LE PHILOSOPHE HEGEL
mettait au désespoir. Il est assez probable que c'était la lacune existant dans la démonstration de son mémoire sur léquation du 2° degré, et dont il venait de s'apercevoir tardivement. Peutètre s'était-il encore trompé, et il ne restait plus de son édifice qu'un château en l'air !
Une nuit où il s'était mis au lit agité et incapable de dormir, toujours, toujours pensant, il lui vient tout à coup une idée : c'était le mot de l'énigme. Dans le transport de sa Joie, il alla réveiller Boeck, qui dormait tranquillement, pour lui raconter son heureuse découverte nocturne. Toutefois il ne voulut pas suivre l'avis judicieux de son camarade, d'allumer une bougie pour coucher sur le papier la découverte qui venait le tirer de peine.
Ce qui confirme encore davantage notre conjecture au sujet de la difficulté, cause de l’effroi d’Abel, ce n'est pas seulement l'indication de Boeck, désignant cette direction, mais surtout la circonstance que le mémoire en question est le second dans l’ordre des travaux publiés à cette époque, tandis que ceux qui le précèdent et qui le suivent immédiatement ne semblent pas contenir de passages assez scabreux pour avoir arrêté si longtemps un Abel.
Il n'était pourtant pas absorbé exclusivement par ses méditations mathématiques et ses profondes études. Dans la colonie on s'égayait aussi par des causeries et des discussions. Tank étant venu pour manger, à la mode de Norvège, les crêpes de Noël (1) avec ses compatriotes présents à Berlin, les discussions prirent bientôt une tournure plus élevée et plus philosophique. Tank, assis sur un tabouret au milieu de l’appartement, développait des idées sur la philosophie naturelle qui lui avaient été sans doute inspirées par Steffens, auprès duquel il avait été les chercher à Breslau, et chez qui il était logé dans ce moment. Abel se promène autour de lui, souriant, mais silencieux. Bientôt il entreprend l’orateur, en le serrant de près par son inexorable logique, et le forçant à se retirer dans ses retranchements de plus
(!) Bouillie de gruau.
en plus étroits. — A l'étage au-dessus, le grand philosophe est assis, méditant.
Parfois cependant l'entretien devenait assez vif et assez bruyant pour gêner un peu le voisin d'en haut, qui envoya prendre des informations par sa femme de service. Il s’imaginait que les joyeux sauvages qui habitaient juste au-dessous de lui se prenaient aux cheveux. Un jour que le tapage était trop violent, il demanda à l’hôtesse quelle espèce de gens c’étaient qui logeaient au-dessous de lui. « Des étudiants danois », lui répondit-on. «Des Danois, non! des ours de Russie (!)! » répliqua le sage hors de ses gonds.
Souvent Abel était d'humeur triste, bien qu’il cherchât à le dissimuler, nous dit Boeck, par une gaieté affectée et par un extérieur indifférent. Peu de personnes étaient pleinement admises à sa confidence, et dans la manifestation de son véritable caractère, il se montrait extrêmement réservé; ceux qui l’approchaient de plus près le connaissaient ou le jugeaient mal. Bien que son voyage à l'étranger fût pour lui une grande distraction, et qu'il se trouvât, à Berlin, très satisfait de l'accueil aussi agréable que profitable qu’il recevait chez Crelle, il n’en éprouvait pas moins de fréquents et violents accès d’une sombre mélancolie.
Il restait parfois des journées entières immobile et silencieux, triste et inactif. Quand on lui demandait ce qui lui manquait et s'il était malade, il répondait seulement : «Je suis sombre »..
Déjà, peu de temps après son arrivée à Berlin, on avait été informé dans la colonie que Rasmussen serait nommé caissier publie, et qu’il en résulterait une vacance des fonctions qu'il allait quitter. Naturellement, on s’intéressait pour Abel. Cependant Abel lui-même trouvait convenable et naturel que Holmboe passât avant lui. D’après une phrase d’une lettre d’Abel à Hansteen,
(!) Nicht Dänen; es sind russische Bären!
TRISTES PENSÉES. 65 sur laquelle nous reviendrons plus tard, on peut du reste conclure que, dans la correspondance entre Boeck et ce dernier, il y a eu aussi sur ce sujet quelques mots échangés, dont le contenu, après un intervalle de tant d'années n'a pu laisser aucun souvenir précis.
Rarement, est-il dit dans les réflexions de Boeck dont nous avons déjà parlé (!), rarement Abel paraissait avoir une lueur d'espoir qu'on lui assurerait une position suffisante ; le plus souvent toutes les représentations qu’on lui faisait ne parvenaient pas à le ramener à la gaieté. À sa table de travail il cherchait l'oubli de ses pensées sur l'avenir; ensuite il se levait de bonne humeur et l'esprit content. La satisfaction d'avoir mis au net telle ou telle proposition sur laquelle il avait travaillé, lui faisait oublier pendant quelques instants le monde extérieur : il était parfaitement heureux.
Nous avons vu dans quelles conditions de gêne, il avait grandi et accompli ses études universitaires; au commencement de sa vie d'étudiant, il n'avait subsisté que par la bonté et la compassion d'autrui. Après la mort de son père, sa famille s'était dispersée ; sa sœur Elisabeth avait été recueillie dans la maison du conseiller d'état Treschow, et auprès de cette excellente famille elle se trouvait bien sous tous les rapports.
Mais quant à sa mère et à ses frères, aussitôt qu'il fut en état de se suffire à lui-même, il eut, avec ses minces ressources, sinon à les entretenir, du moins à leur venir en aide dans leur malheureuse position. Il n’y a donc pas lieu de s'étonner qu’il ait contracté avec plusieurs amis des obligations et des dettes, surtout avec l'infatigable générosité de Holmboe et l'affection maternelle de M° Hansteen.
L'époque où nous sommes a été certainement un de ces courts instants de bonheur relatif, et l'on n'entend plus pour le moment de plaintes directes; on saisit seulement un reste d'impressions du temps passé, qui se font jour dans ses lettres à ses plus
(1) Note til Holmboes Nckrolog.
intimes amis. Mais dans la position difficile où il pouvait se retrouver encore, à son retour dans son pays, ce pelit pays pauvre et nouvellement ouvert à la culture intellectuelle, où il n'y avait pas de place pour ses plans à haute portée et pour ses mathématiques transcendantales, ce soulagement, d'un instant peut-être, ne pouvait lui permettre d'écarter de son esprit les préoccupations de l'avenir.
Un motif qui ne contribuait pas peu à provoquer ces accès de tristesse, c'est qu'il était fiancé depuis 1824, année de son départ de Christiania. C'était nous l'avons dit, à une demoiselle danoise, Christine Kemp, qu’il avait lié son avenir incertain, et il lui était attaché, d’après ce que nous apprend Boeck, par une tendresse plus vive qu'il ne voulait le faire paraître devant la plupart de ses connaissances.
Pour se préparer un avenir plus tranquille, — en admettant toutefois que cela fût réellement compatible avec la tendance abstraite de son esprit et son puissant amour de l'étude, avec les promesses de son passé, avec son ensemble d’idées profondes et de plans pour l'avenir, — on ne devait pas non plus s’attendre à voir Abel se résoudre sans de violents combats à devenir infidèle à sa vocation. Jamais maintenant, malgré la misère et le besoin, il n'aurait pu abandonner entièrement la science pour laquelle il était créé et mis au monde, et renoncer à la passion qui avait pénétré dans toutes les profondeurs de son être.
Après une jeunesse passée dans l'extrême misère, il avait maintenant en perspective une vie de privations, pour lui et pour celle à qui, dans les illusions trompeuses de la jeunesse, il avait enchaîné sa destinée. Personne n'avait une juste idée de ce qu'il était et de ce qu’il pouvait créer. Peu de gens s’intéressaient à lui. Tout ce qu’il avait conçu et exécuté de grand trouvait à peine une petite place.
Comment alors pourrait-il produire son œuvre dans le monde, si pas une main ne se tend pour l'aider?