‹ Niels-Henrik AbelChapitre 13 sur 60 · PR · texte numérisé non relu

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Nomination de Holmboe. — La colonie norvégienne. Sombres dispositions.

Tout au commencement du séjour d'Abel à l'étranger, une chaire de Mathématiques devint vacante à l'Université, par suite de la retraite de Rasmussen. Le vendredi 6 décembre 1825, la Faculté de philosophie fut convoquée à ce sujet, et le doyen donna connaissance d’une lettre du Sénat en date de la veille, Qinvitant la Facullé à présenter une personne capable, pour occuper la chaire de Mathématiques vacante à l’Université ». On convint de proposer pour ce poste le lecteur de l’École cathédrale de Christiania, Bernt Holmboe; « mais en même temps de signaler l'étudiant N. Abel comme un homme qui par son talent pour les mathématiques el ses grandes connaissances scientifiques, pourrait être un candidat sérieux à cette chaire; que toutefois on ne pourrait, sans porter préjudice à ses études, le rappeler du voyage qu'il venait d'entreprendre à l’étranger, et qu'il ne semblait pas non plus aussi convenable de s'adresser à l'intelligence d'un jeune étudiant qu'à celle d’un maitre plus exercé».

Dans la lettre du Sénat au vice-chancelier de l’Université, datée du 16 décembre 1825, on lit, à propos de la même question, ce qui suit: « Conformément à l'avis émanant du département des affaires ecclésiastiques, en date du 28 du mois dernier, el invitant le Sénat à faire une proposilion pour la nomination à la chaire de Mathématiques vacante dans l’Université, le Sénat, d'accord avec l'opinion émise par la Faculté de philosophie, a lhonneur d'appeler l'attention sur deux hommes que leurs connaissances rendent tout-à-fait dignes d'occuper ce poste, savoir, le lecteur de l'École supérieure de Christiania, Bernt-Michael Holmboe, et l'étudiant Niels Abel.

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» Le premier, dans les huit années qu’il a passées comme lecteur de mathématiques à l'École supérieure, a fait preuve chaque jour d'une remarquable capacité, et en même temps il a montré, par les écrits qu'il a publiés, qu’il possède une connaissance étendue et profonde des mathématiques. De plus, ayant depuis dix ans servi d'aide (1) au professeur Hansteen, il est avantageusement connu dans l'Université par la solidité de ses connaissances et son habileté.

» Le Sénat à eu également l’occasion de connaître le rare talent de l'étudiant Abel pour les mathématiques et ses grands progrès dans cette science, tant par les cinq années d’études qu’il a faites ici que par les mémoires qu’il a publiés. On devra seulement remarquer qu'il est actuellement absent pour un voyage à l'étranger, qu'il a entrepris l'été dernier, et que l’on ne pourrait maintenant lui faire interrompre sans porter préjudice à l’avancement de ses études; et en même temps le Sénat croit pouvoir conclure de la nature d'esprit d’Abel qu'il lui serait difficile de savoir accommoder son enseignement à l'intelligence des jeunes étudiants, et par suite qu’il ne pourrait pas enseigner les éléments des mathématiques, qui font l'objet principal de cette chaire, avec le même fruit qu'un maître plus exercé, tandis qu'il serait, au contraire, préférable pour lui d'occuper une chaire de hautes mathématiques, que l'on peut espérer avec le temps voir fonder dans notre Université.

» Par ces raisons, le Sénat estime devoir recommander de préférence, pour la chaire vacante, la nomination du lecteur Holmboe; mais il considère aussi comme un devoir de faire observer combien, au point de vue de la science en général et de notre Université en particulier, il importerait que l'on ne perdit pas de vue létudiant Abel. »

Comment furent jugés plus tard, à un autre point de vue, les motifs allégués par le Sénat, lorsqu'ils furent connus du public, à la suite d'une explication du Sénat insérée dans le Morgenblad

(!) Amanuensis.

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du 16 décembre 1829 et provoquée par une assertion de Boeck dans sa Note sur le nécrologe d’Abel rédigé par Holmboe, — on en pourra juger par les lignes suivantes envoyées par leur auteur au même journal le 15 février suivant.

Cet article, l'œuvre probablement d'un jeune étudiant, nous semble devoir être reproduit ici dans son entier, comme une image caractéristique de l’époque, servant à expliquer les relations qui régnaient dans notre Université. Cette pièce, seul témoignage, à côté de l’assertion de Boeck, qui constate que cette affaire ait alors ému l'opinion publique, mérite bien qu'on lui accorde une place dans un tableau de la vie d’Abel tracé pour ses compatriotes et pour le public scandinave.

L'article contient une attaque contre Holmboe, si toutefois elle ne s'adresse pas plutôt à Rasmussen; mais nous pourrons le transcrire ici, sans que l'honneur de Holmboe en soit atteint. Car une leçon bien réussie dans la chaire ne constitue pas tout le mérite de celui qui enseigne, et quand même nous n’aurions pas d’autres témoignages sur les services rendus comme professeur par cet homme consciencieux et honorable, il nous suffirait surabondamment d’invoquer le témoignage d’Abel lui-même, dont il avait dirigé l'éducation scientifique dans la bonne voie et avec un tact réel. |

« Autant j'ai reconnu vraie », dit l’auteur anonyme, « la remarque du lecteur Boeck sur le nécrologe d’Abel par Holmboe, autant ma manière de voir sur ce sujet est peu d'accord avec l'article publié dernièrement par le Sénat dans le Morgenblad et la Patrouille.

» Ca été sans doute l'intention du Sénat de démontrer la fausseté de l'assertion de Boeck, qu’ « Abel, après avoir complété » ses études, n’a pas rencontré dans l’Université de Norvège les » encouragements auxquels son talent extraordinaire lui donnait » droit de s'attendre»; mais cette démonstration, à mon avis, n’est pas réussie.

» Que depuis l'époque où Abel était étudiant, il ait été fait beaucoup pour lui, tant par la générosité de quelques particuliers

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que par les secours de l'État, c'est ce qu'on ne peut contester. Mais quel pouvait être le but de ces encouragements, si l'on ne voulait pas arriver à une conclusion, en lui assurant à l'Université un traitement convenable, suivant le plan dressé autrefois? C'est certainement en grande partie à cause de ces encouragements qu'il s'était exclusivement consacré aux mathématiques, au lieu de se choisir un gagne-pain quelconque, et il s’est ainsi trouvé dans une très désagréable position, en se voyant déçu dans ses espérances légitimes.

» On n’a pourtant pu concevoir lPidée d'encourager Abel à perfectionner son instruction en vue d'occuper une chaire dans une Université étrangère! Il me semble d’ailleurs vraisemblable que notre Université est trop jeune et trop pauvre en génies aussi élevés qu'était Abel. Cest pousser trop loin la libéralité que de dépenser en cadeaux ce dont on devra bientôt manquer soi-même.

» Pourquoi Abel n’a-t-il pas été nommé professeur de mathématiques pures aussitôt après la retraite du professeur Rasmussen ?

» 1° Parce qu’il était à l'étranger, et que l’on ne pouvait pas attendre son retour;

» 2° Parce qu’il n'aurait pas su se mettre à la portée de l’intelligence des jeunes étudiants. —Telles sont les raisons que l’on donne.

» Quand la chaire en question devint vacante, Abel était déjà depuis six mois à l'étranger, et la durée totale de son voyage à été environ d’une année et demie. On n'avait par conséquent qu'une année à attendre. N’aurait-on pas pu s'arranger de quelqu’autre manière jusqu'à son retour? Le seul professeur titulaire de Chimie de l'Université était bien resté déjà plus longtemps à l'étranger; depuis, il a élé envoyé en Danemark pour régler des comptes touchant les caisses de veuves; et pourtant les deux fois on s’est tiré très bien d'affaire en son absence.

» Il en est encore de même aujourd'hui, pour ne pas parler des absences qui se sont produites dans l'intervalle. Le seul professeur titulaire de Mathématiques de l’Université est depuis plus d'un an en Sibérie, et l'on s'aide comme on peut pendant ce temps-là.

» Le premier motif ne parait done pas suflisant pour avoir

nommé un autre à la place d'Abel et avoir ainsi enlevé à celui-ci toute occasion d'occuper une chaire dans l'Université de son pays.

» L'autre motif était qu’il ne 8e serait pas mis à la portée de l'intelligence des jeunes étudiants.

» Et d’où savait-on cela, et quelle preuve avait-on à l'appui de ce Jugement?

» Sans parler de plusieurs élèves qu'Abel a préparés à l'examen arlium et à l'examen philosophicum et qui ont déclaré que son enseignement élait très clair, j'en ai moi-même fait l'épreuve. Après avoir passé inutilement deux années à suivre sans profit les leçons ex cathedra d’un maître, qui, lui, était médiocrement doué, je m'adressai à Abel, en le priant de m'ôler, s'il se pouvait, l'aversion pour les mathématiques qui bien mal à propos s'était emparée de moi à la suite de mes longs et infructueux efforts. Abel s’y prit avec moi de telle manière que Je parvins en trois mois à me mettre à un certain point dans la tête l’algèbre, ia théorie des fonctions, les principes de la théorie des équations de degré supérieur, ainsi que le calcul différentiel et intégral; je prenais même beaucoup de plaisir en appliquant le calcul différentiel et intégral à la démonstration des théorèmes de stéréométrie et de trigonométrie.

» Dès lors je n’ai pas besoin de dire que je trouvais son enseignement très clair et sa méthode très pratique.

» Tu n’es plus parmi nous, mon pauvre ami, et {u n'as pas besoin de l'appui de mes faibles paroles. J'aurais volontiers consacré encore quelques lignes à ta mémoire; mais des voix plus puissantes que la mienne ont déjà depuis longtemps rendu hommage à ton souvenir, et Je dois me contenter d'ajouter que je n'oublierai jamais la bonne humeur et la cordialité que tu as toujours montrées dans les nombreuses et diverses situations où nous nous sommes rencontrés. »

Les propositions de la Facullé de philosophie et du Sénat, de même que les raisons à l'appui, peuvent nous paraître singulières,

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et peut-être incompréhensibles. Pour ne pas nous laisser entrainer à un jugement injuste, il faut nous reporter un instant en arrière, à l’époque où la chose était en délibération.

Peut-être le choix de la bonne solution nous paraîtra bien autrement embarrassant alors qu'on ne serait disposé à le croire maintenant, avec notre nouvelle manière d'envisager les faits.

Bien des raisons, en effet, portaient à supposer qu'Abel, comme le plus jeune, devait céder le pas à son maitre habile et érudit. Il n’était pas encore parvenu à fixer sur lui l'attention du publie, et bien moins surtout à la célébrité. Ses travaux scientifiques, comme nous l'avons vu, n'étaient pas exempts de taches, bien que d’autre part de nombreux indices parussent’ indiquer que son œuvre promettait pour l'avenir, qu'elle serait même lumineuse. Chez le mathématicien juvénile on ne pouvait pas encore compter en toute sûreté que l’on rencontrerait cette prévoyante circonspection qui, quelque difficilement qu'elle se trouve unie avec l'audace et la fermelé inébranlable de conception, n’en est pas moins exigée des hommes de science comme une qualité essentielle. Car le génie sans frein n’aboutit souvent qu’à de longs et déplorables bouleversements.

Il avait, à cette époque, obtenu certainement un grand résultat, un au moins, Ou il était sur le point d'y mettre la dernière main; mais nous avons vu que de tous côtés on l’accueillait avec méfiance. Hansteen même, le puissant protecteur d’Abel, chez qui l'échec du jeune débutant n’avait pas altéré l'opinion favorable qu'il avait conçue sur sa capacité mathématique, Hanstcen, dans la lettre de recommandation qu’il avait écrite à l’occasion de la demande de la subvention de voyage, n’avait pas dit un seul mot de son remarquable mémoire sur l’équation du cinquième degré, qui aurait dû, au contraire, être cité comme le plus puissant titre en sa faveur, si Hansteen avait cru pouvoir garantir qu'Abel ne s'était pas trompé une fois de plus.

Parmi les objections qu'on avait faites à sa nomination, il en est une cependant qui mérite particulièrement d’être examinée de près : « On croyait avoir reconnu dans un côté de ses aptitudes,

te) NIELS-HENRIK ABEL. — $ HI.

une répugnance à se mettre à la portée de l'intelligence des jeunes étudiants, d’où il s'ensuivait qu'il ne pourrait pas enseigner les éléments des mathématiques, qui font l'objet principal de celte chaire, avec le même fruit qu'un maître plus exercé. » Il est possible que pendant quelque temps il n’eût pas su s’accommoder à l’état des connaissances de ses élèves, auxquels il aurait supposé plus de science qu'ils n’en avaient. Une telle illusion est souvent une pierre d’achoppement pour les esprits précisément les mieux doués, tant qu'ils n’ont pas acquis une pratique et une expérience suffisantes dans l'exercice même de leur enseignement. Une chose, en attendant, est absolument hors de doute, quoiqu'il allègue modestement sa timidité : c’est précisément la clarté limpide et « naïve » d’Abel, qui nous garantit que lui aussi, quand le temps serait venu, aurait rempli avec distinction ses fonctions de professeur. Toujours il avait soin de revenir sur les éléments quand les notions mathématiques étaient confuses, et de consulter les auteurs classiques quand il fallait éclaireir et creuser plus avant le sujet. Avec cette manière de voir relativement aux causes principales, qui font gaspiller tant de forces, et aux conditions du véritable progrès, il aurait rapidement appris l’art d'adapter son talent hors ligne au niveau intellectuel des étudiants. Plus tard, chargé de l’enseignement de l’Astronomie pendant le séjour de Hansteen en Sibérie, il ne faisait pas comme ceux qui accablent les étudiants de développements mathématiques; il en donnait le moins qu'il lui était possible.

Quant à Holmboe, il se trouvait dans la position fausse qu'avait causée la non-élection d’Abel, et aussi longtemps qu’il ne se voyait pas délié par la création d’une chaire en faveur de celui-ci, il y restait engagé malgré lui. Avec les liens d'amitié qui l’attachaient, après comme avant, à son illustre élève, il lui avait été certainement pénible d'obstruer pour l'avenir la carrière d’Abel. Mais Holmboe, il faut s’en souvenir, fut appelé par l'Université; c’est lui qui fut désigné, et non son disciple. Sans doute Hansteen, le bienveillant protecteur des deux concurrents, a fait valoir en faveur de son aide préféré l’idée avec laquelle plus tard il voulut

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encourager Abel — pour lui procurer un instant de consolation et d'espoir, — celle de la création, dans un avenir pas trop lointain, d'une nouvelle chaire de mathématiques. Celle idée avait été aussi indiquée expressément dans la proposition du Sénat pour la nomination à la chaire vacante.

La tradition raconte d’ailleurs, que cela soit vrai ou non — et cela confirmerait une fois de plus, s’il en était besoin, les relations si exceptionnellement amicales qui ne cessèrent jamais de subsister entre l’ancien élève et le professeur, — elle raconte, dis-je, que Holmboe aurait voulu renoncer à sa candidature au profit de celle d’Abel. Personne, sans aucun doute, à cette époque n'était mieux à même d'apprécier l’éminent talent scientifique de son disciple, bien que certainement il ne püt encore deviner quelle hauteur il avait atteinte déjà et devait encore dépasser plus tard. Homlboe n'aurait cédé que devant la menace qu’on aurait faite de s’adresser à un étranger. Ce dernier détail est peu croyable, et ce n’est probablement qu'un embellissement ajouté au récit. Car si l’on donnait la préférence à Holmboe, ce n'était pas certainement que, malgré la tournure malheureuse donnée par la Faculté et le Sénat aux motifs à l'appui de leur présentation, ces deux corps fussent inflexiblement opposés au choix du second candidat; on le trouvait seulement trop jeune et trop inexpérimenté.

C'était le 16 janvier 1826. Abel était précisément occupé à sa correspondance avec Holmboe. Il rédigeait pour celui-ci ses remarques critiques et d'une grande portée concernant les imperfections que présentait alors l'état des mathématiques, et les réformes fondamentales qui restaient à faire. Il était à l'instant même en train de choisir un exemple pour faire clairement voir quelle circonspection il faut apporter dans les raisonnements.

A ce moment entre un compatriote, qui lui apporte la nouvelle définilive, mais non imprévue, de la nomination faite à la chaire vacante du candidat proposé par l'Université, le lecteur Holmboe.

Les lignes suivantes, simples et naturelles, nous montrent

comment Abel accueillit la nouvelle, si peu propre à le réjouir, d'un événement qui semblait pour toujours lui fermer la carrière au profit de son ancien maître.

«J'en étais à ces mots», écrit-il en continuant sa lettre, «quand Maschmann est entré chez moi; et comme je n'avais pas reçu depuis longtemps des lettres du pays, je me suis arrêté pour lui demander s’il n'avait pas quelque chose pour moi; car c’est lui qui m'apporte toujours ma correspondance; mais il n’y avait rien. (était lui au contraire qui avait reçu une lettre, et entre autres nouvelles il m'a raconté que toi, mon ami, tu es nommé lecteur à la place de Rasmussen. Reçois mes plus sincères félicitations, et sois très certain qu'aucun de tes amis ne s’en réjouit plus que moi. Tu peux bien croire que j'ai souvent souhaité un changement dans ta situation ; car rester maitre dans une école, c’eût été horrible pour quelqu'un qui s'intéresse si vivement à sa science.

» Et maintenant tu vas l’occuper sérieusement de te choisir une bien-aimée, n’est-ce pas? »

Abel — après avoir envoyé des salulations à ses amis — reprend son exemple commencé. Cet exemple est d’ailleurs remarquable en ce qu'il a été particulièrement signalé (par Dirichlet) comme un témoignage de la finesse d'esprit de son auteur.

La lettre se termine par ces mots : «Je désirerais bien être à la maison; car je m'ennuie terriblement. Écris-moi enfin une longue lettre sur toute espèce de choses. Dépêche-toi vite, aussitôt ma lettre reçue. — Demain j'irai au théâtre voir la Belle Meunière.

Adieu, salue mes connaissances. Ton ami » N.-F. ABEL. »

La lettre suivante à Me Hansteen est écrite du même jour qu'il envoya sa lettre de felicitation à Holmboe. Cest un petit billet, évidemment inséré dans une autre lettre, occupant la moitié d’une page in-oclavo, et écrit en long et en travers.

«Je vous suis tellement attaché, chère M°° Hansteen, que Je ne puis me dispenser de vous envoyer au moins quelques courtes

LE PHILOSOPHE HEGEL. 61 lignes. Mais aussi soyez bonne pour moi. Je crains tellement que vous ayez cessé de l'être, car je n'ai encore reçu aucune nouvelle de vous, et je serais si heureux d'en recevoir! Cependant j'ai bon espoir; car ma bien-aimée m'a écrit que vous aviez l'intention de m'honorer d'une petite lettre. J'ai aussi une autre raison d'espérer : j'ai rêvé cette nuit que j'avais reçu une lettre de vous, et il m'est impossible de ne pas croire que mon rêve ne se réalise pas; il me semble que j'étais si content !

» Hier j'ai vu la favorite de votre mari, Me Seidler, dans la Belle Meunière, et elle était vraiment charmante. — Quand vous écrirez à votre sœur, Me Frederichsen, n'oubliez pas de la saluer de ma part. J’ai longtemps eu l'intention de lui écrire, car elle me l'avait permis; mais je ne sais trop si J'oserai le faire. — Elle est un peu difficile, et je me considère en vérité comme un grand lourdaud (1). N'oubliez pas non plus de saluer votre mère ainsi que M" Rosenstand. — Il me tarde beaucoup d'avoir des nouvelles de Norvège. Imaginez-vous que je n’ai pas reçu de réponse de ma bien-aimée à mes deux dernières lettres ; aujourd'hui j'en écris une troisième. Je suis vraiment un peu inquiet, mais Je rejette encore la faute sur la poste. — Aux fêtes de Noël je suis allé au bal chez le conseiller intime Crelle; mais je n'ai pas osé danser, bien que je fusse élégamment mis comme je ne l'avais jamais été. Me voyez-vous tout neuf de la tête aux pieds, avec un double gilet, un col empesé et des lunettes? Vous devez trouver que je commence à suivre les avis de votre sœur; J'espère être complet quand j'arriverai à Paris. Je voudrais bien y être allé et être de retour au pays! C'est pourtant si singulier de se trouver au milieu d'étrangers! Dieu sait comment je pourrai y tenir, lorsque je me trouverai séparé de mes compatriotes! Cela aura lieu au commencement du printemps. — Saluez enfin Charite bien cordialement, ainsi que ma sœur et mon frère. Jai écrit à celui-ci il y a trois semaines par l'intermédiaire de ma bien-aimée. Il doit avoir reçu ma lettre. Je lui ai fait mes

(1) En stor Trompeter.

meilleures exhortations. Je veux espérer que tout ira pour le mieux. Il y a en lui un fond de bon naturel; mais il a honte. — En cela je lui ai bien ressemblé, mais je ne suis pas si roide.

» Adieu, chère madame, et deux petits mots de réponse, ou Je

n'oserai plus vous écrire.

» Votre » N. ABEL. »

Le post-scriptum suivant est écrit en travers sur la première page :

«Dans ma lettre au professeur, Dieu sait que c’est bien involontairement, j'ai peut-être employé des expressions qui peuvent lui avoir déplu. Soyez mon avocat dans cette affaire, et excusez-moi le mieux que vous pourrez. Portez-vous bien et saluez Charite. »

Par un singulier effet du hasard, Abel, avec ses deux compagnons de voyage, était venu se loger dans la maison même habitée par Hegel. Son adresse était Kupfergraben, n° 4, dans le voisinage de la Sprée. Au-dessous d'eux, d’après les récits, était un débit de bière; à l'étage supérieur résidait le philosophe allemand. Cependant Abel lui-même ne dit rien de cette coïncidence dans ses lettres à Hansteen ou à Holmboe.

Les deux philosophes menaient là côte à côte, chacun dans sa direction spéciale, leur existence laborieuse : Abel tantôt lisant sans interruption et en masse les gros in-quarto qu’il était allé chercher dans les bibliothèques, et y découvrant des vices de déduction, d’autres fois, plongé dans ses méditations ou occupé sans relâche à les rédiger. Au-dessus de lui, un autre monde de pensées, construisant de vastes et obscurs systèmes, mais probablement n’ayant aucun soupçon que dans la même maison habitait un génie de la force du sien.

C'était à ce moment, d’après le récit de Boeck, qu’Abel se voyait arrêté tout à coup dans ses recherches — pendant ou peu de temps avant l'impression d’un de ses Mémoires pour le Journal. Une difficulté insoluble s'était rencontrée sur son chemin et le

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