‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 62 sur 116 · VIRIATE, SERTORIUS, THAM1RH · texte numérisé non relu

VIRIATE, SERTORIUS, THAM1RH

C3n m’a dit qu’Aristie a manqué son projet ,

Et que Pompée échappe à cct illustre objet.

Scroit-il vrai, Seigneur?

SERTORIUS

Il est tout vrai , Madame ; Mais bien qu’il l’abandonne , il l’adore dans l’ame , Et rompra , m’a-t-il dit , la trêve des demain ,

S’il voit qu’elle s’apprête à me donner la main.

Vous vous alarmez peu d’une telle menace ?

SERTORIUS

Ce n’est pas en effet ce qui plus m’embatrasse.

Mais vous , pour Pcrpenna qu’avez-vous résolu ?

D’obéir sans remise au pouvoir absolu ;

Et si d’une offre en l’air votre ame encor frappée , Veut bien s’embarrasser du rebut de Pompée ,

Il ne tiendra qu’à vous que des demain tous deux De l’un et l’autre hymen nous n’assurions les noeuds, Dût se rompre la treve, et dût la jalousie.

Jusqu’au dernier éclat pousser sa frénésie.

Sertorius.

Vous pourrez dès demain . . .

Des ce même moment.

Ce n’est pas obéir qu’obéir lentement ;

Et quanti l’obéissance a de l’exactitude ,

Elle voit que sa gloire est dans la promptitude.

Sertorius.

Mes prières pouvoient souffrit quelques refus.

Je les prendrai toujours pour ordres absolus:

Qui peut ce qui lui plaît, commande alors qu’il prie. D’ailleurs, Perpenna m’aime avec idolâtrie.

Tant d’amour , tant de Rois d’où son sang est venu, le pouvoir souverain dont il est soutenu Valent bien tous ensemble un trône imaginaire ,

Qui ne peut subsister que par l’heur de vous plaire. Sertorius.

Je n’ai donc qu’à mourir en faveur de ce choix :

J’en ai reçu la loi de votre propre voix i C’est un ordre absolu qu’il est tems que j’entende. Pour aimer un Romain , vous voulez qu’il commande; Et comme Perpenna ne le peut sans ma mort,

Pquj remplir votre tronc , il lui faut tout mon soi t.

Lui donner votre mam , c’est m’ordonner. Madame , De lui céder ma place au camp et dans votre amc.

Il est , il est trop juste , apres un tel bonheur ,

Qu’il l’ait dans notre armée , ainsi qu’en votre cœur. J’obéis sans murmure , et veux bien que ma vie ... .

Avant que par cet ordre elle vous soit ravie ,

Puis-je me plaindre à vous d’un retour inégal.

fa

SERTORIUS

Qui tient moins d’un ami qu’il ne fait d’un rival?

Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop pleine! L’hymen où je m’apprête est pour vous une gêne !

Vous m’en parlez enfin , comme si vous m’aimiez I Sertorius.

Souffrez après ce mot que je meure à vos pieds.

J’y veux bien immoler tout mon bonheur au vôtre. Mais je ne vous puis voir entre les bras d’un autre;

Et c’est assez vous dire à quelle extrémité Mc réduit mon amour que j’ai mal écoute.

Bien qu’un si digne objet le rendît excusable.

J’ai crû honteux d’aimer quand on n’est plus aimables J’ai voulu m'en défendre , à voir mes cheveux gris.

Et me suis répondu îong-tems de vos mépris;

Mais j’ai vu dans votre amc ensuite une autre idée.

Sur qui mon espérance aussi-tôt s’est fondée.

Et je me suis promis bien plus qu’à tous vos Rois ,

Quand j’ai vu que l’amour n’en feroit point le choix. J’ailois me déclarer sans l’offre d’Aristic.

Non que ma passion s’en soit vue allentie ;

Mais je n’ai poi nt douté qu’il ne fût d’un grand cœur De tout sacrifier pour le commun bonheur.

L’amour de Pcrpenna s’est joint à ses pensées :

Vous avez vu le reste , et mes raisons forcées.

Je m’dtcis figuré que de tels déplaisirs Pourraient ne me coûter que deux ou trois soupirs ;

Et pour m’en consoler j’envisageois l’estime Et d ’ami généreux et de chef magnanime ;

Mais près d’un coup fatal , je sens par mes ennuis Que je me promettois bien plus que je ne puis.

Je

Je me rends donc, Madame, ordonnez de ma vie:

Encor tout de nouveau je vous la sacrifie.

Aimez-vous Pcrpenna ?

Je sais vous obéir ;

Mais je ne sais que c’est d’aimer, ni de haïr ;

Et la part que tantôt vous aviez dans mon ame.

Eut un don de ma gloire, et non pas de ma flamme.

Je n’en ai point pour lui , je n’en eus point pour vous , Je ne veux point d’amant , mais je veux un époux ,

Mais je veux un Héros,.qui par son hymende,

Sache élever si haut le trône où je suis née Qu’il puisse de l’Espagne Être l’heureux soutien Et laisser de vrais Rois de mon sang et du sien.

je le trouvois en vous , n’eût été la bassesse Qui pour ce cher rival contre moi s’intéresse.

Et dont, quand je vous mets au-dessusde cent Rois,

Une répudiée a mérité le choix.

Je l’oublîrai pourtant , et veux vous faire grâce î M’ aimez- vous ?

Sertorius.

Oserai- je en prendre encor l’audace?

Prencz-la , j’y consens , seigneur, et dès demain ,

Au lieu de Pcrpenna , donnez-moi votre main.

Sertorivs.

Que se tiendrait heureux un amour moins sinccre ,

Qui n aurait autre but que de se satisfaire,

Et qui se remplirait de sa félicité ,

Sans prendre aucun souci de votre dignité !

c% SERTORIUS;

Mais quand vous oubliez cc que j’ai pu vous dire. Puis-je oublier les soins d’agrandir votre Empire ,

Que votre grand projet est celui deregner i

Seigneur , vous faire grâce , est-ce m’en éloigner ? Sertorius.

Ah! Madame , est-il tems que cette grâce éclate?

C’est cet éclat , Seigneur, que cherche Viriate.

Sertorius,

Nous perdons tout, Madame, à le précipiter.

L’amour de Pcrpenna le fera révolter -,

Souffrez qu’un peu de tems doucement le ménage , Qu’auprès d’un autre objet un autre amour l’engage i Des amis d’Aristie assurons le secours ,

A force de promettre en différant toujours.

Détruire tout l’espoir qui les tient en haleine.

C’est le perdre, c’est mettre un jaloux hors de peine, Dont l’esprit ébranlé ne se doit pas guérir De cette impression qui peut nous l’acquérir. Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes? Pourrions-nous l’affranchir des miscres souffertes ,

It de scs intérêts un si haut abandon . . .

Viriate.

It que «n’importe , à moi , sj Rome souffre ou non î Quand j’aurai de scs maux effacé l’infamie.

J’en obtiendrai pour fruit le nom de son amie.

Je vous verrai Consul m’en apporter des Loi* ,

Et m abaisser vous-même au rang des autres Rois ?

Si vous m’aimez , Seigneur, nos mers et nos montagnes

Doivent borner vos vœux , ainsi que nos Espagnes »

Nous pouvons nous y faire un assez beau destin ,

Sans chercher d’autre gloire au pied de l’ Aventin. Affranchissons le Tagc, et laissons faire au Tibre.

La liberté n’est rien quand tout le monde est libre ;

Mais il est beau de l’être, et voir tout l’univers Soupirer sous le joug , et gémir dans les fers :

Il est beau d’étaler cette prérogative ,

Aux yeux du Rhône esclave , et de Rome captive ,

Et de voir envier aux peuples abattus ,

Ce respect que le sort garde pour les vertus.

Quand au grand Pcrpenna , s’il est si redoutable , Remettez-moi le soin de le rendre traitable ;

^ Je sais l’art d’empêcher les grands cœurs de faillir,

Sertorius.

Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir ?

Je le sais comme vous, et vois quelles tempêtes Cet ordre surprenant formera sur nos têtes. .

Ne cherchons point , Madame , à faire des mutins«

Et ne nous brouillons point avec nos bons destins.

Rome nous donnera sans eux assez de peine ,

Avant que de souscrire à l’hymen d’une Reine ,

Et nous n’en fléchirons jamais la dureté ,

A moins qu’elle nous doive, et gloire , et liberté.

Je vous avoûrai plus, Seigneur , loin d’y souscrire ,

Elle en prendra pour vous une haine où j’aspire ,

Un courroux incapable, un orgueil endurci ,

Et c’est par où je veux vous arrêter ici.

Qu’ai-je à faire dans Rome? Etpourquoi, je vousprie.»c

Sertorius.

Mais nos Romains, Madame , aiment tous leur patrie*

Et de tous leurs travaux l’unique et doux espoir ,

C’est de vaincre bientôt asse7, pour la revoir.

Tour les enchaîner tous sur les rives du Tage,

Nous n’avons qu’à laisser Rome dans l’esclavage ;

Ils aimeront à vivre , et sous vous et sous moi

Tant qu’ils n’auront qu’un choix d’un Tyran ou d’un

Roi. 1

Sertorius.

Ils ont pour l’un et l’autre une pareille haine ,

Et n’obéiront point au mari d’une Reine. $,

Qu'ils aillent donc chercher des climats à leurs choix» I

Où le gouvernement n’ait ni Tyrans , ni Rois. r

Nos Espagnols formés à votre art mi’iraire , j

Achèveront sanseux ce qui nous reste à faire.

La perte de Sylla n’est pas ce que je veux; •

Rome attire encor moins la fierté de mes voeux :

L’hymen où je prétends ne peut trouver d’amorces Au milieu d’une Ville où régnent les divorces,

Et du haut de mon trône on ne voit point d’attraits Où l’on n’est Roi qu’un an , pour n’être l ien après.

Enfin, pour achever, j'ai fait pour vous plus qu’elle:

Elle vous a banni; j’ai pris votre querelle :

Je conserve des jours qu’elle veut vous ravir ;

Prenez le diadème, et laissez-la servir:

Il est beau de tenter des choses inouies,

Dût on voir par l’effet scs volontés trahies.

TRAGÉDIE. «S

Pour moi, d’un grand Romain je veux faire un grand Roi;

Vous , s’il y faut périr, périssez, avec moi.

C’est gloiré de se perdre en servant ce qu’on aime.

Sertor ius.

Mais porter , dès l’abord , les choses à l’extrême ,

Madame , et sans besoin faire des mécontens!

Soyons heureux plus tard , pour I’ctre plus long-tem*

Une victoire ou deux jointes à quelque adresse. ....

Vous savez que l’amour n’est pas ce qui me presse , Seigneur ; mais apres tout, il faut le confesser ,

Tant de précaution commence à me lasser.

Je suis Reine, et qui sait porter une couronne ,

Quand il a prononcé , n’aime point qu’on raisonne*

Je vais penser à moi ; vous penserez à vous.

Sertorius.

Ah ! si vous écoutez cet injuste courroux. . . .

Je n’en ai point , Seigneur ; mais mon inquiétude Ne veutplusdans mon sort aucune incertitude.

Vous me direz demain où je dois l’arrcter ;

Cependant , je vous laisse avec qui consulter.

( Elle mu. )

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