‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 81 sur 116 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

OTHON,PLAUTINE.

.A-RRÊtez donc , Seigneur ; Ht s’il faut prévenir ce mortel déshonneur, Kcccvcz-en l’exemple, et jugez si sa honte....

B ij

Quoi ! Seigneur, à mes yeux une fureur si prompte?

Ce noble désespoir , si digne des Bomains ,

Tant qu’ils ont du courage , est toujours en leurs mains , It , pour vous et pour moi fut-il digne d’un temple ,

Il n’est pas encor tems de m’en donner l’exemple.

Il faut vivre , et l’amour vous y doit obliger ,

Pour me sauver un pere , et pour me proroger.

Quand vous voyez ma vie à la vôtre attachée ,

Faut-il que , malgré moi , votre ame effarouchée , Pour m’ouvrir le tombeau hâte votre trépas Et m’avance un destin où je ne consens pas ?

Quand il faut m’arracher tout cet amour de l’ame ,

Puis je que dans mon sang en éteindre la flamme ? Puis-je sans le trépas....

PlAVIINt.

Et vous ai-je ordonné D’éteindre tout l’amour que je vous ai donné ?

Si l’injuste rigueur de notre destinée Ne permet plus l’espoir d’un heureux hyménée ,

11 est un autre amour dont les voeux innocens S’élèvent au dessus du commerce des sens ;

Plus la flamme en est pure, et plus elle est durable:

Il rend de son objet le coeur inséparable;

Il a de vrais plaisirs dont ce cœur est charmé ,

Et n’aspire qu’au bien d’aimer et d’être aimé.

Qu’un tel épurement demande un grand courage !

Qu’il est , même aux plus grands » d’un difficile usage !

Madame, permettez que je dise à mon tour

Que tout ce que l’honneur peut souffrir à l’amour ,

Un amant le souhaite, il en veut l’espérance,

Et se croit mal aimé , s’il n’en a l’assurance.

Aimez-moi toutefois sans l’attendre de moi ,

Et ne m’enviez point l’honneur que j’en reçoi.

Quelle gloire à Plautine , ô Ciel ! de pouvoir dire Que le choix de son cœur fut digne de l’Empire;

Qu’un Héros destiné pour maître à l’univers.

Voulut borner ses vœux à vivre dans scs fers ,

Et qu’à moins que d’un ordre absolu d’elle-même,

11 auroit renoncé pour clic au diadème !

Ah ! qu’il faut aimer peu pour faire son bonheur , Pour tirer vanité d’un si fatal honneur !

Si vous m’aimiez , Madame , il vousseroit sensible De voir qu’à d’autres vœux mon cœur fût accessible ;

Et la nécessité de le porter ailleurs

Vous auroit fait déjà partager mes douleurs.

Mais tout mon désespoir n’a rien qui vous alarme :

Vous pouvez perdre Otbon sans verser une larme; Vous en témoignez joie , et vous-même aspirez A tout l’excès des maux qui me sont préparés.

Plautine.

Que votre aveuglement a pour moi d’injustice î Pour épargner vos maux , j’augmente mon supplice ,

B iij

Je souffre, et c’est pour vous que j’ose m’imposer La gcnc de souffrir et de le déguiser.

Tout ce que vous sentez, je le sens dans mon ame ; J’ai mêmes déplaisirs comme j’ai meme flamme.

J’ai meme désespoir , mais je sais le cacher ,

Et paroître insensible , afin de moins toucher.

Faites à vos désirs pareille violence,

Hetenez-cn l’cclat, sauvez-en l’apparence;

Au péril qui nous presse immolez le dehors ,

Et pour vous faire aimer , montrez d’autres transports. Je ne vous défends point une douleur muette, Pourvu que votre front n’en soit point Pintcrprotc, Et que de votre cœur vos yeux indépendans Triomphent comme moi des troubles du dedans.

Suivez , passez l’exemple , et portez à Camille Un visage content , un visage tranquille ,

Qui lui laisse accepter ce que vous offrirez ,

Et ne démente rien de ce que vous direz.

Hélai 1 Madame , hélas ! que pourrai-je lui dire ?

Il y va de ma vie , il y va de l’Empire,

Réglez-vous là-dessus. Le tems se perd , Seigneur : Adieu , donnez la main , mais gardez-moi le cœur , Ou , si c’est trop pour moi , donnez et l’un et l’autre . Emportez mon amour et retirez le vôtre ;

Mais dans ce triste état, si je vous fais pitié, Conservez-moi toujours P estime et l’amitic ,

Et n’oubliez. jamais , quand vous serez le traître , Que c’cst moi qui vous force et qui vous aide à l’être.

( Elle sort. )

O T H o N , seul.

Que ne m’est-il permis d’éviter par ma mort Les barbares rigueurs d’un si cruel effort ? ,

Fin du premier Acttm

TRAGÉDIE. ii

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