‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 26 sur 116 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

NICOMEDE , PRUSÏAS , ARSINOÉ , ARASPE , Gardes.

C^race , grâce , Seigneur , à notre unique appui , Grâce à tant de lauriers , en sa main si fertiles ; Grâce à ce Conquérant , à ce preneur de villes , Grâce....

De quoi , Madame ? est-ce d’avoir conquis Trois sceptres que ma perte expose à votre fils i D’avoir porté si loin vos armes dans l’Asie ,

Que meme votre Rome en a pris jalousie f D’avoir trop soutenu la majesté des Rois ?

Trop rempli votre Cour du bruit de mes exploits Trop du grand Annibai pratiqué les maximes ?

S’il faut grâce pour moi , choisissez de mes crimes : Les voilà tous , Madame; et si vous y joignez D’avoir cru des méchans par quelqu’autre gagnés , D’avoir une ame ouverte , une franchise entière , Qui dans leur artifice a manqué de lumière ,

C’est gloire, et non pas crime à qui ne voit le joue Qu’au milieu d’une armée, et loin de votre Cour, Qui n’a que la vertu de son intelligence ,

Et , vivant sans remords , marche sans défiance.

Je m’en dédis, Seigneur, il n’est point criminel. S’il m’a voulu noircir d’un opprobre éternel ,

11 n’a fait qu’obéir à la haine ordinaire Qu’imprime à scs pareils le 00*111 de belle-mere.

De cette aversion son cœur préoccupé M’impute tous les traits dont il se sent frappé.

Que son maître Annibai, malgré la foi publique. S’abandonne aux fureurs d’une terreur panique, 1 Que ce vieillard confie et gloire et liberté , •

Plutôt au désespoir qu’à l’hospitalité ;

Ces terreurs , ces fureurs sont de mon artifice. Quelque appas que lui-même il trouve en Laodice, C’est moi qui fais qu’Attale a des yeux comme lui. C’est moi qui force Rome à lui servir d’appui.

De cette seule main part tout ce qui le blesse;

Et , pour venger ce maître , et sauver sa maîtresse ,

S’il a tâche , Seigneur , de m’éloigner de vous , Tout est trop excusable en un amant jaloux.

Ce foible et vain effort ne touche point mon ame. Je sais que tout mon crime est d’être votre femme. Que ce nom seul l’oblige à me persécuter;

Car enfin hors de-là , que peut-il m’imputer . ,

Ma voix , depuis dix ans qu’il commande une armée , A-t-ellc refusé d’enfler sa renommée ?

Et lorsqu’il l’a fallu puissamment secourir ,

Que la moindre longueur l’auroit laissé périr , Quel autre a mieux pressé les secours nécessaires ? Qui l’a mieux dégagé de scs destins .contraires ? A-t-il eu prés de vous un plus soigneux agent Pour hâter les renforts et d’hommes et d’argent? Vous le savez, Seigneur ; et t pour rcconnoissancc , Apres l’avoir servi de toute ma puissance.

Je vois qu’il a voulu me perdre auprès de vous. Mais tout est excusable en un amant jaloux ,

Je vous l’ai déjà dit.

Ingrat ! que peux-tu dire ?

Que la Heine a pour moi des bontés que j’admire. Je ne vous dirai point que ces puissans secours , Dont clic a conservé mon honneur et mes jours ,

Et qu’avec tant de pompe à vos yeux elle étale , Travailloicnt par ma main à la grandeur d’ Attale , Que par mon propre bras elle amassoit pour lui Et préparoit dès-lors Ce qu’on voit aujourd’hui, par quelques sentimens qu’elle ait été poussée t

TRAGÉDIE. sl

Tcn laisse le Ciel juge , il connoît sa pensée ;

Il sait pour mon salut comme elle a fait des % r ceux :

Il lui rendra justice , et peut-être à tous deux.

Cependant , puisqu’enfin l’apparence est si belle , Clle a parlé pour moi , je dois parler pour elle ,

Et pour son intérêt vous faire souvenir

Que vous laissez long-tems deux méchans à punir.

Envoyez Mdtrobate et Zénon au supplice ;

Sa gloire attend de vous ce digne sacrifice :

Tous djrux l’ont accusée » et , s’ils s’en sont dédits Tour la faire innocente et charger votre fils.

Ils n’ont rien fait pour eux , et leur mort est trop juste » Après s’être joués d’une personne auguste.

L’offense , une fois faite à ceux de notre rang ,

Ne se répare £oint que par des flots de sang:

On n’en fut jamais quitte ainsi pour s’en dédire;

11 faut sous les tourmens que l’imposture expire ,

Ou vous exposeriez tout votre sang royal A la légéreté d’un esprit déloyal.

L’exemple est dangereux, et hasarde nos vies.

S’il met en sûreté de telles calomnies.

Arsinoé, à Prusias.

Quoi ! Seigneur , les punir de la sincérité ,

Qui soudain dans leur bouche a mis la vérité ,

Qui vous a contre moi sa fourbe découverte ,

Qui vous rend votre femme , et m’arrache à ma perte. Qui vous a retenu d’en prononcer l’arrct !

Et couvrir tout cela de mon seul intérêt!,..

( A Nicomede. )

C’est être trop adroit , Prince , et trop bien l’entendre»

laisse-là Métrobate, et songe à te défendre. 1 Purgc-toi d’un forfait si honteux et si bas.

NlCOMIDE.

M’cn purger ! moi , Seigneur ? vous ne le croyez pas. Vous ne savez que trop qu’un homme de ma sorte , truand il se rend coupable , un peu plus haut se porte; Qu’il lui faut un grand crime à tenter son devoir ,

Où sa gloire se sauve à l’ombre du pouvoir.

Soulever votre peuple , et jetter votre armée Dedans les intérêts d’une Reine opprimée ,

Venir le bras levé la tirer de vos mains.,

Malgré l’amour d’Attale et l’effort des Romains ,

Et fondre en vos pays contre leur tyrannie ,

Avec tous vos soldats et toute l’Arménie \

C’est ce que pourrait faire un homme tel que moi ,

S’il pouvoit se résoudre à vous manquer de foi.

La fourbe n’est le jeu que des petites âmes ,

Et c’cst-là proprement le partage des femmes.

Punissez-donc , Seigneur , Métrobate et Zénon ; Pour la Reine , ou pour moi , faites-vous-en raison.

A ce dernier moment la conscience presse :

pour rendre compte aux Dieux tout respect humain cesse ;

Et ces esprits légers , approchant des abois ,

Pourraient tien se dédire une seconde fois.

Seigneur.-.

Parlez , Madame, et dites quelle cause

A leur juste supplice obstinément s’oppose ,

Ou laissez-nous penser qu’aux portes du trépas Ils auroient des remords qui ne vous plairoicnt pas.

Vous voyez à quel point sa haine m’est cruelle : Quand je le justifie , il me fait criminelle.

Mais, sans doute , Seigneur, ma présence l’aigrit.

Et mon éloignement remettra son esprit ;

II rendra quelque calme à son cœur magnanime ,

Et lui pourra , sans doute , épargner plus d’un crime.

Je ne demande point que par compassion Vous assuriez un sceptre à ma protection,.

Ni que, pour garantir la personne d’Attalc,

Vous partagiez entre eux ia puissance Royale.

Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin , C’étoit sans mon aveu , je n’en ai pas besoin.

Je n’aime point si mal que de ne vous pas suivre.

Si tôt qu’entre mes bras vous cesserez de vivre ;

Et sur votre tombeau mes premières douleurs Verseront tout ensemble , et mon sang et mes pleurs.

Ah ! Madame !

Oui, Seigneur, cette heure infortunée Par vos derniers soupirs clorra ma destinée ;

Et puisqu’ainsi jamais il ne sera mon Roi ,

Qu’ai-je à craindre de lui ? que peut-il contre moi ? Tout ce que je demande en faveur de ce gage.

De ce fils qui déjà lui donne tant d'ombrage ,

C’est que chez les Romains il retourne achever

Sij

Des jours que dans leur sein vous fîtes élever : Qu’il retourne y traîner , sans péril et sans gloire , De votre amour pour moi l’impuissante mémoire. Ce grand Prince vous sert , et vous servira mieux. Quand il n’aura plus rien qui lui blesse les yeux. Et n’appréhendez point Rome , ni sa vengeance ; Contre tout son pouvoir il a trop de vaillance r Il sait tous les secrets du fameux Annibal ,

De ce Héros à Rome en tous lieux si fatal Que l’Asie et l’Afrique admirent l’avantage Qu’en tire Antîochus, et qu’en reçut Carthage.

Je me retire donc, afin qu’en liberté Les tendresses du sang pressent votre bonté;

Et je ne veux plus voir , ni qu’en votre présence Un Prince que j’estime indignement m’offense ,

Ni que je sois forcée à vous mettre en courroux Contre un fils si vaillant et si digne de vous.

( Elle sort. )

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