‹ Niels-Henrik AbelChapitre 22 sur 60 · ABEL ET GAUSS · texte numérisé non relu

ABEL ET GAUSS

que «c'était certainement un grand génie ». En ce qui touche Cauchy, pour qui il nourrissait une semblable animosité, il lui adresse au fond le compliment le plus flatteur, dans cette phrase caractéristique : «C'est lui qui entend comment on doit traiter les mathématiques. »

A l’égard de ceux pour loscnels il était personnellement mal disposé, jamais — à quelques critiques près, lancées en passant contre le fanatisme dont Gauss était l'objet — il n’a prononcé aucune parole tendant à rabaisser leurs mérites. Au contraire, toutes les fois qu'il exprime son opinion d'une manière précise, c'est toujours en termes élogieux, quelque naturel qu'il puisse être, dans de telles circonstances, de tendre à déprécier leurs talents comme mathématiciens. Il n'est pas un penseur, consacrant sa vie à la recherche de la vérité, et que le pouvoir de celle-ci trouve insensible, de quelque source qu’elle vienne; et il n'échappera pas à l'obligation de payer un certain tribut d'admiralion à la vérité aussi bien qu’à celui qui consacre une vie de labeur à la mettre en lumière. Malgré ce qui s’est passé entre eux, il est certain qu'Abel n’a jamais refusé, — à contre-cœur, si l’on veut, mais, comme nous l'avons dit, avec sincérité, — de rendre à Gauss l'honneur qui lui était dû. Mais il n’en est résulté aucune liaison personnelle.

Bien moins encore, cela va sans dire, se laissa-t-il entrainer avec ces troupes d’admirateurs par mode, pour lesquels la puissance d'attraction n'est pas tant la jouissance intellectuelle que fait éprouver un progrès nouvellement conquis, que l'éloignement, l'obscurité mystique avec le bruit croissant de la renommée. Cette adoration facile de l'imagination était certainement odieuse aux yeux d'Abel et le devenait d'autant plus qu'il s'agissait de Gauss; il ne pouvait pas non plus considérer la chose au point de vue patriotique, comme un étudiant allemand. L’idolätrie (!) dont le grand géomètre de Gôttingue était devenu l’objet parmi «les Jeunes mathématiciens de Berlin » et en général dans

(2) Vergôtterung.

«toute l'Allemagne », devait donc trouver dans Abel un témoin rien moins que sympathique.

Malgré la modestie qui se montre à un degré si remarquable dans les paroles d'Abel, il n°y avait cependant aucune raison de croire, à la hauteur qu'il avait déjà atteinte (avant que ses contemporains lui eussent rendu justice), qu'il se fût senti écrasé dans une mesure quelconque même par les hommes qui tenaient le premier rang dans la science. Sur son terrain spécial, il marchait certainement en tête des chercheurs de son époque, et personne ne le devançait; comme penseur, il était leur égal. Étant lui aussi du petit nombre des élus, et comprenant par lui-même en quoi consistait la grandeur du génie chez un Lagrange, un Laplace, un Cauchy et leurs pareils, et non moins chez un Gauss — ce prince des mathématiciens, comme on l’a surnommé, peut-être sans injustice, — il estimait nécessairement très haut, comme nous le savons aussi, leur œuvre glorieuse. Mais on ne le voit jamais, par des éloges exagérés, inconvenants et compromettant sa dignité, se prosterner, comme un esprit subalterne, devant ceux que la science reconnaissait depuis longtemps pour ses chefs.

Il n’admet pas non plus que qui que ce soit, pas même Gauss, puisse se considérer comme étant lui seul «un abrégé de toute excellence mathématique. » La somme de talent comme savant ef inventeur, comme vulgarisateur et professeur, qui peut donner à un seul homme un rang plus élevé quant à l’ensemble, n’entraine en aucune manière sa supériorité dans chacune des branches en particulier.

D'un autre côté cependant Abel, dans ses relations avec ces sommités scientifiques, se trouvait oppressé. Il venait d'un pays où les conditions de la vie et du travail étaient plus simples et plus modestes. Avec son inexpérience et ses espérances légitimes, il ressentit d'autant plus le contact glacé de l'indifférence avec laquelle ces hommes regardaient son existence et l'œuvre qu'il poursuivait malgré leur inattention. Le point d'attache personnelle, si important étant donné son caractère, manquait entre lui et la

généralité des esprits voisins du sien à tant de titres; et il ne

ABEL ET GAUSS. 91 possédait pas, non plus que la faculté de les acquérir à un degré sufisant, ces qualités insinuantes qui lui auraient frayé la voie. Triste et chagrin, il se renfermait en lui-même, dans le commerce de quelques compagnons d'étude plus abordables, et dans la joyeuse vie avec ses camarades et ses amis peu exigeants.

Quand il n’était qu'un jeune étudiant, aux premiers débuts de sa carrière, n'ayant pas encore acquis le sentiment complet de sa force, il se laissait entraîner, plus vite que maintenant, à l’enthousiasme s'adressant directement à la personnalité même. Il s’attachait de toute son âme à Degen, «le plus drôle de corps que tu puisses imaginer,.…, un diable ». Bien que ce professeur n’eût pas une grande valeur comme mathématicien, c'était cependant un homme d'idées, peu claires sans doute, et par là il ne fut pas certainement sans influence sur Abel et sur son avenir. Avec cela il était toujours, ce qui l'emportait sur tout le reste aux yeux de son Jeune ami, le cordial et hospitalier Degen.

Plus tard, il parle également avec bienveillance du vieux Legendre, qui cependant l'oublia vite et pendant quelque temps cessa de le connaître ; et de même pour d’autres notabilités du temps. Mais pour les géomètres qu’il regardait comme entourés d'un double rempart d'orgueil, tels qu’un Gauss ou un Cauchy, — dont on ne pouvait approcher sans un «blocus en règle »,— pour ceux-là, avec sa nature chaude et un peu susceptible, il éprouvait de la répulsion. Avec la conscience de ce qu'il était, bien qu’on ne l’ait jamais vu, même en passant, chercher à se faire valoir, il y avait sans aucun doute en lui quelque chose qui l’excitait à l'opposition. El ce qu'il renfermait en lui-même devant tous, se faisait Jour quelquefois par une parole amère.

La société des personnes âgées, qu’il fréquentait, ne partageait pas, cela va sans dire, le gaussianisme enthousiaste de la jeunesse berlinoise. Il est rare, en effet, que la renommée croissante d’un nom vanté, lorsqu'elle dépasse les bornes, n’attire pas la contradiction. Dans la société de Crelle, il était tout naturel qu'une fois ou l'autre on soutint la seconde opinion; et

l'on disait que «sa manière d'exposer était mauvaise », ou encore qu’ «il faisait comme le renard, qui efface avec sa queue les traces de ses pas sur le sable (1). » — « Greille dit», selon Abel, « que tout ce qu'écrit Gauss n'est qu'abomination (Gräuel), car c’est si obscur qu'il est presque impossible d'y rien comprendre. »

En réalité, l’enseignement académique n'était pas le côté fort de l’éminent géomètre; ce qui dominait en lui, c'était le grand homme de science et le grand penseur. Mais pour ce qui est du reproche d’obscurité, on peut très bien le mettre sur le compte de la nouveauté des idées. Toute découverte avec laquelle on n'est pas familiarisé est obscure, avec quelque clarté qu'elle ait été inventée ou exposée. Un inventeur n’a pas non plus le temps de tout dire. Ce n’est pas d’ailleurs son affaire de divulguer de tous côtés, à l’aide des images les plus triviales, ce qu'il a créé et mis au monde; son devoir est surtout d'ouvrir la voie à de dignes successeurs qui pourront pousser plus loin ses idées et en faire une propriété plus à la portée d’une nouvelle génération.

L’accusation d’obscurité et d’abomination était donc lancée contre Gauss, — le géomètre qui a toujours poursuivi avec le plus d’ardeur et de puissance la vraie clarté. — Elle atteignait aussi, comme nous l’avons déjà vu, Abel — le représentant de la clarté naïve et translucide, — et c’est Gauss qui à porté sur lui un tel jugement. En tous cas, la tradition l’affirme.

Peut-être cependant y a-t-il ici méprise; il est possible aussi que cette accusation ait été portée mutuellement des deux côtés. Quoi qu'il en soit, il est difficile, même pour l'esprit le plus clairvoyant, de pénétrer complètement dans de nouvelles conceptions d'une plus grande profondeur, provenant d'un cercle d'idées étranger, et de les apprécier tout d’abord avec justice; car il arrive bien rarement que, sur tel ou tel point, le lecteur insuffisamment préparé ne rencontre pas dans la démonstration une lacune infran-

chissable, qui le force à ‘suspendre son jugement, ou à refuser

(1) Er macht es wie der Fuchs, der wischt mit dem Schwanze seine Spuren im Sande aus.— Citation de Häansteen à propos de la remarque rapportée dans la lettre d’Abel.

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