‹ Nicole OresmeChapitre 63 sur 321 · Ordonn., 5 déc. i36o (III · texte numérisé non relu

Ordonn., 5 déc. i36o (III

le monde à peu près reconnaît le danger et la fausseté, mais que personne non plus n'a osé heurter de face, qui règne toujours en souveraine, parce qu'on n'a rien su mettre à sa place. Dans la pratique, des errements détestables, contre lesquels chacun proteste, que toul le monde est, semble-t-il, prêt à abandonner, mais dont on ne peut arriver en réalité à se débarrasser, parce qu'on ne sait rien trouver non plus pour les remplacer, et que l'on garde en en gémissant.

Les temps évidemment sont mûrs, pour celui qui, rejetant franchement la défroque théorique du droit domanial, saura apporter une construction logique, appropriée aux conditions économiques nouvelles, s'il peut apporter en même temps un plan de réorganisation financière où la part sera faite, qu'il convient, aux besoins traditionnels indéniables de la royauté, et aux droits nouveaux du peuple.

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• |ln face de la conception monétaire domaniale, il convient de dresser immédiatement la doctrine d'Oresme.

Lui-même a voulu ce contraste; c'est comme une protestation contre le droit monétaire du prince, nous le savons, c'est comme un enseignement contre toute la pratique financière qui en découlait, que le Traité des Monnaies a été originairement composé, que la doctrine entière a été conçue et élaborée. C'est, par suite, en opposition directe avec la conception domaniale qu'elle doit être le mieux saisie et comprise.

Toutefois, dans la forme qu'Oresme a donnée à ses développements, cette opposition, qui est le but incontestable de ses efforts, ne s'impose pas à l'esprit avec Tinsistance qu'on pouvait attendre après les paroles du début. C'est qu'Oresme, par tempérament, est certainement beaucoup plus constructeur que critique. Sans doute il vise en définitive à renverser la conception monétaire domaniale, mais, pour sa tournure d'esprit, ce but doit être atteint d'une façon en quelque sorte indirecte. La critique purement négative lui semble stérile. Aussi dans le Traité même, à part deux ou trois chapitres, qui revêtent plus particulièrement le ton et la forme de la

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polémique doctrinale, le procédé général est-il toutautre^ et essentiellement construclif. C'est par Topposition de toute une conception nouvelle du problème monétaire^ qu'il dresse en face de la conception ancienne, c'est par le contraste de toute une nouvelle doctrine, qu'il a élaborée de plein jet, avec ses principes, avec ses conséquences partout diamétralement opposés aux idées domaniales, qu'il prétend plus sûrement ruiner la conception féodale* Frappé, comme il nous le dit lui-même, des inconvénients des errements courants, frappé de Tincertitude des opinions régnantes, il a recherché la vérité, et devant cette vérité qu'il croit avoir trouvée « suivant les règles d'Aristote » et qu'il nous apporte maintenant dan^sa lumineuse clarté, toutes les opinions antécédentes ooivent par nécessité, s'effacer. Veritate manifestatay cedat oppinio ueritati (i). C'est-à-dire — et cela est bien en somme conforme à ce que nous savons de cet esprit d'allure un peu fière — que c'est la partie constructive qui doit précéder^ l'élimination des « oppinions antécédentes » n'étant en réalité qu'une conséquence qui s'impose, par la force de vérité de la doctrine. Cette considération ne nous montre pas seulement l'importance qu'Oresme attachait à sa construction doctrinale; elle nous trace en même temps le plan qu'il convient de suivre dans l'étude de ses idées ; pour nous aussi, la critique de la conception domaniale devra suivre l'exposé de la doctrine nouvelle.

C'est en effet véritablement une doctrine monétaire, une exposition complète de principes et de conséquences logiquement ordonnées sur le problème monétaire, qu'Oresme a ainsi construite. Il ne s'est point contenté

I. Traiclie, Le prologue du Translateur, éd. Wol., p. i (Cette phrase manque dans les textes latins).

d*exposer sur quelques parties isolées de la question des vues plus ou moins liées entre elles ; il Ta franchement abordée dans son entier, il Ta retournée sur toutes ses faces (i). Sur tous les points un peu importants de la théorie ou de la pratique monétaire, il a, on peut le dire, ses idées bien à lui, logiquement liées et rattachées à des principes préalablement posés ; en sorte qu'il n'est pas exagéré de dire — ce fut là, comme nous verrons, en son temps, une bien remarquable nouveauté — qu'il a construit une doctrine scientifique de la monnaie (2).

A vrai dire, quand il s'agit d'exposer en forme cette doctrine, nous nous heurtons à d'assez grosses difficulti^s.

D'abord, comme nous savons, la doctrine est éparse dans plusieurs ouvrages ; elle a été, à plusieurs reprises, successivement retouchée. Par là déjà, elle nécessite pour une exposition suivie des ménagements particuliers; Une suffira point, évidemment, d'analyser successivement les divers ouvrages qui la renferment, il faudra tâcher de comparer, de synthétiser, et entre des formules

u Ainsi s'exprime à peu près textuellement de M. Cunningham, quand il veut caractériser la doctrine du Traité : t A very successfule£forthad been made by a French bishop to investigate the whole subject, . . The interest (of this work) lies partly at least in the fact that it is not a mère re-setting of fragments of classical learning, but is a careful examination of the actual difficulties that where felt in commercial circles, at the time when the author lived... Altogether it may be said that a very large nuraber of points of économie doctrin, in regard to coinage, are discuted with much judgmentand clearnessin the Traictie ))(Cunningham : The growih of english industry, § 107 et | 109, pp. 3 19 et 524).

2. Sur ce point les critiques sont unanimes, V. particulièrement : Jourdain, Mémoire sur les origines^ p. Sa ; Brantz, Théories économiques au XlV^s.y p. 190 ; E. de Girard, Histoire de F Economie politique, p. 85.

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OU hésitantes ou contradictoires, de dégager la pensée définitive de l'auteur.

Mais il y a plus. Ni dans Tun, ni dans l'autre de ses ouvrages, à proprement parler, la doctrine d'Oresme ne se développe d'un jet, dans la forme systématique et enchaînée d'exposition à laquelle nous sommes, chez les modernes, habitués. Dans les traductions, les idées, exprimées dans des gloses plus ou moins brèves sous le texte, se présentent naturellement assez décousues. Mais dans le Traité même, dont le plan veut être celui d'une monographie ordonnée, la suite des idées est, après les premiers chapitres, brisée d'une façon qui déroute (i). A part le grand morceau sur les mutations, dont les divers chapitres se succèdent à peu près dans le plan annoncé, les différentes questions sont rarement poursuivies jusqu'au bout dans leur développement logique; les raisonnements, au contraire, sont le plus souvent malencontreusement dispersés, les questions connexes sont séparées sans raison, les digressions s'enchevêtrent et se croisent, souvent peu en rapport avec le principal sujet traité. De ce défaut de méthode, on ne saurait d'ailleurs faire à Oresme un reproche particulier : telle

I. M. Brantz (Théories économiq., p. 190) fait particulièrement ressortir les difficultés que le Traité présente à l'analyse, si bien que € pour s'en faire une idée exacte, il faudrait, dit-il, tout citer». Nous ne voyons pas, d'autre part, où M. Espinas (Hist, des doctr. écon.y p. 109) a pu prendre que le plan du Traité était emprunté à Buridan. En admettant que les Questions de Buridan aient précédé le Traité — ce qui serait d'ailleurs, comme nous verrons, inexact — il est impossible d'apercevoir aucune espèce de filiation entre la forme décousue et toute scolastique des deux ouvra-» ges de Buridan sur Aristote, et la monographie d'allure si franchement indépendante qu'est le Traité. Les fragments que nous donnons des Qt^estions permettront immédiatement de s'en rendre compte.

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est la forme de toutes les œuvres doctrinales de son époque. Incontestablement même, la forme monographique qu'il a inaugurée au T'ra/V^constitue un progrès considérable ; mais il est non moins certain que de cette forme nouvelle Tauteur est loin encore d*être maître, qu'il ne sait pas coordonner ses développements sur un plan arrêté à l'avance, et que la logique qu'il a mise dans la construction de son système économique, il ne sait pas encore la faire nettement apparaître dans la rédaction.

A vouloir donc nous astreindre à suivre les capricieux détours de la pensée d'Oresme, telle qu'elle se développe au Traité, nous risquerions, croyons-nous, de ne donner de la doctrine qu'une idée inexacte, délaisser dans l'esprit l'impression de notions mal liées ou confusément jetées. Pour la saisir véritablement dans son ensemble, pour la rendre plus aisément saisissable à nos habitudes modernes d'exposition, nous avons dû procéder autrement et nous livrer préalablement en quelque sorte à un travail de reconstruction (i). Ramassant dans le Traité et dans les traductions les notions trop souvent éparses, et reformant les raisonnements brisés, nous avons cru, pour lui rendre la vigueur qui lui manque, pou-

I. La plupart des exposilions de la doctrine d'Oresme, qui sont souvent de simples analyses du Traité, ont suivi scrupuleusement Tordre des chapitres (Meunier, Wolowski, Roscher, Garnier, Naquet, Palgrave, Herlrych) Seuls, à ce que nous sachions, M. Gh. Benoisi (La politique financière de Charles V, p. g^-gS) et surtout M. Gunningliam (The growth of englisk industry^ p. 32 1- •324) ont tenté de ranger en une classiffcation systématique les idées de l'auteur. Pour nous cette forme nous était commandée, outre ses avantages particuliers, par la nécessité de grouper dans une même synthèse les explications d'Oresme éparses dans les traductions et dans le Traité.

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voir rassembler et resserrer autour d'un certain nombre de points, dans les cadres d'exposition auxquels la science économique nous a aujourd'hui habitués, les fragments épars de la pensée d'Oresme. Sans doute, à procéder ainsi, Tœuvre aura-t-elle perdu de cette grâce un peu flottante et de ce ton naïvement abandonné qui fait à la lecture le charme înconlestable du Traité. Mais pour Tétude scientifique, la doctrine ainsi restituée apparattra, croyons-nous, avec beaucoup plus de netteté, •t pourra bien plus aisément fournir une base pour ins** tituer la discussion ; bien plus aisément aussi elle pourra être par la suite comparée et opposée aux conceptions similaires ou dérivées.

Dans ces conditions^ i' y ^ visiblement deux parts à faire dans les idées monétaires d'Oresme :

D'un côté, on devra mettre les développements généraux sur l'origine de la monnaie, sa fonction économie que, sa nature, tout ce que d'un mot nous croyons pou» voir appeler la théorie delà monnaie d'Oresiqe.

U'un autre côté, on pourra réunir les règles d'application déduites de ces notions théoriques, pour le monnayage, l'émission et la frappe des espèces, pour les quea« tions particulières que soulève l'emploi simultané des deux métaux précieux et l'alliage, tout ce que nous appeU lerons la pratique monétaire d'Oresme.

Ces deux parties, dans l'œuvre môme, sont loin évidemment d'être aussi expressément tranchées ; ne savons-nous pas que toutes les questions y sont communément confondues et mêlées ? Il est visible pourtant, que dans les premiers chapitres du Traité^ l'auteur s'est appliqué à renfermer plus particulièrement les principes théoriques généraux, alors que les diverses questions de la pratique se développent plus abondamment dan^ les deux derniers tiers de l'ouvrage.

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SECTION I

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