait imposé peut-être aux sujets du roi des charges plus lourdes que celles qu'ils avaient souffertes desmutations de monnaies, elleleur fut bientôt certainement plus odieuse, parce qu'elle était plus directement sentie. Peut-être était-il difficile alors de faire autrement ; peut-être la restauration monétaire ne pouvait-ell^ saccompagner que d'un accroissement de charges d'un autre côté ; le résultat, en tous cas, fut franchement déplorable. Par l'établissement d'un régime financier délesté la réforme monétaire se décria ellemême, et telle est l'inconstance desjugements populaires, que tandis que le roi Jean resta toujours pour le peuple, malgré ses scandaleuses mutations, une figure éminemmentsympathique, Charles V fut détesté pour sa réforme financière même. C'est là, croyons-nous, un point de vue sur lequel il est nécessaire d'insister quelque peu.
A. — Difficultés D'APPLicATiOiN de la réforme
La réforme monétaire, avons-nous dit, se heurta continuellement aux plus graves difficultés. De ces difficultés, à vrai dire, les unes ne provenaient que de la résistance ou maladroite ou intéressée des populations et des financiers, et celles-là on pouvait espérer les surmonter avec le temps ; les autres étaient infiniment plus dangereuses, parce qu'elles tenaient à des causes économiques, et se liaient à l'application même de la réforme.
La résistance des populations peut surprendre. Il semblerait en efiFet qu elles eussent dû accueillir avec enthousiasme les avantages du nouveau système, la restauration de la monnaie droite, et Tabandon des procédés de mutation, qui rendaient au commerce une sécurité et une stabilité que depuis longtemps il ne connaissait plus. Mais, outre que toute réforme nouvelle est toujours reçue avec une certaine méfiance par une partie de la population attachée sans trop savoir pourquoi aux abus anciens, les avantages mêmes du nouveau système, pour réels qu'ils fussent, n'étaient pas de ceux que Ton saisit tout d'abord, tandis qu'au contraire les inconvénients qu'entraînait la restauration de la forte monnaie étaient immédiatement sentis. Le gouvernement royal avait bien pris quelques mesures pour régler les paiements et adoucir justement la transition (i) ; mais malgré tout la dépression des prix fut brutale. Il y eut incontestablement des souffrances, incontestablement des injustices. « Plusieurs, nous dit une chronique contemporaine, furent ruinés, et aimèrent mieux vider le royaume » (2). Le peuple d'ailleurs^ surpris par la nouveauté du fait, et naturellement défiant après avoir été si souvent trompé, se prêtait mal à la réforme. Dans les premiers temps, il refusait la bonne monnaie nouvelle, pour conserver le cours des anciennes pièces, qui étaient d'un aloi inférieur, mais qu'il connaissait mieux; et le roi^ comme bien on pense, en était « moult merveilleux », et « se « tenait pour très mal content » (3). Par la force de l'ha-
1. Ordonnances des 7 janvier iSôO (111, 4^^) 'y 2 juillet 1365 (111, 58i^; 7é^rto?Ui56'5(llI,68i).Gf. Vuitry, op. ci/., II, 5ii-3i5.
2. Annales de France^ rapportées dans dom Felibien, Histoire de Paris, éd. Lobineau, 1726, 1, p. 647.