LA BATAILLE DU TIGRE
Les troupes du roi de Perse avaient déjà traversé le Ginde 1 .
1 Hérodote, I, clxxxix et cxc : « Cyrus, marchant sur Babylone, parvint aux bords du Gynde ; cette rivière a ses sources dans les montagnes des Malianes; elle coule à travers le pays des Dardanéens et se jette dans le Tigre, qui lui-méme passe par la ville d'Opis et tombe dans la mer Rouge. Comme Cyrus tentait le passage du Gynde, qu’on ne peut traverser qu'en bac, l'un des chevaux blancs sacrés, emporté par son ardeur, descendit à la rivière et se mit à la nage, mais l’onde en frémissant le saisit et l’entraina : il périt. Cyrus, courroucé con-
On n’était plus qu’à une journée de marche de Babylace, sur le Tigre, où l’on devait effectuer le passage du fleuve.
Le vingt-sept du mois d'atriyal’iya 1 , vers la troisième heure du jour, on vit s’élever dans le lointain, tout en face, sur le chemin que suivait l’armée, un léger nuage qui tachetait à peine, d’une couleur grispâle, ‘l’horizon bleu.
Les premiers rangs s’arrêtèrent.
Sur toute la ligne, il y eut une oscillation de plus en plus faible.
On courut avertir le roi. On attendit. On s’interrogea.
Etait-ce un tourbillon de poussière que le vent venait de soulever sur la route?
trc le tleuvo qui n’avait pas craint de l’outrager, le menaça de le rendre si faible, qu’à l’avenir les femmes le franchiraient facilement, sans se mouiller les genoux, lin conséquence, renonçant à marcher sur Babylonc, il fit de son armée deux parts, et, l’ayant divisée, il traça sur chacune des rives du Gynde cent quatre-vingts canaux, dans toutes les directions, puis il rangea ses troupes et leur ordonna de creuser. Grâce à la multitude des bras, ce travail put s’achever, mais il consomma la belle saison tout entière.
Lorsque Cyrus eut puni le Gynde en le dispersant par trois cent soixante canaux, dès les premiers jours du second printemps, il partit de nouveau pour Babylone. . »>
• Novembre -décembre.
Cependant, ii n’y avait pas un souille dans l’air. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait aucun mouvement sur la plaine.
Etaient-ce des vapeurs qui montaient du Tigre?
L’heure était fort avancée déjà ; le fleuve bien éloigné, encore.
Un troupeau d’ânes sauvages qui, tout à coup, se serait levé du milieu des herbes ?
On ne savait.
Des hommes se dressèrent sur le dos de leurs chevaux.
Us ne voyaient que le nuage, un peu plus grand.
D’autres se couchèrent à terre, et contre le sol, collèrent leur oreille.
11 leur sembla qu’il tremblait, et leur apportait un bruit sourd dont ils ne pouvaient se rendre compte.
Les uns l’attribuaient aux grondements d’un orage qui éclatait à une grande distance.
Les autres, à des roulements de chars.
Chacun alors, par lui-même, voulut juger.
On n’en sut pas davantage.
On fit partir en avant des éclaireurs.
L'armée se remit en marche.
A mesure qu’elle avançait, le nuage s’élargissait, grandissait, montait.
C’était maintenant un vaste rideau de poussière, formant, au soleil, comme un immense nuage fauve.
Une voix s’éleva.
Un soldat avait vu sortir de la nuée des scintillements.
Un instant après, tous s’écriaient :
« Ce sont les ravonnements du soleil sur les armures. Voilà l’ennemi. »
Les coureurs, de toute la vitesse île leurs chevaux, rejoignirent l’armée.
C’étaient bien les Assyriens, avec leurs casques d’airain, leurs boucliers, leurs javelines, leurs glaives, leurs arcs, leurs massues de bois garnies de fer, et leurs cuirasses de lin*.
Leur nombre paraissait considérable.
Us avaient de la cavalerie, des chars de guerre.
Aussitôt, aux divinités protectrices, on prépara un sacrifice; lui-même, le roi l'offrit; les victimes consultées rendirent d’heureux présages; tousse prosternèrent, entonnèrent des chants sacrés, des hymnes de guerre.
Darius, pour cacher ses forces, avait massé ses troupes sur un faible espace de terrain. Mais les rangs avaient une grande profondeur.
1 llkSODOTB, Vil, LXIII.
Aux deux ailes, en avant, sur douze de hauteur, il plaça ses meilleurs soldats.
Ils portaient des tiares ; sur le corps, pour les garantir, des cuirasses à manches composées de plusieurs pièces de fer, semblables, par leur aspect, à des écailles de poisson 1 ; autour des jambes, les anaxyrides; enfin, au lieu de boucliers, des écus d’osier audessous desquels les carquois pendaient.
Ils avaient de courts javelots; de grands arcs*;
’ Catervæ ferrât æ , dit Ammien-Marcellin, XXV, i ; et XXIV, vi, Calaphraeli... clibanarii... quos laminarum circxdi tenues , apti corporis fleritrus , ambiebanl per omnia membra deducii...
* Tous les auteurs anciens s’accordent pour qualilier les Porse3 de bons cavnliors et d'archers excellents, habiles môme à lancer la flèche en arrière, en fuyant à cheval. XénornoN, Anab. 111, m. — Lu première chose que lait dire Eschtlb, les Perses , au courrier qui apporte la nouvelle de la défaite de Sulamine est celle-ci : « Cetie fois, les flèches nous oui mal défendus..., « vers 2S2. — Selon Strabon, un Darius, peut-être le llls d’Hystaspe, aurait fait graver sur sou tombeau : « J’ai été archer et cavalier excellent, ippeus , hui loxotés aiislos. » Les Perses étaient les ippoloxoiai par excellence; l'arc, la flèche et le cheval ne les semblent jamais quitter. Sur les monuments de Persépolis, on voit toujours le ♦ roi porteur d'un arc et accompagné de personnages armés de la sorte; et si, « n fuce de ces représentations, on sc souvient d'IlÉRODOTE ; de Xénophon ; de Strabon; de Virgile; d’IIoiiACE, lib. T, od. 19 ; d'üviDE, lib. Il, Fast.\ de Plutahqur, in Crasso ; d’A.MMiBN; do PnocoPE, lib. 1 de Petto Persico-, de Sékkqub
de longues lances ; des flèches de roseau ; des sagaris*; des glaives attachés à la ceinture, s’appuyant sur la cuisse droite.
Les cottes de maille, les boucliers étaient frottés d’huile. Plus facilement, dessus, les flèches* devaient glisser.
Entre chacun des rangs, on avait disposé un rang de soldats d’un courage moins reconnu; les forts entraîneraient les faibles ; les courageux, les lâches; par derrière, à quelque distance, les frondeurs; puis, les archers.
Au centre, en carrés pleins, sur cinquante hommes de chaque côté, était le corps des Dix-Mille ; près d'eux, autour de l’étendard 2 , avec le roi, les doryphores et les xistophores devaient combattre ; en arrière, dissimulés par leurs rangs, les quarante éléphants.
Eloignés de cinq cents pas du front de bataille, les chars de guerre reliaient les ailes au centre. De la sorte, ils devaient éviter le choc des chars assyriens qui ne pourraient arriver jusqu’à eux, et conserver tout
epist. 36; de Justin, XII, u; et de tant d'autres, on reconnaît combien, poètes et historiens, ont été peintres fidèles, narrateurs véridiques.
1 C’était, suppose-t-on, une hache à deux tranchants.
* Un aigle d'or, oiseau consacré au soleil, porté sur un long javelot, était la bannière des rois perses. Cyrop., VIII.
leur élan, en admettant même que l'ennemi s’avanrat rapidement quand ils seraient lancés.
Tout au fond, tout à fait au dos de l’armée, les tours roulantes’ formaient avec elle une ligne égale et parallèle.
Les bagages, les bêtes de somme avec les chariots de transport, avaient été laissés à un demi parasange 2 .
Et toute la cavalerie, envoyée des deux côtés; favorisée par un pli de terrain, faisant de plus un grand détour pour n’être pas aperçue de l’ennemi, devait le prendre sur les flancs et par derrière.
On l’avait remplacée par des chameaux sur lesquels étaient montés deux archers adossés, l’un regardant la tête, l’autre la croupe de l’animal. Ils devaient protéger les ailes 3 .
1 A la bataille de Thymbrée, Cyrus avait « un grand nombre de chariots trôs-grauds, sur lesquels étaient des tours hautes d'environ quinze pieds qui contenaient vingt archers. Seize bœufs attelés de front traînaient ces chariots. » Xénophon, Cyropédie. Sous ces espèces de redoutes mobiles, les troupes pouvaient so rallier en cas qu’elles fussent rompues.
* Le parasange des Perses, suivant Hérodote, était égal à 30 stades, à peu près une lieue et demie.
1 On voit Cyrus, Cyropédie , opposer à la cavalerie de Crésus des chameaux montés de la sorte; Xénopuon ajoute que le choval craint le chameau et n’en peut soutenir ni la vue, ni l'odeur; et qu’alors les chevaux n’eureut pas plus tét aperçu et senti les chameaux, qu’ils reculèrent. — Dans la description
Bientôt, mais hors encore de la portée du trait, les deux armées furent en présence.
Rn voyant leurs ennemis en si petit nombre, une grande joie s’empara des Assyriens.
Les Perses n’avaient pas, ou peu de cavalerie ; la victoire, à l’avance, était remportée.
Alors, sur toute leur ligne, il se fil un grand mouvement. Ils dédoublaient leurs rangs, et se répandaient dans la plaine, en formant uue bande énorme qui, de beaucoup, débordait le front de bataille des Perses. Ils voulaient les envelopper.
La lutte s'engagea.
Les deux armées, poussant des clameurs confuses, sauvages ', commencèrent à se lancer les javelots, les pierres, les balles des frondes.
Dans l’air, en passant, si nombreuses qu’une ombre se formait, les flèches, les balles de plomb, les amandes d’argvle sifflaient.
du dôtiie do l armée de Xerxès, Hérodote, VIII, lxxxvii, a soin do noter que les Arabes marchaient les derniers; • car, comme les chevaux ne peuvent souffrir les chameaux, on avait relégué ceux-ci aux rangs extrêmes pour qu'ils n'effarouchassent pus la cavalerie. >
' I.cs Perses avaient coutume, au moment d'en venir aux mains, de pousser île grands cris pour effrayer l'ennemi cl s'exciter entre eux. Quintb-Circk, III, et Diodork, XVII.
Entre les mains, elles brisaient les glaires. Elles s’enfoncaient dans les cuirasses; rebondissaient sur les boucliers; faisaient jaillir la cervelle des crânes.
Une poussière épaisse s’éleva ; tous ensemble les chars 1 assyriens avaient été poussés en avant ; on les distinguait à peine.
Sur les ailes, sur le centre, les conducteurs de toute la vitesse de leurs chevaux se précipitaient pour ne pas laisser le temps à l’ennemi de prévenir leur choc.
Contre les premiers rangs, ils se heurtèrent*.
1 Do toute antiquité, on s'est servi rie ces chariots dans les batailles. Homère, la Biiilb, le prouvont. Seulement, ces chars n'uvaient que deux roues, étaient attelés de quatre chevaux cl montés par deux hommes, dont l'un seulement combattait.— Cyrus remarqua le vice de cet armement, il en changea la forme, les consolida et les garnit de faulx et d’épieux, et mit le conducteur en état de combattre. Voici, la description qu'en donno Quiïitb-Curcb, IV, tx : « Les deux côtés du joug étaient, chacun, armés de trois lames d'épée, ut entre les raies des roues, dos pointes de dards se montraient en plus grand nombre; enlin, des faulx, les unes attachées au haut du cercle des roues, le3 autres abaissées vers la terro, devaiont couper tout ce que les chevaux lancés rencontreraient sur leur passage.
1 Pour arrélor lour course, on voit, dans les auteurs, les troupes creuser des fossés. A la bataille de Cunaxa, les Grecs, voyant venir les chars do loin, ouvrent leurs rangs. « Il n'y eut qu'un soldat, dit Xéxuphon, Anabasc, 1, vin, qui, regardant avec étonnement, comme dans un hyppedromo, se laissa heurter; et même, dit-on, il n'eu roi; ut aucun tnul. * liuméne, duns la bataille que Scipion livra contre Antiuchus, avait dis-
11 y eut un grand désordre.
Blessés par les piques qui dépassaient les timons; par les faulx, de chaque côté ; au lieu de se détourner, les soldats se débandèrent, s’enfuirent ou se rejetèrent sur ceux qui les suivaient.
Ce moment de tumulte passa.
Quand l’élan des chars se fut brisé, on reprit courage. Pour les recevoir, les rangs s'ouvrirent, et les piques serrées étroitement, comme deux murs d’airain, perçaient les flancs des chevaux.
Puis, au milieu des rangs, ils finirent par se perdre, se confondre;^ puis il fut impossible de diriger les coursiers; les uns, à force de secouer la tète, s’éluient séparés du joug; d’autres avaient renversé tes chars ; d’autres ne traînaient plus que des morts; sous les blessures ils se cabraient, l'effroi les poussait en avant.
Le plus petit nombre pénétra jusqu’aux derniers rangs, mais devant eux se présenta la ligne des archers.
Ils s’arrêtèrent, pas un ne revint.
séminé ses archers dons la plaine, pour jeter la terreur et le désordre parmi les chevaux. D’autres fois, los corps d’armée franchissent rapidement l’espace qui les sépare des chariots pour les empêcher de prendre l’élan. Ainsi firent les Romains à Chéronco.
Cependant, profitant de ce moment de confusion, les Assyriens couraient à l’ennemi.
Pour les prévenir, aussitôt, sur leur centre, Darius lança ses chars.
Il y eut un moment d’indécision ; le centre plia. Les ailes avançant toujours, l’alignement fut rompu. Iis présentaient une vaste demi-circonférence.
Facilement, les chars traversèrent la courte épaisseur des rangs, puis ils se retournèrent, revinrent, et sur toute l'étendue, il se produisit des vides énormes.
Alors, toutd’un coup, les rangs des Dix-Mille s’écartèrent.
Sur vingt de front et deux de profondeur, les quarante éléphants, la croupe piquée par les flèches, se mirent à galoper.
Des plaques de fer leur couvraient le corps en partie et le devant de la tète. Leur poitrail, au milieu, était garni d'un épieu.
Pour les exciter encore, les éléphan (arques baissés derrière le col, afin d’éviter et les traits ennemis et ceux qui commençaient à voler du haut des tours, leur piquaient les oreilles avec de longues javelines.
Les énormes bêtes, de leurs trompes, arrachaient les flèches qui s’enfoncaient dans leur peau grise ; et se frappaient la tête de leurs oreilles, en les relevant
comme les ailes de gigantesques chauve-souris, toutes tachées de raies de sang.
Sur eux, à chaque pas plus pressés, tombèrent les javelots et les balles. Ils devinrent furieux, et poussant des hurlements de rage, se ruèrent sur les rangs ennemis.
L'éperon de leur poitrail fendait les cohortes, et des deux côtés, les files de soldats rejaillissaient comme l'écume sous la proue d'un navire, comme la terre sous le socle de la charrue.
Puis le second rang rejetait ces hommes en arrière, et, de leurs trompes, les éléphants les étouffaient, les arrachaient du sol, les lançaient dans les airs, les éventraient de leurs crocs d'ivoire doublés de lames d’acier. Et de ces larges déchirures, les entrailles sortaient.
Une terreur inouïe s’empara des soldats.
Pâles, effarés, ils s’enfuyaient devant les colosses en poussant des cris comme une troupe de pigargues effrayées.
Soudain, devant eux, sans que personne encore l’ait vu, un guerrier se dressa, fort comme un taureau, tête nue, la chevelure en désordre, les yeux hagards. Par le timon, entre ses mains géantes, il souleva un char que les roues brisées n’avaient pu ramener. Il
l’éleva ; puis au-dessus de sa tète, le faisant tourner 1 , il s'écria :
« Fils de chiennes, honte et malheur éternels à vous. Aventuriers sans patrie, esclaves courbés sous le fouet du maître, voulez-vous donc que le glorieux nom que vous ont transmis vos pères devienne une injure que les nations se jetteront à la face. »
Par dessus les rangs, le char vola. Dans une tour d’osier, profondément, le timon s’enfonça, et brisant les attaches, dans sa chute, il l’entraîna avec ceux qu'elle contenait.
Le guerrier disparut.
Le bruit se répandit que c’était une divinité, Bcl- Nipru, Bel-Chamos, Bel-PhégorV De nouveau les Assyriens revinrent en avant.
Ils s'efforcaient de crever les yeux des éléphants, de leur couper les jarrets, d’incendier les tours.
1 Une scène semblable est décrite dans Homkhk, Iliade. i Rois assyriens divinisés : Bel Nipru, Bel Nemrod, qui aurait régné vers l'an 2690, à la cinquième génération depuis le déluge. — Après lui, son lils Evéchoiis serait monté sur le trdno, et l'adoration que l'on rend à son pèro serait duo à sa piété (iliale. — Chamos lui succéda; il reçut le nom de Bel Chamos; Pong ensuite, ou Por, ou Bel Peor, ou Bel Ptiégor, reçut à son tour l'apothéose. Et Bel Nipru, Bel Chamos, Bel Phegor, furont trois divinités en grand honneur parmi tes peuples de Chaldée et d'Assyrie.
D'antres se glissant sous le ventre, y enfonçaient leur glaive jusqu’à la garile. L’éléphant tombait. Sous sa masse ils périssaient broyés.
D’autres encore se cramponnaient aux courroies, et, insouciants des traits, sciaient les attaches des tours.
Quelques-uns avaient réussi à abattre les trompes de plusieurs éléphants, et l’on voyait les pauvres bêtes balancer ce moignon ensanglanté, et ruisselant comme une sangsue qui dégorge le sang qu’elle a sucé.
Fous de douleur, il y en eut qui s’emportèrent, alors les Indiens qui les conduisaient, saisissant un long ciseau pendu à leur côté, l'appuyaient sur la jointure du crâne, frappaient de leur maillet, un grand coup ; ils leur fendaient la tête.
El les monstres s’affaissant sur eux-mêmes, écrasaient dans leur chute les hommes tout autour
1 Voyez la balaillo de Thymbrée. — Ammibs-Mabcellin, à la suite de Julien, est arrivé & Maranga. ■* Dès la pointe du jour apparut une immense multitude de Perses avec Mêrène, chef de la cavalerie, doux tllsdu roi, et un grand nombre de nobles. Ces troupes étaient pour ainsi dire bardées de fer; leurs membres étaient tout couverts de lames, parfaitement adaptées aux jointures. Leurs tètes étaient si bien enveloppées de coutures imitant des faces humaines que, semblables à des corps durs squaminiformos, elles ne pouvaient être entamées parles flèches que dans les petites ouvertures faites pour les yeux et les narines. Ceux qui devaient combattre avec des pieux se tenaient immobiles, comme attachés avec
Pour soutenir les siens, Nidintabel avait envoyé une partie de sa cavalerie.
Les uns les autres, ils s’excitaient au courage :
« Est-ce pour eux que nous avons ensemencé nos champs?
— Est-ce pour eux que nous avons détonjraé les ruisseaux, creusé les canaux qui fertilisent nos terres ?
— Notre liberté, toutes nos ressources, tout l’espoir
dos chaînes d'airain; près d'eux étaient des archers, qui, écartant leurs bras, tendoul leurs arcs flexibles, de manière que la carde frise le mamelon droit, tandis qu'ils tiennent de la main gauche la pointe du trait; puis avec une extrême adresse, ils décochent les roseaux qui volent en sifflant et causent des plaies dangereuses. Derrière les archers on voyait dos'éléphants splendidement équipés, dont les trompes terribles inspiraient l'épouvante et effrayaient surtout les chevaux par leurs cris, leur odeur et leur aspect étrange. Les cornacs, maçislri ituidenlet, portaient & la main droite des couteaux & manche; depuis la défaite qu'ils avaient essuyée devant Nisibe, si l'animal devenu furieux cessait d'obéir à son cornac, pour empêcher qu'en se tournant il n’écras&l l'armée qu'ildevait servir, on l’abattait en lui enfonçant avec violence ce couteau au niveau de la vertèbre qui joint le col h la tète. » — Mais ce mode de se débarrasser de l'éléphant devenu dangereux, dut être en usago bien avant et dès que cos animaux amenés de l'Inde furent connus en Perse. — «L'expérience montra à Hasdrubal, frère d'Annibal.que c'est ainsi qu'on été promptement la vie à ces animaux. » Auhisn-Mabcellim, XXV, i. — Cf. TnE-Livx, XX.V1I, XLUC.
de notre avenir, sont entre nos mains ; sauvons-nons de l’opprobre, nos femmes, nos enfants I »
Mais les carrés des Immortels s'avancaient. Entre les éléphants, leur ligne de fer pénétrait, s’élargissant, se rétrécissant, s'allongeant comme une grande couleuvre.
Pour les Assyriens, la résistance devint impossible.
L’épouvante, le découragement les prit. Ils jetèrent leurs armures, se sauvèrent du côté du fleuve.
Restaient les deux ailes, comme deux tronçons.
L’aile gauche avait enveloppé l’ailo droite des Perses. L’aile droite avait mis le désordre dans l’aile gauche; les troupes de Darius faiblissaient, cédaient.
On entendait le son des trompes et des instruments guerriers, le cliquetis des fers qui se heurtaient, les clameurs des combattants, et par dessus, la voix des capitaines, les cris des blessés.
A son midi, le soleil les accablait de sa chaleur de plomb.
Sur leur face, le long de leur corps, la sueur, le sang coulaient.
Une immense et lourde poussière les étouffait. Ils ne se reconnaissaient, se ralliaient qu’aux appels.
On piétinait sur les blessés qui, se tordant dans les flaques de sang, cherchaient encore à se protéger de leurs mains, de leurs boucliers ; s’accrochaient aux jambes, mordaient les talons.
Par places, la mêlée était telle, que plusieurs frappés à mort, appuyés contre les vivants, étaient retenus debout.
Ceux qui avaient perdu leurs armes se prenaient corps à corps; et, en le serrant contre la cuirasse, tâchaient d’étoufTer leur adversaire.
D’autres, par bravade, s’étaient dépouillés de leurs armures, et, demi-nus, offraient aux coups leur poitrine.
Sur leur peau, la poussière et le sang, par plaques, s’étant collés, formaient de larges taches comme sur la peau des fauves.
Tout à coup, un cri de désespoir, immense, éclata.
On entendait un bruit sourd et prolongé, semblable à celui qu'aurait rendu un fleuve rompant ses digues, une avalanche se précipitant d’une montagne. Sous le sabot des chevaux, la terre, comme si elle eût été arrachée violemment de ses bases, tremblait.
La cavalerie de Darius arrivait.
Alors, Nidintabel, du tertre d’où il dominait la plaine, voyant le centre de son armée détrait; les ailes à demi-victorieuses enveloppées par la cavalerie et les Immortels, jugea la bataille perdue.
Et sans espoir de changer la fortune, levant les yeux et les mains au ciel, il s’écria :
« Dieux de Babylone, sont-ce là vos promesses et vos secours.
Déjà, m’abandonnez-vous ? >
Puis, reportant ses regards pleins de courroux, comme deux éclairs, sur l’armée des Perses, étendant le poing en signe de haine et de menace :
« Ce n'est pas encore l’heure de te réjouir, Darius, roi infâme, imposteur sacrilège, nous nous retrouverons. »
Il détourna son char, prit la fuite, les cavaliers qui l’entouraient le suivirent.
Les Perses se sont répandus sur toute la surface du champ de bataille.
Ils dépouillent les morts, achèvent les blessés.
Darius fit couper les mains aux malheureux qui avaient été pris vivants. Il leur montra ses ressources, et quand ils eurent tout examiné, il les
renvoya, afin qu'à leur roi ils rendissent un compte exact de ce qu'ils avaient vu 1 .
Quelques heures plus tard, les soldats avaient tracé sur le sol une large enceinte, y avaient rangé leurs morts.
A côté, ils s’assemblèrent; au milieu d’eux, le roi entouré des prêtres. Ils commencèrent les cérémonies funèbres.
Leurs voix fortes, élevées, vibrèrent, et sur un rbythme joyeux, ils célébraient les renaissances de l'éternité*.
Le soir, on arriva à Babylace. Autour de la ville les troupes campèrent 3 .
1 « J’entassai les cadavres de leurs soldats comme des trophées, dit Sennacliérib en parlant des Chaldéens et des Elamites, et je leur coupai les extrémités. Je mutilai ceux que je pris vivants comme des brins de paille, et, pour punition jo leur coupai les mains. » — Les rois d’Egypte comptaient aussi les vaincus par mains coupées. — La Bible parle des rois qui coupaient les pouces des pieds et dos mains à leurs captifs. — Darius Codoman lit couper les mains aux Macédoniens blessés qu'il trouva dans Issus; Quintb Curce, III, vin.
* Voyez Appendice A, aux mots: Cérémonies funèbres et Résurrection.
3 Les Perses, dans les campagnes, ne se mettaient jamais en marche qu’après le lever du soleil. Xénophon. — Qüimtb Curce.
Le lendemain, un soldai de haute taille chercha dans le fleuve un endroit guéable; et, de chaque côté, pour former barrière, empêcher que le courant n’entraînât les hommes, on rangea des éléphants et des chevaux.
Entre ces murs vivants l'armée traversa le Tigre 1 .
Elle entra duns les plaines de la Bahylonie.
1 « Il n’est d’ailleurs dans les contrées de l’Orient aucun fleuve dont le cours soit aussi impétueux. Outre les eaux d’un grand nombre de torrents, il roule encore avec lui des pierres, et c’est de la rapidité avec laquelle il coule que lui est venu le nom do Tigre, car dans la langue des Perses, tigris veut dire une flèche... » Qcintb Cubce, IV, ix. — Cf. Strabon, XI. — Pure, IHst. Nal ., VI, xxvn.