SÉJOUR À VIENNE
au catholicisme. Il nous a reçus fort bien et nous a invités à diner chez lui. 11 a presque oublié à parler le norvégien, mais il le comprend fort bien. Il est marié, et il a un fils adulte. Nous avons aussi été chez l'ambassadeur de Suède, et nous sommes tous invités chez lui pour demain. »
«Il se dépense d’ailleurs une quantité épouvantable d'argent», dit Abel dans un passage précédent. — Il y a en général beaucoup d'épouvantable et d'effroyable dans sa lettre de Vienne. — «Il faut demeurer dans un hôtel et cela coûte énormément cher. Et puis, ajoutez à cela qu'ici, à Vienne, il y a des occasions du diable de vivre à gogo... » — Ici des mots indéchiffrables. — «L'autre jour, j'ai observé quelqu'un qui, en commençant son repas, déboutonna ses culottes. Il s'en donna une terrible charge.
» Vienne est une grande ville, auprès de laquelle Berlin disparaît. Une foule immense dans les rues qui en partie sont étroites; rien que des maisons (à cinq, six, sept étages) et une infinité de boutiques, d'églises, ete. La plus haute tour, celle de Saint-Étienne, est l'édifice le plus élevé que j'aie jamais vu. Je demeure tout auprès. L'intérieur (c'est de celui de l'église que je parle) est magnifique, et l’on s'y tue à travailler pour le catholicisme. Ce culte a vraiment beaucoup de solennité, et il ne faut pas s’étonner que la foule y tienne beaucoup.
> Vienne a cinq théâtres, qu'il me faut visiter tous; l’un est dans la ville, les quatre autres dans les faubourgs. Parmi ceux-ci, il y en a un qui se distingue; il est situé dans le faubourg de Léopoldstadt, et l’on y a l’occasion d’y étudier les Viennoises; — on n’y joue à peu près que des pièces qui concernent la ville de Vienne, particulièrement ses habitants des classes inférieures. La foule qui le fréquente y est énorme. Ce théâtre s'appelle Beim Caspert, parce que le rôle comique a continuellement été celui d'un Schildknappe (écuyer) nommé Casperl. A présent, on voit plus souvent le fabricant de parapluies Slaberl, la classe ouvrière de Vienne en personne, un personnage extrêmement comique. d'y ai été une fois, et je me suis bien amusé. Les spectateurs sont furieusement remuants; ils applaudissent et font du tapage sans
cesse. La plupart des pièces qu'on y joue ne sont du reste qu’un tissu interminable des sujets les plus absurdes et des caricatures les plus exagérées. Mais les acteurs sont excellents.
» J'ai été aussi dans un autre théâtre, le Théâtre Impérial et Royal, qui est très grand. On y donnait une fort bonne pièce, et, comme on peut le croire, on l’a jouée extrêmement bien, Quelle jouissance délicieuse qu'un excellent théâtre! Voilà quelque chose qui nous manque tout à fait et que nous n’aurons probablement jamais. — Il est aussi fort utile d'y aller à cause de la langue. On y entend ce qu’il y a de meilleur et de plus pur. Je puis dire que ce que je sais d'allemand, je l'ai appris dans les théâtres de Berlin, car ailleurs je n’ai eu que peu d'occasions de l’entendre parler. À présent cela va assez bien, et je puis me tirer d'affaire partout sans être gêné. Je crains plus le français; cependant cela ira bien aussi, quand je serai un jour là où il faut le parler.
» Les étrangers sont ici fort observés, et on est tellement questionné que cela nous parait étrange. Keïlhau a été interrogé sur ce qu'était son père, et il a été obligé de raconter toute l'histoire de sa vie. — Pour avoir la permission de rester à Vienne, il faut présenter des garanties constatant qu'on a assez pour se soutenir. »
Quelques jours plus tard, le 20 avril, Abel continue sa lettre. I fait froid et il vente, et c’est avec beaucoup de peine qu’il peut écrire. L'écriture de cette longue lettre, rédigée à la hâte, n’est pas par conséquent facile à déchiffrer, d'autant moins qu’elle a été écrite en long et en travers, de manière que le tout forme un réseau de carreaux,
Il raconte qu'il avait dîné chez l'ambassadeur de Suède, le baron Croneberg. Il ne s’y trouvait que les trois Norvégiens, trois dames, le baron et sa femme. Ce fut un vrai diner de Vienne. On mangea énormément, surtout la belle-mère du baron, eine geborne Wienerin. «Moi, je ne manquai pas l’occasion non plus», dit Abel, « mais, à vrai dire, je n’ai nulle envie de recommencer. »