LE SIÈGE
Il y avait déjà quinze mois que Darius assiégeait la ville. Et l’on n’était pas plus avancé qu’au commencement du siège.
Les soldats murmuraient hautement.
Ils avaient creusé des fossés, élevé des retranchements, des terrasses, et tous les jours c’était à refaire.
Après cela, on les avait dispersés dans le pays pour y trouver des bois de construction. Avec mille peines, mille dangers, ils s étaient procuré quelques poutres
de palmier, avaient construit des maisons 1 . Et il était rare que dans la nuit, l'on ne fût point réveillé par les crépitements des incendies 3 .
Les attaques n’aboutissaient à rien. Pour s’emparer de la ville, on avait usé de tous les moyens possibles : assauts, mines, tours roulantes, machines de guerre. Quels résultats? Que faire avec des murailles aussi épaisses, aussi élevées ?
Les sorties continuelles les décimaient. Ne valait-il pas mieux les renvoyer chez eux?
1 « A cause de la rareté du bois de charpente, dit Strabon, on construit avec des poutres et des piliers de palmier. On entrelace ces piliers avec dos cordelettes déjoue et on y applique des couleurs. On enduit les portes d'asphalte. Celles-ci sont hautes, et toutes les maisons ont le sommet en cône, vu l'absence du bois de construction. Car la contrée est nue; il n'y a en grande partio que des arbustes, abstraction faite du palmier, très-abondantdans laIîabylonie...On ne failpas usage de toits en tuile, car il n’y pleut guère. La môme chose s'observe à Suso et dans la Siltacène.
5 L’huile médique, dit Ammien-Marcellin, servait A enduire les flèches. Elle était préparée avec de l'huile de naphte. Pour l’obtenir, on fait macérer très-longtemps dans de l’huile commune (de l’huile de sésame, puisqu’au rapport do Strabon « on y faisait généralement usage de l'huile de sésame, » et au rapport d'HÈnoDOTE, « on n'y fait point usage d'huile d’olive, mais de celle de sésame, » une certaine hprbe.puis on l'épaississait avec une autre matière qui est l’huile de naphte. — La flèche enduite de ce mélange, si elle n'est pas lancée trop rapidement, brûle tous les points où elle s'attache, et la flamme nepeutêtreéteinloquepar du sable. Ammikn Marcellin, XXIII.
Leurs femmes, leurs enfants, que devenaient-ils? Ils n’avaient personne pour les défendre et les nourrir.
D’ailleurs, ils étaient exténués par les exercices; les marches, trois parasanges par jour ; les luttes; les travaux de toute sorte. Puis c 'était avec des coups de fouet que l’on accueillait leurs plaintes*.
Us avaient tant souffert des pluies de l’hiver ; ils allaient tant souffrir des chaleurs de l'été.
Us voyaient, dans la plaine, le grain qui commençait à croître. Us disaient :
« A quoi sert, ne viendront-ils pas incendier les champs quand l’épi sera mûr. Et il faudra recommencer à labourer, à ensemencer.
Us étaient privés de tout, vivaient comme des eunuques. C’en était trop.
A côté de cela, leurs ennemis, sur les murs, pour se moquer, venaient former des chœurs de danse, dresser des tables de festin. Le vin coulait à flots.
Us ne pouvaient cerner la ville trop étendue, et pendant qu'on les envoyait d’un côté, les provisions et les secours entraient de l’autre.
Le fleuve en apportait tous les jours. Et sur leurs
1 C'était avec le fouet que l’on forçait les soldats Perses à travailler, h combattre. C’est ainsi, dit Plutarque, qu’ils percèrent le mont Athos.
bateaux ronds 1 , les Arméniens, garantis parleurs boucliers de peau, se riaient dé leurs flèches. Babylone regorgeait de tout.
Les assiégés les insultaient par des plaisanteries de chaque instant :
' Voici la description qu'Uérodote, I, cxciv, nous donne de ces barques : « Les Babyloniens n’ont point d'autres barques que celles qui descendent l'Euphrate jusqu'il la ville; elles sont rondes et tontes de cuir, car, lorsqu'ils en ont façonné les côtés, en taillant des saules qui croissent en Arménie, au-dessus de l’Assyrie, ils étendenltout autour extérieurement des peaux apprêtées, do sorte qu'elles forment le fond, sans distinguer la poupe, sans rétrécir la proue. Ces barques sont circulaires comme des boucliers; ils les doublent en dedans de roseaux, puis ils partent et font leurs transports en descendant le fleuve. Leur chargement consiste en marchandises diverses et surtout en vases do terre pleins de vin de palmier. Deux hommes, se tenant debout, dirigent la barque avec une perche; l’un relire la sienne pendant que son compagnon pousse l'autre jusqu’au fond de l'eau. On construit sur ce modèle de grandes et de petites barques. Les plus vastes reçoivent une cargaison du poids de cinq mille talents. Chacune porte un àne vivant, et les grandes plusieurs. Lorsqu'on naviguant elles sont arrivées à Babylone et que les mariniers ont disposé du fret, ils vendent à l’encan les roseaux et la carcasse ; puis ils chargent les peaux sur les ânes et s'en retournent par terre en Arménie, car il est impossible de remonter en barque le cours du fleuve à cause de sa rapidité. C'est pour cela qu'ils no font point leurs bateaux en bois, mais on cuir. Lorsque les conducteurs des Unes sont de retour en Arménie, ils se remettent à construire leurs bateaux par le môme procédé. » Page 76, édit. Hachette.
« Vous vous eraparefez de la ville quand les mulos mettront bas.
— Vous prenez racine ; tarderez-vous à nous donner des fruits?
En voilà, tenez, nous sommes généreux. »
Et les balles de plomb, les flèches tombaient autour d'eux ; et dessus, ils lisaient :
« Attrape.
— Tu la mérites.
— Détourne loi... »
Si, seulement, comme les chefs, ils avaient des femmes pour le plaisir; des esclaves pour les servir, et de la vaisselle d’or, d'argent pour charger leurs tables.
Mais, ils n’avaient que de l’eau à boire, boueuse ou limpide, suivant le caprice du fleuve; on leur donnait des racines, des fruits ou du poisson, à peine de quoi se nourrir.
La capithe 1 d’orge ou de dourah valait quatre si-
1 Plus do deux litres ; Xénopuos, Anab. — Lo Zend-Avesta donne les noms et la contenance de quelques mesures : lo 1 l/an, de la contenance de 28,800 grains d’orge, vaut quarante Aslars-, l'Aslar contient ainsi 720 grains d’orge; l'Astar est égal A quinze Mtschkal >, ou quinze fois 48 grains d'orge; le Meschkal, & six Danks, ou six fois 8 grains ; le Dank à 8 Ilebehs, ou huit fois un grain.
gles 1 2 ; et encore les pourvoyeurs Lydiens * s'en procuraient-ils diflicilement.
Ils avaient donc en partage : gémir ; panser leurs plaies ; se faire tuer au combat, ou mourir à la peine.
Il fallait mettre un terme à tous ces maux.
A Babylone, on connut leur lassitude. On songea à en profiter. On leur envoya des marchands leur proposer l’achat de choses dont des soldats n’avaient que faire.
C’était un moyen de les exciter encore, de leur rappeler leurs femmes.
Ils leur apportèrent des amulettes ; des images taillées dans des métaux, façonnées en terre, offrant la représentation des dieux ; des talismans, en forme d’anneaux constellés de figures d’étoiles; des petits cylindres d’agalhe, de verre, d’argile, gages de sécurité et de bonheur 3 ; des pâtes épilatoires, des parures pour
1 Le sigle était d’un peu plus d’un franc.
2 Depuis que Cyrus avait interdit aux Lydiens de porter les armes, ce peuple ne s'appliquait plus qu'au tratlc; ils suivaient les armées en qualité de vivandiers ou pourvoyeurs. Cela existait encore du temp3 de Xénophon. Voyez Anabase, 1, v.
3 « La plupart des musées, dit M. Chaiiton, Voyag. Anciens, possèdent des cachets et des cylindres découverts ù diverses
les femmes ; du fard vert; des parfums ; de la poudre d’antimoine.
époques sur l’emplacement ou dans le voisinage de l’ancienne Babylone. On en trouve aussi parmi les ruines do Ninive, mais plus rarement.
Beaucoup de cachets sont seulement des boules de terre glaise durcie au feu. Il parait probable que certains cachets servaient à s'assurer que les portes restaient fermées : c'étaient des scellés. Dans le livre de Daniel , chapitre xiv, versets 13 et 16, on voit que l’on ferme le temple de Bel en appliquant des sceaux, ot le roi demande ensuite si ces sceaux sont intacts. Cet usage était probablement commun aux divers peuples de l'Orient ; lorsque Aloxandro eut fait restaurer le tombeau de Darius, il fit apposer des sceaux sur les jointures de la porte.
Les cylindres, qui sont généralement d'une date antérieure aux cachets, étaient, suivant toute probabilité, des amulettes; ils sont en matières dures, la plupart précieuses, presque toujours naturelles, quelquefois artificielles : jaspe, calcédoine, sardoine, agate, cristal do roche, lapis-lazuli, hématite, basalte, porcelaine, quartz, etc. Ils sont généralement percés dans leur longueur d'un trou par lequel on passait un cordon. Les scènes religieuses figurées à la surface do ces cylindres sont celles que l’on retrouve sur les bas-reliefs colossaux des monuments assyriens.
On rencontre de semblables cylindres dans l'ancienne Egypte : quelques savants croyaient qu’ils y avaient été fabriqués pour être exportés en Perse ; mais on on trouve qui sont suspendus au cou des momies. »
L’ouvrage de M. F. Lajard, Culte public et mystères de Mithra en Orient et en Occident, planches, nous donne de nombreuses représentations des figures gravées sur les cylindres retrouvés dans les fouilles. — Voyez encore M. Huefer, op. cit., page 429.
La première fois qu’il se présentèrent, on fut sur le point de les dépouiller et de les retenir. Les femmes des chefs, pour se procurer à nouveau tous ces objets qui les flattaient, firent changer cette décision. On les paya, on les laissa aller.
En plus grand nombre, chaque jour, ils revenaient, parcouraient le camp en tous sens. D’abord on les surveilla. Puis, comme ils ne faisaient que vendre leurs marchandises, se retiraient ensuite, on ne le fit plus.
Autour d’eux des groupes se formaient.
Alors, ils entretenaient les soldats de toutes les richesses, les ressources de la ville; leur énuméraient les enceintes qui la protégeaient; surchargeaient leurs récits de détails propres à leur montrer combien leurs peines étaient vaines.
D'autres fois ils leur disaient, désignant les temples :
« Celui-ci, a la cime carrée, c’est le temple des Sept Lumières de la Terre. Il est fortifié. Il regorge d’or, d’argent, de pierres précieuses ; de quoi acheter toute une armée'.
1 « Je ferai voir quelle élnil la riches' o des babyloniens par plusieurs faits, dit Hérodote, I, cxcu, parmi lesquels est celuici. PouiTapprovisionnemenlquelessujels, outre l'impôt, fournissent au grand roi et & son armôe, toute la contrée qu'il gouverne est partagée on un certain nombre de districts.
— Là bas, ces terrasses qui s’étendent sur les rives du fleuve, sont celles des palais. Il y a trois enceintes qui les défendent. Un pont sur le fleuve, un passage souterrain, font communiquer le palais de la rive droite au palais de la rive gauche.
— Cette pointe de pyramide, c’est le temple de Mcrodach, aussi riche que celui de Bel.
— Ces grands arbres dans lesquels on voit se jouer des cynoscéphales, vous indiquent le temple de Mylitta-Zarpanit.
La cour intérieure est entourée de cellules, voilées de rideaux de lin fin. Au milieu, ce ne sont que bos-
Comme il y a douze mois dans l’année, la Babylonie fournit les vivres de quatre mois et le reste de l’Asio ceux des huit autres mois. Ainsi l'Assyrie produit le tiers de ce que produit touto l’Asie, et le gouvernement de cetto province (que les Perses appellent une satrapie) est le plus considérable de tous. C'est au point que Tritantechrae, lils d'Arlabaze, qui le tenait du roi, on tirait un plein artabe d'argent par jour. Or l’artabe est lino mesure perse (de 65 litres) contenant trois chénices attiques ( 1 litre 08 ) do plus que le médimne d’Athènes (51 litres 34). Il possédait en outre une race do chevaux indigènes, indépendamment de ceux de l’armée ; ses haras contenaient huit cents étalons et soize millo cavales, un mélo pour vingt femelles. 11 nourrissait onlin une quantité do chiens do l’Inde, telle que quatre gros bourgs de la plaine étaient exempts d'impôts, à la charge de pourvoir à la nourriture de ces chiens. Tels étaient les avantages de celui qui possédait le gouvernement de Babylone. »
quels de rimmôns, de cyprès, de ravrles et de palmiers consacrés 1 .
C’est là que les étrangers trouvent les femmes qui viennent honorer la déesse \
1 On dit, rapporto Ammien Marcellin, XXIV, ni, que les palmiers se marient, et qu’on peut facilement distinguer les sexes. On ajoute qu'on féconde les palmiers femelles en les saupoudrant de la semence des mâles etqu'ellos éprouvent du plaisir dans cet amour. Que la preuve en est qu’étant inclinés les uns vers les autres, des vents violents ne pourraient parvenir à les séparer ;[que si par hasard la femelle ne reçoit pas l’influence du mâle, elle ne produit que des fruits avortés; et si l’on ignore de quel mâle la femelle est éprise, on oint son tronc avec la semence d’un mâle ; excitée par cette odeur agréable, elle indique le désir de s'accoupler. » — Il est vrai que les palmiers sont dioïques, et que l'on féconde les femelles artificiellement, par la poussière du mâle; mais delà, à l’exagération d’Ammien Marcellin, il y a loin. — « Dans la plaine entière poussent spontanément les palmiers, dit Hérodote, I, cxcm. La plupart portent des fruits donl ils font certains mets; ils en font aussi du vin et du miol. Ils cultivent tout à fuit les palmiers à la manière dos figuiers ; quant à ceux que les Grecs appellent mâles, ils en attachent les fruits à ceux dos dattiers, afin que le cinips qu'ils reuferment pénètre dans la datte, la fasse mûrir et l’empôche de tomber, car les palmiers mâles portent dans leurs fruits le cinips, de môme que les figues sauvages. »
8 « J’ai fondé, dit Nabuchodonosor, j’ai bâti dans Dabylone le temple sacré, la maison de Mylitta Zarpanit la souvoraine sublime et qui est le cœur de Babylono, en l’honneur de la souveraine sublime la reine auguste des dieux.
J’ai fait construire en bitume et en briques, un kissa (cour
La tôle ceinte d’un bandeau, le corps demi-nu, les yeux avives d'antimoine, les joues teintes de fard,
carrée) énorme; j’ai formé les voûtes de ses niches intérieures par une terre massée.
Souveraine des dieux, mère auguste, en tout sois propice, féconde la semence, renfermo dans lo sein do l'utérus l'embryon jusqu'au terme, préside à la délivrance. Que mes œuvres réussissent avec Ion aide. »
« La plus honteuse des lois de Babylone est colle-ci, dit Hèhodote, I, cxcix : Toute femme indigène est obligée do s'asseoir une fois en sa vie dans lo temple de Vénus et de se livrer à un étranger. Plusieurs qui, liôres de leurs richesses, dédaignent do so mêler aux autres femmes, se rendent au temple en char couvert, escortées d'une multitude de servantes. La plupart agissent comme il suit : elles s'asseyent dans l’enclos sacré, la tôle ceinte d'une corde, elles sont là en grand
nombre ; les unes entrent, les autres sortent. Elles laissent «
outre elles, de tous côtés, des chemins alignés , que les étrangers parcourent, après quoi ils choisissent. Dès qu’uue femme s'y est assise, elle ne retourno plus à sa maison avant qu'un étranger lui ait jeté sur ses genoux une pièce do monnaie et se soit uni avec elle hors du lomple. En jetant cette pièce d'argent, il doit dire : « J'invoque pour toi la déesse My- Iitta. » C’est le nom que les Assyriens donnent à Vénus. Quelque médiocre que soit leur présent, la femme ne doit pas le refuser. Ce n’est point permis, car cet argent est sacré. Elle suit lo premier qui lo lui jette, elle no dédaigne personne. Lorsqu’elle s’est livrée, elle a satisfait à la loi, à la déesse, elle rotourne à sa maison, et par la suite, quelque somme considérable que tu lui offres, tu ne la déciderais pas à se livrer à toi. Celles qui sont belles, grandes et bien faites ne tardent pas à s’en aller. Les contrefaites attendent longtemps faute de pouvoir accomplir la loi. »
toutes parées de colliers, de bracelets, d’anneaux, elles appellent ceux qui passent, dans les allées, pour se donner à eux. »
Et les soldats, les yeux chargés de désirs regardaient.
« Qu* vous retient, suivez-nous, c’est demain que sur les places on adjuge les femmes. Vous achèterez des épouses; si vous choisissez les plus belles, vous les paierez; si vous n’ètes pas difficiles, on vous en donnera de moins jolies, et avec elles, de l’or 1 .
1 « Ils ont institué les coutumes que je vais dire en commençant par la plus sage à mon avis, pratiquée aussi, comme je l'ai ouï dire, chez les Vénôtes Illy rions. Une fois par an, dans chaque village, toutes les vierges nubiles se rassemblaient, de sorte qu'on les vît ensemble ; alentour se tenait la foule des hommes. Un héraut appelai» tour à tour les jeunestilles et les mettait en vente -.d’abord la plusbelle, ensuite, quand celle-ci avait trouvé beaucoup d’or et était adjugée, la seconde en beauté; elles étaient toutes vendues sous la condition du mariage. Or, tout ce qu'il y avait do Babyloniens cherchant à prendre femme, enchérissant les uns sur les autres, achetaient toutes celles qui excellaient par la beauté; tandis que les gens du peuple, qui désiraient aussi se marier, ne regardant point la beauté comme indispensable, prenaient les plus laides et avec elles de l'argent. Car lorsque le héraut avait Uni de vendre les belles, il faisait lever la plus laide, une difforme s’il s’en trouvait dans le nombre, et il la mettait à l’enchère pour celui qui voudrait l’acheter et se contenter de la moindre dot; enlin il l’adjugeait au moins exigeant. L’argent airsidorné provenait des belles -, de celto manière, les
Que faites-vous ici? Voulez-vous vous faire tuer jusqu'au dernier? Tous les jours on attend une armée qui vient au secours de la ville. Elle ne saurait tarder. Attaques par devant, par derrière, où fuirezvous? »
El par épouvante, par curisoilé, par désirs surtout, il y eut des soldats qui se mêlèrent aux marchands et avec eux rentrèrent dans la ville.
Alors on les engagea à des festins, on les gor-
belles dotaient les laides et celles que la nature avait disgraciées. Nul n’avait le droit d’accorder sa lille en mariage à qui lui convenait, ni d’emmener la fille achotée, à moins do caution ; mais moyennant caution garantissant qu’on l’épouserait, on pouvait partir avec elle. Si les fiancés ne tombaient pas d’accord, la loi voulait quo l’argent fût rendu. Il était permis aussi à celui qui élait venu d’un autre village d’acheter, si telle était son intention Certes, c’était chez eux une trèsbollo coutume ; elle était tombée en désuétude; mais on a récemment imaginé un autro moyen de préserver les femmes des mauvais traitements et d’empêcher qu’on les emmèno dans une autro cité; comme, depuis la prise de Babylone, ils sont tombés dans la misère, tous les gens du peuple qui n’ont pas de quoi vivre prostituent leurs filles. » IIèrohotb I, cxcvi.
A côté des dernières lignes quo nous venons de citer, rapprochons co passage du prophète Baruch VI :
42. « Un voit dans les rues des femmes ceintes avec des cordes cl qui brûlent des noyaux d’olives en forme de sacrifice.
43 « Et lorsque l’une d’elles a été emmenée par le passant qui l’a séduite, elle se rit de sa compagne qui n’a pas été jugée digne. »
gea de plaisirs. Les femmes les retenaient. Ils restèrent.
Que leur importait après tout, tel maître ou tel autre. Du moins à Babylone, ils ne manquaient de rien.
l T n matin, on envoya une troupe entière de cavaliers faire du fourrage à une assez grande distance du camp. Le soir, le lendemain, le surlendemain, pas un n’était revenu.
On craignit d’apprendre au roi cette défection. Mais l’exemple fut suivi, on fut force de tout lui dire.
11 prit des mesures plus sévères; renferma les soldats dans le camp ; en interdit l’entrée aux marchands.
Enfin, pour prendre la ville, comme dernière tentative, on décida qu’il fallait user de l’artifice de Cyrus 1 .
1 Voici le parti que prit Cyrus pour s’emparer de Babylone : « Il range le gros do ses forces à l’endroit où les eaux entront dans la ville , et une autre troupe à leur i.-suo du côté opposé; il prescrit à ces doux corps de faire irruption dans Babylone à l'instant où ils verront le fleuve devenir guénble. Ces dispositions prises, ces instructions données, il s’éloigne avec lu partie inactive do son armée. Il recule jusqu’au bassin creusé par Nitocris et s’eu sert comme olle, mais dons un but opposé. Il y détourne les eaux du fleuvo, dont le lit habituel est aussitôt rendu guéable. Cependant, les Perses que
On apprit aux soldats qu’ils allaient travailler à la terre pour détourner le cours de l’Euphrate. On ne forçait personne, mais on donnerait à ceux qui consentiraient à ce travail, d’abord, par jour, un demi-stater d'or 1 ; puis, à la fin de la guerre, des distinctions, de ces coqs d’or que l’on plaçait au bout de piques, des
Cyrus a rangés sur ses bords auprès do la ville, le voient s’affaisser, au point qu’un homme n'a plusd'e.iu que jusqu’aux cuisses; ils saisissent le moment d'entrer dans Babylone. Si les habitants avaient soupçonné ou appris ce que Cyrus préparait, ils eussent épié l'arrivée do l’ennemi dans la ville et l'eussent misérablement détruit : car, en fermant les portes qui conduisent à l’Euphrate, et en montant sur les murs de soutènement des deux berges, ils l’eussent pris comme dans une nasse. Les Perses, au contraire les surprirent; la ville est si grande que, selon le récit des Babyloniens eux-mémes, ceux des extrémités étaient déjà enveloppés, que ceux du centre n’en savaient rien. C’était jour do fêle : les uns dansaient, les autres se livraient à des divertissements qu'ils n'interrompirent qu’en apprenant la vérité. Ainsi Babylone fut prise pour la première fois. » Hérodote, I, cxci.
1 « Le roi thésaurise les impôts de cette manière : on fait fondre les métaux, on les verse, encore liquides, dans des vases de terre cuite ; quand ils sont refroidis, on brise cette enveloppe. Lorsque le roi a besoin d'argent, il fait frapper la somme qui lui est nécessaire. » IIkrodotb, III, xcvi. — Le stater ou darique était une pièco de monnaie d’or ; sur celte pièce était représenté un archer décochant une flèche. — Le stater valait 19 fr. 17. — Les rois de Perse avaient toujours au chevet de leur lit, une réserve do 5,000 talents d’or, et une autre, au pied du lit, de 3,000 talents d'argent ; on appelait ces réserves, l’oreiller et le marche-pied du roi.
commandements de garnisons et de compagnies. Enfin, on les assura que si l’on ne réussissait pas, le sicge serait levé.
Pour donner l'exemple, les chefs se mirent à l’œuvre malgré leurs riches tuniques et leurs anaxyrides brodées.
Jour et nuit on travailla. Dans la crainte d’une révolte, on avait cessé l’usage du fouet.
Mais à Babylone, l’on était prévenu; les habitants étaient sur leur garde ; l'attaque échoua *.
On ne partit point.
Alors de tous côtés les plaintes, les imprécations s’élevèrent; comme des enfants, comme des veuves la plupart se lamentaient.
On infligea des châtiments. Par la ceinture, on traîna des hommes au supplice*.
1 Hérodote, I, eut : « Déjàun an ot sept mois s'étaient écoulés : Darius et l'armée s'affligeaient de n'avoir pu prendre la ville, quoique tous les stratagèmes et tous les instruments de guerre eussent été employés. Entre autres expédients, on avait essayé de celui qui jadis avait réussi au roi Cyrus. Mais les Babyloniens étaient trop bien sur leurs gardes, et ils ne s'étaient pas laissés surprendre. >
’ Au lieu de mettre la corde au cou, cher les Perses, on traînait au supplice par la ceinture. Diodobe, XVII, xxx.
Les peines étaient nombreuses et quelques-unes barbares. — On déportait dans les llos do la mer Erythrée. — La peine du fouet était souvent appliquée. — On condamnait h perdre la
Le tumulte augmenta.
On fut obligé de donner des suppléments de vivres, de promettre des femmes; quelques-unes furent amenées.
chevelure , à être privé dos honneurs ou dos décorations méritées; & des amendos, & la confiscation des biens ; au careau triangulaire, retenant le bras droit élevé. — La peine de la mutilation consistait ti couper los oreilles et les mains, les pieds et le nez ; quelquefois la langue était aussi coupée, arrachée, percée; les yeux souvent étaient crevés ou brûlés avec de l'huile bouillante ou uuo aiguille rougio ; Hérodote nous a rapporté comment s'était vengée la rcino Amestris sur sa belle-sœur do l'amour qu'avait inspiré la fille do celle-ci & Xerxès: «elle lui lit couper les mamelles qu'elle jota aux chiens; les narines, les oreilles, les lèvres, la langue, et dans cet état la lit reconduire en sa demeure. » — 11 arrivait que les peines prononcées contre un père de famille s'étendaient à tous los siens. — On appliquait la peino du talion (Aman et Mardochée.) — Cambyse força Psamménito à boire du sang do taureau. — N'avoir pas les mains cachées dans les manches en paraissant devant le roi, mettre un vêtement de prince, s'asseoir sur lo siège du monarque, ou tirer à la chasse avant lui, étaient des crimes punis de mort. On enterrait vivant, totalement ou partiellement ; on lapidait ; on mettait en croix ; on écorchait vif. Ou altribuo à Darius fils d'Hystaspc l'invention du supplico do la cendre : le patient était précipité du haut d'une tour dans un monceau de cendres que l'on agitait avec une roue, jusqu’à ce qu'il fût étouffé. Enfin nous citerons encore, comme lo plus horrible, le supplice des deux anges : lo patient était enfermé entre deux pierres creusées selon le volume de son corps ; In tète, les mains, les pieds nus restaient en dehors ; ils étaient onduils de miel, et exposés de la sorte à la voracité des insectes.
Les soldais les fatiguèrent d’amour. Et quand, à demi-mortes, elles ne pouvaient plus satisfaire à leurs violences, ils leur passaient au cou des lacets d’osier, les étranglaient, puis, avec toute sorte de gestes et de paroles obscènes, formaient des danses autour de leurs cadavres.
Le lendemain, dans les rues du camp, ils retrouvaient les corps blêmes, roidis, livides, et les scènes horribles de la veille recommençaient.
Ce n’étaient plus des hommes, mais des brutes. Tout commandement était devenu impossible.
Dans le conseil du roi, l’on était d’avis d’abandonner l’entreprise.
Un seul, le fils de Mégabyze, l’un des sept, maintenait Darius indécis, en lui répétant qu’il ne fallait encore désespérer de rien; entendre des opinions contradictoires.
« L'or sans alliage, disait-il, s’il est seul ne se peut reconnaître. Mais si on le frotte contre de l’autre or, on voit de suite lequel est le plus pur. »
Un soir, dans un repas, le roi en ouvrant une pomme de grenade, s’écria :
« Ah, si j’avais autant de Zopyre qu’il y a de grains en celte pomme, que ne ferais-je pas? »
Le lendemain, un homme ayant le nez et les oreilles coupés, le corps tout en sang, sillonné de coups de fouet, se fit introduire près de Darius.
C/était Zopyre.
Effrayé, le roi courut à lui, demandant qui l’avait traité de la sorte, lui, un des hommes les plus considérables de l’armée.
Zopyre répondit :
« Dans la Perse, il n’existe personne, si ce n’est loi, dont la puissance eût été assez grande, puisque tes bienfaits m’ont placé jusque sur les marches de ton trône. Mais, c’est moi môme, parce que je suis cruellement affligé de nous voir tourner en dérision par nos ennemis, et parce qu’en outre je sais que la récompense sera plus grande que le mal.
— Insensé, reprit le roi, ton action est odieuse, et tu veux la parer du plus beau nom. Crois-tu donc que nos ennemis, toi mutilé de la sorte, en seront plus promptement vaincus.
— J’en suis certain, répliqua Zopyre, et si tu ne m’abandonnes pas, Babylone, avant peu, sera à nous.
Je vais fuir comme transfuge ; je publierai que par tes ordres j’ai souffert ces outrages ; que le seul motif a été mes prières près de toi pour l'engager à lever le
siège. Je dirai dans Babylone que je viens chercher
IG
ma vengeance ; qu’on me confie quelques soldats, et que bientôt l’on sera payé de cette confiance, car je connais les moindres particularités de tes desseins.
Pour les convaincre davantage, tu me sacrifieras quelques troupes, mille hommes dans dix jours vers la porte de Sémiramis; sept jours après, deux mille près de celle de Ninus ; et dans vingt jours, tu feras avancer quatre raille hommes près de la porte des Chaldéens, puis aussitôt tu ordonneras l’assaut ; d’un côté tu les occuperas, de l’autre je ferai entrer les Perses par les portes de Bel et de Cissus *.
La trahison nous entoure, ne dévoile ce projet à personne.
— Va donc, lui dit le roi, et que les dieux te guident. »
1 Hérodote rapporte en détail l’histoire de Zopyro, liv. III, chap. cliii à CLYIÎI.
LE MALKHA.
Un matin, c’ctait le vingtième depuis l’arrivée do Zopyre à Babylone, Artystone disait à Nidintabel :
« J’ai peur. Depuis que vous avez reçu cet homme, une terreur que je ne puis vaincre trouble toutes mes nuits. Ses succès faciles ne présagent rien do bon. L’assemblée des Anciens lui a donné trop de pouvoirs. Tu as laissé faire, tu as eu tort. Il vous trahit. La répulsion subite que j’ai éprouvée pour lui; l’horreur que son nom seul m’inspire sont autant de pressenti-
menls, d’avertissements qui me viennent des divinités protectrices. Crois-moi, retire-lui ta confiance.
— Frayeur folle, reprit Nidinlabel ; comment veuxtu que Zopyre ne soit pas tout à nous; maltraité comme il l’a été, condamné par les siens, réfugié dans nos murs, il ne tient plus à sa patrie par aucun lien, aucune loi. Sans nous quel espoir lui resterait-il?
— Eh bien, écoule, dit elle, c’est peut-être vrai, en cela je puis me tromper; mais je l’en conjure, évite les dangers de la lutte, ta valeur te perdra. Ne sors plus des murs, promels-le moi, et ne l’expose pas à rendre ton enfant orphelin et ton épouse veuve. Si tu nous manquais, que deviendrions-nous? »
Elle lui prenait les mains ; et pour qu’il l’embrassât, lui tendait leur enfant bien-aimé qui ne parlait pas encore, mais déjà semblait leur sourire.
Elle continuait :
« C’est que, vois-tu, je ne sais pourquoi, tout m'inquiète.
Le temps est venu cependant où la brise apportant le parfum des montagnes ; où les bosquets se couronnant de fleurs, les collines brillantes de l’éclat des tulipes et de l’émail des hyacinthes, rendent à la nature tout son éclat, sa fraîcheur, sa beauté ; et tout cela me paraît l’attrister au contraire.
Le rossignol, dont j’aimais tant naguère à entendre le chant joyeux, aux accents duquel on eût dit que la rose s’épanouisse, ne pousse plus maintenant que des cris plaintifs.
Plus souvent, le soir, au-dessus de lui, l’oiseau de nuit passe et le fait taire; et quand il reprend, sa voix semble se plaindre.
Oh ! ce n’est certes pas ainsi qu’il s’exprime, quand, du milieu de la verdure des arbres, il chante la joie, l’amour, le bonheur.
Pardonne-moi de t’attrister; mais, en moi, je crains que pour nous l’avenir ne soit gros de malheurs; je sens qu’il y a, dans l’air, quelque chose de lourd, de terrible, d'indéfinissable, comme lorsqu’un orage se forme, et que tout ce qui nous environne est plein de cette tristesse et de cet accablement.
— Amie, à mon sujet, pourquoi t’aflîiger autant. Il est vrai que tes soucis sont les miens ; mais comme un lâche, je ne saurais éviter les batailles.
Avant tout je dois prendre soin de mon nom et de ma gloire; de notre nom et de notre gloire, reprit-il, en regardant son enfant et lui souriant.
L’honneur de ma race dépend de moi, tandis que nul, courageux ou lâche, ne peut remettre le terme fatal que les dieux lui ont assigné.
— 2iG —
La mort avec nous marche, avec nous s’arrête, avec nous s’en retourne, sans qu’on la puisse fléchir, quand la vie doit se tarir, comme tarissent les eaux d’un étang, sous les rayons du soleil, au temps chaud. »
Et le père prenant son enfant, le berçait contre sa poitrine et lui donnait des baisers.
Enfin, l’élevant dans ses bras, se tournant du côté de l’Orient, il s’écria :
« Bel, Dieu Soleil, et vous, divinités augustes, faites que mon fils règne puissamment sur Babylone.
Faites que l’on dise :
« Il est plus brave dans les combats, plus sage dans les conseils, que son père n’a été jamais. »
Faites que sa mère puisse, s’appuyant sur sa force, renaître plus tard en sa beauté et se réjouir en lui. »
Puis il remit l’enfant aux femmes qui en prenaient soin.
Et tous deux, Artystone et Nidintabel, attachaient sur lui leurs yeux, leur âme toute entière.
Tout à coup, malgré l’isolement des demeures royales, ils entendirent s’élever un bruit de clameurs confuses.
Il leur sembla que des cris appelaient.
Nidintabel s’élança au faîte du palais.
Il écouta.
Quand un incendie poussé par le vent s'abat sur les plaines ; quand un rapide torrent descendant des montagnes ravage les moissons, un berger, dans le lointain, sur la cime d’un roc, écoute avec autant d’étonnement, ces bruits, dont il ne pénètre pas la cause.
Le tumulte devenait éclatant, de plus en plus. Le fracas des armes, les cris des guerriers, le son des trompes, arrivèrent plus distincts.
Le roi courut revêtir ses armes.
Dans l’appartement, un messager couvert de sang se précipita en s’écriant :
« L'ennemi est dans nos murs.
Par les portes pénètrent des milliers de soldats.
Des phalanges entières occupent déjà les rues.
On égorge les habitants jusque sur le seuil des temples. »
— Rassemble tous les hommes du palais, reprit Nidintabel, hàtez-vous, vous allez me suivre au combat. »
Àrtyslone alors, se jetant à ses pieds, toute en larmes, le suppliait, l’invoquait.
« Ohl ne m’abandonne pas; ils vont me prendre, m’emmener captive; je serai livrée à l’un d'eux, son esclave.
Ton fils, ils le tueront.
Fuyons, fuyons, il en est temps encore.
Par de là les mers, nous trouverons des rives fortunées, où l’un pour l’autre nous vivrons heureux. Dans les îles de Kittim, à Ophir, dans le pays de Sind, à Taprohane, on n’a qu’à se baisser pour ramasser l’or, l’ivoire et les pierreries; des fleurs toujours brillantes, balancent leurs larges corolles d’où les parfums s'exhalent et montent comme s’ils sortaient d’éternels encensoirs... Mon roi... mon maître... mon dieu... fuyons...»
Nidintabel s’était arraché à ses embrassements.
Sur le sol elle s’affaissa évanouie, les bras allongés, ses longs cheveux noirs tout dénoués, l’enveloppaient comme d’un linceul.
Quand ses femmes furent parvenues à la ranimer, Nidintabel, près d’elle, était étendu sur des coussins; au côté, il avait une large et profonde blessure; le javelot, dans les chairs, s’était brisé.
Elle ouvrit les yeux.
Il lui souriait, malgré ses souffrances.
« C’en est fait de Babylone, dit-il. Du faîte de sa grandeur, la ville des lois s’écroule.
Tu avais raison, ce Perse nous a trahis.
Mais, no crains rien, nous avons fait notre devoir, et notre chute sera glorieuse.
Si le bras d'un mortel eût pu sauver la ville, mon bras l’aurait sauvée.
Que pouvions- nous contre les divinités de Babylone, elles-mêmes, qui combattaient contre nous. Dans la mêlée j’ai reconnu Mérodach excitant nos ennemis, semant la terreur parmi mes soldats, et je suis tombé »
Des gouttes de sang s’échappaient de la blessure, comme on voit transpirer d’une montagne les gouttes rouges que sue une veine de cuivre.
Artystone, en signe de deuil, déchirait ses vêtements*. Puis sur les lèvres de son époux collait ses lèvres, et lui disait :
« O mon roi, ton visage est plus beau que jamais, cependant... tu souffres... dis-moi... ne me quitte pas... je t’aime... »
Quelques heures plus tard, le roi s’était fait porter sur les terrasses de son palais; avec lui, tenant son enfant, était Artystone.
« Jusqu'cà la fin je veux voir, lui dit-il. Soulèvemoi. »
1 C’était une coutume répandue chez les Perses et autres peuples de l’Orient, hommes et femmes; Eschyle, les Perses , vers 202, 203. — übuodote VIII, xoix. — Quinte-Cuhce, IV, x.
Un instant il contempla la ville.
Au dessus, un grand rideau de fumée planait; et par places, les flammes des maisons qui brûlaient, se perdaient au milieu.
Deux larmes aussi longues que des perles roulèrent sur la face du roi, comme deux gouttes de pluie sur le tronc d'un chêne.
« Et les autres, dit-il, qui malgré leurs serments m’ont abandonné; misérables, qui n’avez pas vu les nuages des tempêtes s’amonceler sur vous. »
Puis, ses yeux s'animèrent, son visage s’illumina, comme un dieu il resplendissait, il sentait en lui le soufiîe de la divinité, et comme si Mérodach lui-même eût parlé, sa voix résonna :
« Babylone, pauvre ville, comme te voilà tombée.
Ta magnificence d'autrefois, où est-elle? De ta splendeur que va-t-il rester? — Un sépulcre où la vermine te couvrira.
Tu étais l’étoile du malin, la fille de l’aube du jour, et tu avais voulu dresser ton trône par-dessus les étoiles, t’asseoir aux côtés de l’Aquilon sur la montagne de l’assemblée.
Et voilà que le souffle de la destruction passe sur toi.
Nébo est renversé. Bel tombe sur ses genoux.
Tu vas être labonrce corame une campagne.
Il ne restera plus de toi que des monceaux de pierres où les animaux du désert habiteront; qu’un marais immense où le butor vivra en paix; qu’une terre sèche, une lande, où le fils de l'homme ne passera plus.
Peuple rai, Ion heure est venue. Il n’y a plus de trône pour toi. Va-t-en tourner les meules 1 * .
Mais un vengeur te viendra ; bientôt, un roi puissant se lèvera’; l'orgueil en germant ne porte que lcpi du malheur; la moisson qu’on en retire est toute de larmes; à leur tour les fils des Perses gémiront 3 * 5 ... »
Sur les coussins, il retomba.
Un moment après, d'une voix qui allait toujours s’affaiblissant, il reprit :
« Je vais mourir, Artystonc, je le sens.
Quelque peu avant la tienne, mon âme va renaître dans la divinité. Toi et mon enfant vous allez me suivre. Derrière moi je ne laisse aucun regret. Quand, durant la vie entière on a accompli son devoir, la mort
1 Les prophéties contre Babylono sc réalisaient. EsaXe, XIV,