Malth., XXir, c. i5, v. 22. Cf. Paul, Epist, Ad Romanoê
xin,7.
q ue son ymaige est imprimée en icelle, Cœsaris est numismay quia imago Cœsaris est in eo impressa (i).
Ne sourions pas trop de cette argumentation. Au XIV« texte, un texte, et surtout un texte sacré, était une preuve d'un bien grand poids. Saint Thomas, qui rapporte ce même passage de TEvangile, en est visiblement impressionné, sinon convaincu (2) ; au temps même d'Oresme, l'argument paraît décisif encore à l'auteur du Songe du Vergier (3). En allant au fond des choses d'ailleurs, on s'aperçoit vite que, sous Targumeiit de texte, qui n'en est que le revêtement scolastiqué obligé, se dis-, simule un principe de droit extrêmement fort, qui a àii emporter la conviction des contemporains. Dans les conceptions simplistes du droit, comme celles du haut moyen âge, la marque apposée à un objet mobilier est à la fois la forme visible et la preuve par excellence du droit de propriété: l'empreinte apposée sur le numéraire, le nom avec Timage du prince (4), ontdtl paraître évi-
1. TraicUey c. 6, éd. Wol., p. loi = fr. 21. Cf. le Sermon pour le 21* dimanche après la Pentecôte, sur le texte : Cujus ytnago est et superêcrifitio hœc. (Ms. lat. 16.895, 0» 122 v»).
2. D. Thomas Aquiiiat, De regimine principum, II, i5 (éd. cit. XVII, 170 v«).
3. Le Songe du Vergier, 1. 1, c. 36, Le Cheoalier, t Et si vous me arguez de ce qui est escript en Math, au XXII chapitre : Rendez à César ce qui est à César, et ce qui est de Dieu rendez à Dieu. . ., entendez bien les paroles de nostre seigneur, car il ne commande pas que l'on rende à César toutes choses, ne qu'il soit seigneur de toutes choses, mais que on luy rende ce qui est a luy.,. Rendez ce qui est de César à César, c'est assavoir limage qui estoit de César ^ il voulut et commtmda quelle lui fut rendue, comme celuy chapitre le dit assez clerement )> (dans Libériez de l^ Eglise gallicane, éd. 1731, l. II, p. 5i).
4 Saint Thomas fait venir le nom de nomisma, de nomeiu parce qu'elle porte le nom du prince (De regimine princijmm. H, i5). C'est d'ailleurs l'étymologie anciennement donnée par Isidore de
110^ CONCEPTION FÉODALt; DE LA MONNAIE
déminent dans ces conditions une preuve indéniable de son droit de propriété (i).
En réalité, ce n'est pas là encore Texplication décisive; il faut savoir pourquoi précisément la monnaie porte la marque du prince ; et la raison que le moyenâge en donne est capitale, elle nous explique vraiment toute sa doctrine monétaire, en même temps qu'elle nous révèle la profonde différence de la conception qu'il se faisait de la nature et du rôle de la monnaie, avec notre conception moderne.
Dans les temps modernes, les économistes ont été partagés sur la nature de la monnaie entre deux écoles nettement opposées : Tune qui veut que la monnaie soit une chose ayant une valeuî propre, une marchandise comme les autres, réglée comme les autres par la loi de Toffre et de la demande ; l'autre qui n'y veut voir qu'un simple signey une représentation des valeurs, qui n'a pas par elle-même de valeur réelle.
Chez les hommes du moyen âge, ce n'est en réalité, quoi qu'on ait pu croire quelquefois, ni Tune ni l'autre de ces conceptions que l'on retrouve, mais une idée toute particulière et intermédiaire en un sens, celle d'une monnaie-instrumerity plus exactement d'une monnaie-mesure. Le numéraire est la mesure des valeurs, l'instrument des échanges ; il est la mesure des valeurs,
Séville, et que tout le qaoyen âge a reproduite (Isidori Hispalensis Etymolog., 1. XVI, c. 18, | 9, dans Migne, Patroi. laL,i, LXXXII, col. 584).
I . C'est à cette conception simpliste qu'en sont restés longtemps certains peuples de TO rient ; et c'est à elle que se rapportent certaines légendes naïvement significatives des monnaies russes du x« siècle (Wladimir, et ceci est son or. Argent de SHato $law)y que nous trouvons signalées par M. de Barthélémy, Numismatigue moderne^ 1866, in-ia, 11, p. SSq.
comme la toise Tesl des longueurs et la livre des poids ; rinstrument des actes d'échange, comme celles-là le sont des pesées et des mesurages linéaires. Mais il n'est pas autre chose ; la fonction de mesure est tout son rôle, et il paraît oiseux de rechercher s'il a ou non une valeur réelle, puisqu'il n'est jamais destiné à emmagasiner en lui-même de la valeur, mais seulement à comparer entre elles des valeurs.
L'assimilation de la monnaie à une mesure est courante dans les textes de la pratique : monnaie et mesure se suivent communément dans les coutumiers (i), et sont régies par les mêmes principes généraux. Mais elle est aussi — et c'est là ce qu'il importe bien de remarquer — elle est la notion théorique unique des penseurs. Lès textes purement théoriques, les définitions de la monnaie dans le haut moyen âge sont rares, mais dans le petit nombre que nous en avons, c'est invariablement, uniquement parea fonction de mesure, que la monnaie est définie. Aussi bien les philosophes comme Isidore,
1. Summa de legibus Normanise, c. i^, De moneiagio ; et c. i5, De menstiris et ponderibus (éd. Tardif, p. 40). Cf. la glose de Le Rouillé sur le chapitre XV du Grand Coutumier, éd. 1659, fo XXVI v«. C'est par une conséquence toute naturelle que Philippe le Long, lorsqu'il songe à réformer ses mesures, et à proclamer par tout le royaume l'unité des mesures de blé et de vin, et de toutes choses qui se vendent et achètent, englobe aussi dans sa réforme Tunité des monnaies par tout le royaume. Les Lettres du difnafiche avant la St-Michel 1321 font le rapprochement de la façon la plus significative :
(f Formula litterarum missarum praelatis et baronibus super facto monetarum. — Premièrement, que pour oter les griefFes, domages qui soûlent venir des monnoies, lesquelles plusieurs soûlent battre en diverses parties de nostre royaume, mais non pas sans fraude de deue loi et pris, une seule monnoie de bon et loyal pris fust faicte par nous. Laultre que en nostre royaume, ou il y a
Jean de Salisbury, Vincent de Beauvais, Duns Scot(i-3), que les textes plus littéraires, le Livre dou Trésor ou Vlmage du Monde (4-5) ne connaissent la monnaie que comme mesure des choses. L'analyse n'a pas pénétré plus
diverses mesures et divers poix, en decepcion et lésion de plusieurs, fussent faictes de nouvel un seul pois et une seule mesure
convenable, desquelles le peuple usast doresnavant et ainsinc
sous une monnaie, un pois et une mesure convenable, les peuples marchandassent plus seurement a la value et au pris des choses » (Dachery, Spicileg^ in,^col. ^i6). Cf. d'une manière générale sur cette assimilation : Clamageran^i Histoire de V impôt en France, p. 216 ; Cibrario, Histoire de f Economie politique au M, A., II, p. 178 ; Glasson, Histoire du droit et des institutions de la France, t. Vl, p. i3i et iSa.
1. Isidori Hispalensis, Etymohgic^ lib. XVI, c. 18 De auro et c. 25 De ponderibus (d^ns Migne, Pair, iat,, t. LXXXII, col. 584).
2. Jo. Saresberiensis, Polya-aticus^ sive de nugis cttrialium^ 1. IV, c. 5. <K Sine se esse non potest, quae rerum precium est » (éd. Migne, Patr, lai,, t. XCIX, col. 52i).
3. Vincent. Bellovac, Spéculum morale^ pars VII, de usura, dist. Il (éd. Strasbourg, i47^» in-f®, n. pag.).
4. Brunetlo Latini, Li livres dou Trésor, I. Il, i^ part., ch. LXI. « Entre ceux qui s'entreservent, est une chose commune amée, par cui ils apparuillent et conferment le marchandise, ce est or et argent.» (éd. Chabaille, 1 863, dans Collect. Doc.Ined.^p. 3i7).Le rôle de mesure est mieux mis en relief peut-être encore dans cet autre passage : « Et deniers sont autresi comme justice, sans ame, parce que il est I rai par quoi les choses desigaux tournent a égalité » (1. II, pars i, c. 27, ibid,, p. 297).