PUBLICATION DES ŒUVRES D’ABEL
un bel exemplaire lui fut transmis, accompagné d’une lettre de Holmboe, datée du 22 juillet 1840.
La publication des œuvres d’Abel allait être sous peu un fait généralement connu de tout le monde scientifique.
L'année suivante, en 1841, quinze années après la présentation du mémoire d'Abel à l’Académie de Paris, ce mémoire, exclu d’abord de la collection, fut inséré enfin dans les Mémoires des Savants étrangers. Il avait pour titre : « Mémoire sur une propriété générale d’une classe très étendue des fonctions transcendantes, par M. N. I. Abel, Norvégien; présenté à l’Académie le 930 octobre 1826. »
348 APPENDICE. — $ XHI.
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bas
Remarques finales sur le caractère et la situation de la société
d’où sortit Abel. — État de la Norvège pendant sa première - jeunesse et à son retour de l'étranger.
Pour mieux comprendre l’histoire d’Abel, il est bon de jeter un coup d'œil sur les grands changements qui s’accomplirent dans sa patrie pendant ses premières années. Nous rapporterons, en outre, quelques traits de lexistence que menaient les classes de la population au milieu desquelles il vécut dans le presbytère de son père. Ainsi nous verrons comment les événements de cetle époque, tout en modifiant le sort du pays, exercèrent une influence profonde jusqu'aux foyers des familles; si bien qu'on doit y chercher la cause complexe de bien des choses qui se passèrent alors.
Dans cette exposition, nous introduirons aussi le père d’Abel; Il prit une part, bien que peu apparente, aux événements du temps. Cet homme, qui fut l'instituteur et le précepteur de notre mathématicien, représenta avec distinction une société qui aspirait à regagner et regagna sa liberté, société éprouvée fort durement et contrainte à compter jusqu’au bout avec ses faibles ressources. Pour le futur savant, un semblable milieu compensa, dans une large mesure, quelques-uns des défauts qu'on découvrait aux institutions d'un petit pays renaissant à peine au milieu des circonstances les plus graves. L'influence puissante des premières impressions de sa jeunesse dut se manifester plus tard dans les recherches aussi sévères qu'indépendantes auxquelles il se livra.
Mais les revers de fortune qu'éprouva sa famille, eurent une action non moins profonde sur la vie du jeune Abel; d'autant plus que sa position devait déjà se ressentir péniblement des
malheurs qui avaient frappé le pays tout entier. Ces revers de fortune furent la conséquence des grands bouleversements qui agitèrent la société d'alors, mais surtout de quelques contre-coups qui se produisirent dans les contrées où était située la paroisse d'Abel père. Le désastre fut complet quand survint la mort du père, avant que le fils eût quitté les bancs de l'école.
En expliquant loules ces choses avec un peu plus de détails, nous ferons aussi voir plus clairement quels étaient les risques et périls que courait Abel en revenant dans son pays; et nous ferons sentir combien il avait raison de redouter à Berlin ces «a laideurs » qu'il rencontrerait sans doute, même dans le cas où il obtiendrait une place à l'Université.
A la fin du siècle passé, ainsi qu'au commencement du précédent (mais après une courte interruption), il y avait eu une période bien florissante dans ce pays du Nord où naquit Abel. Presque toute l'Europe était impliquée dans de grandes guerres et les Anglais dominaient sur mer. Mais l’État danois-norvégien put d'abord garder la neutralité ; et ses côtes étendues (celles de Norvège surtout) étaient admirablement situées pour une navigation profitable. Ce fut là un avantage d'autant plus grand qu'on avait, à l'époque, à pourvoir d’autres pays, fortement gênés dans leurs communications respectives. Aussi la flotte marchande s’accrut-elle considérablement, peut-être même hors de proportion avec le nombre des habitants. De plus, la Norvège, en particulier, obtint de très hauts prix pour les produits de ses forêts.
Et ce n'étaient pas seulement les habitants des districts maritimes ou des villes de la côte qui firent des bénéfices extraordinaires dans ces circonstances ; ceux des vallées, dans l'intérieur du pays, furent aussi favorisés par cette liberté de la mer, sans laquelle on ne peut presque pas vivre, encore moins parvenir à quelque aisance, dans ces régions dont une si grande partie ne saurait subvenir à sa propre subsistance.
D'autant plus grand fut le désastre, lorsqu'en 1807 (c'était
encore dans l'enfance d’Abel, l'État danois-norvégien, mal dirigé par un gouvernement absolu, sans ressources rassemblées à temps, se vit une seconde fois en guerre avec l'Angleterre, avec laquelle il avait eu un premier conflit au commencement du siècle. D'un seul coup, les Anglais s'étaient emparés de la flotte de guerre à Copenhague, et, par la suite, mille navires marchands (danois et norvégiens) furent capturés. Pour la Norvège, en particulier, les plus importantes ressources de ce pays de pêcheurs, de marins et de montagnards, furent ainsi presque perdues et même toute communicalion fut sévèrement interceptée avec le Danemark, siège du gouvernement et magasin de blé de la contrée. En même temps, éclala la guerre avec la Suède, qui occupe la partie orientale de la péninsule scandinave et dont la frontière est longée à l’ouest par la Norvège sur une grande étendue.
Dans ces temps extrêmement durs — comme à l’époque de la première guerre avec les Anglais, on dut maintes fois subvenir, dans son isolement, à ses besoins tant bien que mal, avec ce qui vous restail. Pour défendre d'immenses côtes, avec leurs îles, leurs ports et leurs villes, la flotte canonnière et le petit nombre de vaisseaux de guerre dont on disposait encore ne suflisaient pas, alors qu'on luttait contre un ennemi si puissant — sur lequel on remporia, cependant, quelques avantages en s’abritant derrière les nombreux écueils de ces parages. Encore moins put-on faire prendre la mer aux navires marchands. — On raconte, entre autres traits de cette époque et de la précédente, que le père d’Abel, le paisible pasteur, rassembla lui-même ses paroissiens, quand les Anglais menacèrent le pays, et organisa la défense de son île. Pour cette action, il fut décoré de l’ordre du Danebrog.
Des banqueroutes, la misère, et même, pour un grand nombre d'habitants, la famine, telles étaient les conséquences des événements politiques.
Les croiseurs anglais surveillaient les côles et capturaient les navires à voile qui, par de sombres et orageuses nuils, essayaient de traverser le Skagerak, afin d'aller chercher des céréales et
d'autres choses de première nécessité. Quelquefois aussi, en plein hiver, dans quelque port débarrassé de glaces, on essaya de faire de périlleux voyages en bateaux ouverts, sans oser lever la voile, de peur d'être aperçu, et, quand alors on réussissait à revenir, c'étaient deux ou trois tonneaux de blé à partager. Voilà quelle était la situation des côtes.
A l'intérieur, en maints endroits, on fut réduit à remplacer les céréales par de l'écorce, ou bien on recueillit de la mousse sur les montagnes et on la prépara de manière à la mêler à la farine. Et le sort des habitants s’aggrava encore quand, dans ces circonstances critiques, les désastres d’une ou deux années stériles vinrent plus tard s'ajouter à ceux de la guerre et de la fermeture des mers.
On avait été contraint de développer outre mesure la culture du blé. Cependant, il ne fallait pas restreindre le nombre des têtes de bétail. On dut donc, même en hiver, conduire chaque jour, pendant quelque temps les bestiaux chercher leur nourriture dans les bois, où ils vécurent des feuilles en aiguille. Mais, quand vinrent ensuite les années stériles, et que, dans les hautes terres, le blé gela, le mal redoubla, et en bien des lieux la misère alla jusqu’à la famine.
Les finances de l’État avaient été mauvaises même dans les bons temps. Maintenant l'argent n'eut presque plus de valeur. On en arriva même à de telles extrémités qu’on dut payer pour un tonneau d’orge mille écus dansk kurant, et un pareil écu devait équivaloir à + spd. Il fallut donc des sommes énormes pour les objets les plus nécessaires, surtout dans une telle monnaie; et il arriva en exécution d'anciens marchés, que le prix convenu d'une ferme se payait avec celui d’une vache.
Bien des familles furent ainsi ruinées. Les plus grands bouleversements économiques se produisirent en peu de temps, et tel qui était riche hier, n'avait plus rien aujourd'hui.
Le père d’Abel, pasteur à Findü, — une des innombrables îles de la côte Sud-Ouest de la Norvège — fut envoyé en 1803 à
Gjerrestad (1), paroisse où son propre père, récemment décédé, avait exercé le ministère avant lui. Son second fils, notre mathématicien, n’était alors qu'un enfant âgé d’un an.
La nouvelle paroisse formait un district situé auprès de la mer entre le cap Lindesnes (point le plus méridional de la Norvège) et l'entrée du fjord de Christiania. Celle paroisse, par exception à ce qui se voit dans un pays dont la population est clair-semée, confinait à la fois à plusieurs petites villes de la côte. C'étaient Krajerd, Risür, Tvedestrand et, un peu plus vers le sud, Arendal. Dans toutes ces villes, et surtout dans la dernière, s'exporlaient les produits forestiers des districts voisins, et, de plus, il s'y faisait d'importantes affaires commerciales avec un grand nombre de navires. On peut même avancer que là s'était concentrée l’activité maritime du pays.
En conséquence, pendant les premières années qui suivirent la prise de possession de la paroisse par Abel, la situation était excellente, au point de vue économique, tant pour ses paroissiens que pour lui-même. Avantageusement connu dans la contrée, il fut reçu avec beaucoup de bienveillance; et il contribua fortement pour sa part au progrès les plus divers, prenant la direction de toutes les réformes utiles : qu'il s’agit d'améliorations relatives à la vie pratique, ou bien d'écoles et de petites bibliothèques communales. Mais soudain éclata la guerre avec l'Angleterre et avec la Suède, et elle jeta partout la confusion. Aucune partie de la côte ne fut surveillée plus rigoureusement par les croiseurs anglais, que la paroisse et les rivages contigus.
Toute activité fut dès lors arrêtée dans les petites villes maritimes qui vivaient presque exclusivement du commerce; et, à part une conséquence inévilable, une stagnation semblable des affaires se produisit dans les campagnes voisines, peuplées de marins, de pilotes et de paysans, vivant tous plus ou moins des villes, où les uns cherchaient des engagements sur les navires, et où les autres écoulaient les produits de leurs bois.
(1) Ou, plus exactement, à la paroisse de Sôndeler, qui ne faisait plus partie de Gjerrestad.
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Au bout de quelque temps, le riche armateur, le marchand, le propriétaire de bois, le rentier, se virent bien des fois dans une situalion à peine meilleure que l’homme du peuple, et cependant leur argent semblait devoir leur permettre de se procurer plus aisément lous les agréments de la vie, ou du moins les moyens d'existence, alors si rares. L'État ne pouvant plus tenir ses promesses et l'argent ayant perdu presque toute sa valeur, la confusion arriva au dernier degré, et il en résulla les plus extrêmes vicissitudes de fortune pour le riche comme pour le pauvre.
Naturellement, la condition du pasteur Abel se ressentit gravement de tous ces bouleversements, de cette confusion financière, de cette cherté des vivres, de toutes les difficultés, en somme, contre lesquelles ses paroissiens avaient à lutter chaque jour : il suffisait que le temps s'écoulàt, et que le nombre de ses enfants s'accrût, pour que sa situation devint de plus en plus mauvaise.
Quand ces temps pénibles commencèrent, son fils cadet, notre futur mathématicien, était encore un enfant de cinq ans. Cet enfant ne fit donc que trop connaissance avec la gêne, dans la maison paternelle, où il resta pendant toute sa première Jeunesse, jusqu’à l’âge de treize ans, époque à laquelle il fut mis en pension à Christiania (1815); et, pendant tout ce temps, il ne vit autour de lui que dénüment et misère.
Telles furent les circonstances au milieu desquelles il reçut ses premières et plus vives impressions et dut aussi commencer à apprendre quelque chose d’une manière régulière.
On ne pouvait point songer alors à se débarrasser de ses enfants, en les plaçant à un âge encore peu avancé dans une école de la ville la plus voisine. On ne pouvait pas davantage, sans une nécessité absolue, se charger de faire vivre chez soi une personne étrangère qui remplirait dans la maison les fonctions de percepteur. Là où c'était possible, il fallait se tirer d'affaire de toute autre façon. Aussi, ce ne fut pas loin du foyer domestique qu'Abel reçut ses premières leçons. Il eut son père pour maitre.
Mais c'était un père de très haute capacité! À l'Université de
Copenhague, il avait subi ses examens avec une distinction exceplionnelle, et l'on raconte que le grand’père avait été bien fier d’un tel fils. En outre, Abel père n’était pas un homme de routine. Il pensait par lui-même. Cest ce dont témoignent les projets d'améliorations de divers ordres, dont il était toujours occupé. Nous avons mentionné déjà, comme quelque chose de bien caractéristique, qu’il voulut que, dans l’enseignement, tout fût si clair qu’on püt, en quelque sorte, le «toucher des mains ». Peut-être ce que son fils apprit à son école n’était pas conforme en tout point aux connaissances d’un élève ordinaire: il dut y avoir des lacunes dans cet enseignement. Mais si l'on admet que c’est à la vie que l'école a vraiment mission de préparer, on jugera que cet inconvénient était bien compensé par l'esprit d’une méthode visant toujours à la clarté la plus parfaite, et par des rapports journaliers avec un maître et un père semblable.
On vivait donc, alors, dans un temps où chacun faisait effort pour se soutenir, et on luttait, à cette époque cruelle, non seulement pour l'existence, mais aussi pour conserver les avantages de la civilisation et de l'ordre social.
Entre les deux pays formant le même État, une espèce de séparation avait commencé à se produire par suite de l'interruption des communications. Ce n'étaient plus que de très faibles liens qui rattachaient maintenant la Norvège, possession lointaine de la couronne danoise, au pays où siégeaient l’Université commune et le Gouvernement. Aussi, dans ces circonstances, le besoin de prendre une part plus active à sa propre destinée et à celle de son pays devait se manifester énergiquement dans tout le peuple. On allait bientôt se trouver en présence de nécessités irrésistibles.
Il ne pouvait plus être question de continuer à se rendre dans la capitale, si lointaine et séparée par la mer, pour achever ses études ou pour subir les examens d’entrée au service de l'État. Le désir d’avoir une Université propre prit en Norvège, dans ces jours de danger et d'isolement, une énergie telle qu’il fallut le satisfaire. Le résultat en fut la fondation de l'Université de
Christiania, ee l'an 1811. — Hansteen, dont nous avons déjà parlé si souvent dans ces esquisses, appartient à la première série de professeurs. Pour prendre possession de sa place, il dut alors se rendre par mer en Danemark, voyage dangereux à cause des croiseurs anglais.
Quand les longues querelles des puissances de l'Europe furent sur le point de finir, et que le jour de la justice et de la récompense approcha, le pays fut traité comme une marchandise. Il fut séparé du Danemark, mais pour être livré à la Suède, à titre de pays vassal.
Toutefois, les événements que l’on décrète à l'avance ne sont pas toujours ceux que lhistoire enregistre. Souvent il faut compter avec des facteurs que l’on n’a pas pu prévoir. Il en fut ainsi dans le cas qui nous occupe. Mais ce n’est pas le lieu d'expliquer en détail comment la balance finit par s'établir en faveur du plus faible, ni d'essayer de faire voir que ce qui se passa élait presque la seule chose possible. Nous verrons, ailleurs, qu’en réalité aucune des deux parties ne gagna ce qu'elle s'était proposé, et que l’une et l’autre durent se contenter d’une transaction. L'accord qui intervint était, du reste, très acceptable et fut heureux par la suite, en dépit des dangers qui devaient naître d’une lutte inévitable entre des intérêts majeurs et opposés.
Le pays qui devait être la proie du plus fort commença par se constituer, après s'être dégagé de ses anciens liens avec le Danemark, en royaume indépendant. Il se donna, au mois de mai 1817, une constitution libre, et choisit comme souverain un prince danois. Par bonheur pour le pays «rebelle », on était trop occupé avec la France pour pouvoir agir contre les Norvégiens. Ceux-ci gagnèrent ainsi un temps précieux, Jusqu'au mois d'août.
Cependant la situation du prince danois, héritier de la couronne de Danemark, et homme trop faible de caractère pour diriger un mouvement national si plein de péril, était trop difficile, en
présence de l'opposition des grandes puissances aliées, pour se prolonger longtemps. Il n’osa rien et se borna, pendant quinze jours, à des «parades militaires ». On n’eut de succès que là où le prince ne put tout confondre par sa présence. Enfin il céda, et renonça à sa pauvre couronne de Norvège.
Mais cela même fut une nouvelle faveur inespérée de la fortune. On ne pouvait rien faire définitivement en traitant avec un simple rebelle. IT fallait convoquer le «Storthing », l'assemblée nationale, On avait, d’ailleurs, obtenu un grand avantage en forçant le prince à se retirer. De cette façon, les choses traînèrent jusque vers la fin d'octobre. On arriva à la veille de l'hiver.
Pour la Suède (qui elle-même était épuisée par suite des luttes et des malheurs du siècle), la guerre n’était pas encore une guerre nationale, comme elle menacçait de le devenir pour la Norvège. Ce n'était jusque-là qu'une guerre essentiellement polilique, pouvant produire de grands avantages pour le pays, dont la frontière occidentale n'aurait plus d'agression à craindre et serait mise en communication avec la mer. Il n'était pas, du reste, si facile de mettre sur pied le nombre de troupes nécessaires pour conquérir le pays révolté et pour le garder en sa possession. Il y avait aussi des difficultés pour se procurer l'argent indispensable à une telle entreprise. Enfin, alors qu'on avait déjà gagné beaucoup, la position du prince royal de Suède, ancien maréchal de France, n’était pas des meilleures aux yeux des princes légitimes de l'Europe.
Il fallait donc se hâter. L'hiver approchait. Une occupation éventuelle de Christiania, avec ses dix mille habitants, n'avait pas une si grande importance, et pouvait même devenir dangereuse plus tard. Les forces norvégiennes étaient intactes, et, si l'on osait entreprendre une campagne d'hiver, le pays à défendre réunissait les avantages d’une Espagne, d’un Tyrol, d’une Russie, et mieux encore; car les Norvégiens pouvaient, de plus, former des corps se transportant partout avec une très grande rapidité.
On comprit, de part et d'autre, qu’il était bon et nécessaire de céder sur quelques points importants pour gagner et conserver
respectivement ce qui, pour le moment, était plus important encore. Quand on en fut arrivé là, la situation du Storthing fut la meilleure pendant les dernières négociations, et ce fut aussi lui qui sut le plus souvent faire accepter ce qu'il voulait, lorsqu'il fixa les conditions sans lesquelles la Norvège ne consentirait pas à s'unir à la Suède. Si nous entrons dans ces détails, c'est qu'ils ont rapport à certaines déclarations que nous allons citer et qui émanèrent du père d’Abel, dont il va être de nouveau question.
Ce fut en novembre que fut définitivement acceptée l'union, en vertu de laquelle la Norvège devait former un royaume particulier, libre et indépendant, qui «de sa libre volonté » tendait la main à la Suède, mais gardait ses institutions en tant qu'il n'était pas nécessaire de les modifier, pour les mettre en rapport avec le nouvel état de choses.
Dans les événements de cette année, le père d’Abel, pasteur d'une paroisse maritime qui avait tant souffert du blocus, ne joua aucun rôle marqué; toutefois, député à l’Assemblée nationale qui fut convoquée alors, il sut exprimer fidèlement l'opinion générale, en déclarant les conditions auxquelles il consentait, pour sa part, à l'union éventuelle.
« Nous sommes encore, » dit-il, « grâce à Dieu, un peuple libre et indépendant; et il faut agir comme tel. Ce n’est pas à la Suède, mais c’est à nous de préciser les principes conformément auxquels des libres Norvégiens appelleront les Suédois leurs frères. »
Un nouvel état de choses était maintenant fondé : les deux nations voisines, ennemies depuis plusieurs siècles, se métamorphosaient, comme le dit Abel, en «frères ».
Abel père continua à représenter ses districts à l’Assemblée nalionale. Il fut spécialement membre du premier «Storthing ordinaire », celui de l’an 1815; et comme député il s'y Joignit à l’opposition qui défendit la cause de la liberté et des intérêts nationaux, contre toutes les tentatives de fusion des deux peuples et de modification de la constitution du pays au profit du pouvoir central. |
La même année (1815), son fils Niels-Henrik Abel fut mis à l'école cathédrale de Christiania.
On s'était donc donné une constitution très libre, et on avait fondé des institutions bien conformes certainement à la nature du pays et aux besoins d’un peuple arrivé, par un développement historique, à l’état d’une pure démocratie. Néanmoins les premières années n’en devaient pas moins être critiques. On avait été soumis naguère à un gouvernement absolu, et, aux désastres de la guerre et du blocus, s'était Joint le fléau d'années stériles.
Les finances étaient donc fatalement, tout d'abord, dans un désordre très regrettable. On créa, grâce à de grands sacrifices, une banque nalionale. Quelques années après, on n'en vint pas moins à une nouvelle banqueroute. C'était la seconde dans le court intervalle qui s'était écoulé depuis le commencement du siècle. La valeur de l'argent descendit cette fois au huitième de la valeur nominale.
Il y avait donc des côtés bien sombres dans l’état social de l'époque, malgré tous les effets bons et salutaires qu'avaient produits les changements politiques. On éprouvait l'action vivifiante de la liberté; mais on ressentit également les contre-coups des terribles événements qui venaient de s'accomplir ou qui s’achevaient alors. En quelques endroits même, une plus grande indépendance contribuait à rendre plus manifestes les conséquences du mal.
Nous ne faisons pas ici allusion à des faits qui ont exercé une influence immédiate et visible sur la société en général. Nous ne parlerons que de petites choses; nous exposerons certaines altérations des mœurs qui se produisirent très fâcheusement dans la paroisse d’Abel, vers la fin de sa vie. Ces circonstances porlèrent une rude atteinte aux intérêts du pasteur et de sa famille.
Les événements avaient imposé et imposaient encore à tous les plus courageux efforts pour se tirer d'affaire. D'excellentes conséquences devaient en résulter dans l'avenir. Mais ces appels
exagérés à l’éncrgie individuelle devaient aussi produire, à côté du bien, des résultats inconnus et mauvais, c’est-à-dire des habitudes démoralisantes.
L'ivrognerie et d’autres vices se répandirent avec les soucis, la misère, l'insuffisance de la nourriture surtout, au milieu des vicissitudes extrêmes de la fortune, par suite de l'abandon et du désœuvrement. Ces maux firent même de plus rapides progrès quand la vie commença enfin à reprendre. Dans les districts les plus durement éprouvés surtout, l’état moral ne bénéficia point du nouveau régime, qui, en 1816, supprima d’anciennes entraves, augmenta brusquement la liberté dans un temps critique, et multiplia ainsi, pour les faibles, les occasions de chute.
À Gjerrestad (d'après une description de cette paroisse et de ses pasteurs), la contagion fit de grands ravages pendant les premières années qui suivirent la fondation du nouveau gouvernement de la Norvège. Le fait coïncida avec les dernières années de la vie d'Abel père. Ge réformateur, toujours zélé, toujours actif, avait même fini par se faire des ennemis dans les contrées où il avait été reçu d’abord avec tant de dévouement. Il n’en fut que très affligé, lorsqu'il se vit impuissant à combattre la démoralisation qui croissait sans cesse et qui menaçait même son foyer.
Le nouveau régime avait, en effet, supprimé certains privilèges du temps de la domination absolue, et l’on avait commis la grande imprudence de lâcher soudainement tous les freins. A la campagne, chacun put maintenant utiliser le produit de ses terres comme il le jugeait le plus avantageux pour lui, et, bientôt, l'eau-de-vie du fermier ou de l'habitant d'une simple cabane devint une valeur d'échange. Le dimanche, quand les paroissiens se rassemblaient pour entendre le sermon de leur pasteur, celui-ci put voir de ses yeux ses propres domestiques marchandant la funeste liqueur devant les portes mêmes de son église.
Ces faits déplorables, de grands embarras financiers — qu'augmenta, dans ces moments pénibles, l'accroissement que prit sa famille par la survenance d’un grand nombre d'enfants, — des
chagrins, enfin, nés de certaines circonstances domestiques, finirent par miner la santé d’Abel, et tellement qu’il mourut de douleur. Dans un poème composé à l’occasion de sa mort, on fait remarquer que sa vie est une preuve de la grande instabilité de la fortune.
Cest en 1820 que cet événement se produisit, c’est-à-dire alors que le second fils, Niels-Henrick, absent de la maison de son père, n'avait pas quitté l’école de Christiania et n’était pas encore étudiant. Du coup, toute la famille, si nombreuse, composée de la mère, de six fils et d’une fille — un des enfants était même idiot — tomba dans la plus profonde détresse et fut dispersée.
La situation du pays avait changé par l'union des Norvégiens avec un peuple très rapproché d'eux par une commune origine, mais beaucoup plus nombreux et doté d'institutions toutes différentes. D'un côté, un «peuple de paysans», de l’autre, une nation ayant une aristocratie puissante, portant des noms célèbres. Comme roi futur, devant hériter des deux couronnes, on avait un ancien républicain, un glorieux maréchal de France. Mais les intérêts des deux nations étant opposés sur bien des points, on devait, dans le petit pays, être bien en garde contre d’anciens désirs, incomplètement satisfaits, qu'on entretenait de l’autre côté de la frontière. L’on avait à soutenir en même temps une lutte de plus en plus vive contre une réaction très hostile aux nouvelles institutions démocratiques, réaction partant de haut et encouragée par toute l'Europe réactionnaire.
Toutefois, ce n’était pas là tout ce qu’il y avait de plus grave dans la silualion, bien qu’on fût obligé de céder sur certains points. Le danger de perdre, en temps de paix et petit à petit, ce qu'on avait tout récemment sauvé avec tant de peine, dans les temps les plus difficiles, ce danger, toujours imminent, maintint mieux que toute autre considération l’union de toutes les forces indépendantes du pays. L'esprit de liberté, source de tant
de bonnes et grandes choses, en fut constamment tenu en haleine (!).
Mais ce qui était plus inquiétant — du moins pour un avenir immédiat — ce fut que les finances, dont l’État n’était déjà que trop précaire, furent soudainement compromises de la manière la plus grave. On contraignit, en effet, l'État norvégien à se charger d'une part de la dette du Danemark. Cela se passa en 1821.
Un semblable état de choses ne promettait rien de bon, évidemment, pour l'avenir prochain de la nouvelle Université, ni pour celui d’un jeune savant qui se livrerait à des études très élevées sans aucun rapport immédiat avec les besoins de la vie de tous les jours. Et cependant, c'était le moment où un Abel allait entrer en scène. Il avait bien encore à passer quelques mois à l'école cathédrale; mais, avec toute la fougue de la jeunesse, il s'était déjà jeté dans de grandes entreprises scientifiques. Il
(1) I régnait alors dans le pays une sorte d'enthousiasme permanent, qui s’était emparé même des gens aisés et des fonctionnaires publics. C’est avec ceux-ci en tête qu’on s’opposa résolument aux propositions du roi faites en vue de refondre complètement «l’œuvre d’Eidsvold ». En cherchant imprudemment à intimider la nation par des démonstrations militaires devant Christiania, et en défendant de célébrer l’anniversaire du « jour de la liberté », le gouvernement n’arriva qu’à exciter davantage un sentiment romanesque, qui, autrement, se serait rapidement éteint au milieu des préoccupations de la vie pratique.
C’est lorsqu'on lutte en commun pour la liberté et pour l'indépendance nationale, qu’on possède le mieux ces nobles biens. En ce sens, il y avait une certaine vérité dans les vers hyperboliques qu’on chantait en chœur: « L'oiseau dans les bois et le flot de la mer du Nord ne sont pas plus libres que l’homme de la Norvège. » On était oublié du grand monde du dehors, considéré par lui comme des barbares Lapons, ou, plus généralement encore, confondu avec les frères de l’autre côté de cette montagne que les géographes ont imaginée sous le nom de « Kjôlen »; on avait, en outre, à veiller sans cesse à une nationalité menacée; on n’en était que plus fier d'appartenir à sa nation, comme le montre bien le fait d’Abel, faisant suivre son nom du titre de « Norvégien », dans son mémoire à l’Institut.
Il se peut qu’il y eût quelque chose de naïf dans les conceptions et les sentiments de cette époque de trouble. Il n’en est pas moins sûr qu’il en résulta d’excellentes choses, que les progrès les plus louables et les plus marqués furent faits dans tous les sens — même en art, en littérature et en science — par un petit peuple, qui ne comptait alors que 800,000 habitants, et qui vivait dans un pays désolé.
s'occupait, depuis longtemps sans doute, du très haut problème de la résolution des équations du cinquième degré; car, justement alors, il recevait, par Hansteen, la réponse de Degen, et il venait de découvrir la faute qu'il avait commise dans la chaîne de ses raisonnements. Get échec, qu'il subissait dans une situation si désolante, ne devait pas cependant l'arrêter dans la voie des recherches abstraites; cet échec eut pour tout effet de lui permettre de reprendre le problème à un point de vue nouveau. Bien plus, Abel s’enfonça de plus en plus dans des études si périlleuses. La même lettre lui apportait, en effet, les premières indications et exhortations qui devaient le conduire avant peu à soumettre les fonctions elliptiques de Legendre à une étude approfondie.
Au mois de juillet de la même année (1821), l'année, par conséquent, de la mort de son père, il devint étudiant — mais après un examen très médiocre, qui ne lui servit pas de recommandation pour l'avenir.
L'époque n'était pas, d'ailleurs, favorable à l'augmentation rapide du nombre des chaires, surtout de celles qui seraient réservées aux plus hauts enseignements de l’Université. Quelque précieuse que dût être cette institution à une nation qui longtemps avait lutté en vain pour l'obtenir, il fallait attendre. Il y avait à satisfaire des besoins plus impérieux pour le pays que ne l’étaient les progrès de la plus haute analyse.
Dans une Université organisée sur un pied modeste, fondée dans un temps de misère et de dangers, et n'ayant pas encore plus de dix ans d'existence, si Abel voulait persévérer dans sa voie, il fallait qu'il le fit par passion, sans poursuivre d'autre récompense de ses efforts que la découverte même de la vérité.
L'occasion pouvait se présenter sans doute — vraisemblablement après une longue série d'années — d'obtenir une place vacante de professeur de mathématiques à l'Université. Gela arriva même, en fait, beaucoup plus tôt qu’on n’aurait pu s’y attendre, par suite de la retraite de Rasmussen. Mais alors ce dont on devait se préoccuper en première ligne n'était pas de nommer un homme de grande érudition ou de mérite scientifique exceptionnel.
Naturellement, comme partout, on eût aimé à attacher à l'Université de Ghristiania des savants de cet ordre, distingués comme professeurs. Mais le besoin le plus pressant était d'avoir, dans les chaires, des hommes possédant de bonnes et solides connaissances, avec ou sans facultés brillantes, mais sachant communiquer les principes essentiels, et faire en sorte qu'ils fussent soigneusement cultivés par leurs propres élèves. On devait donc avoir quelque défiance des étudiants médiocres et des spécialistes, des personnes qui, comme Abel, ne pouvaient se prévaloir d’une série complète de bons examens. Les chefs de l’Université, les hommes érudits, auxquels on confiait l'importante mission d’imprimer une direction déterminée à l’enseignement supérieur du pays, recherchaient, en principe, une plus haute instruction générale et des connaissances classiques plus complètes.
Aucune préoccupation étrangère ne devait donc troubler Abel dans ses recherches pour découvrir le vrai. Il n’avait pas même le moindre espoir qu'elles lui servissent à arriver à une position dans l'Université. En cas de vacance d’une chaire, c'était plutôt son maître Holmboe, qui avait la chance d’être nommé. Aussi Abel était-il plus libre que personne, tant que les circonstances devaient lui permettre de continuer des études qu'il lui eût été si dur d'abandonner avant d’avoir résolu les grands problèmes qu'il méditait. Et cette liberté, si étendue, multipliait en proportion, pour un chercheur très instruit, sincère, indépendant, sans préjugés et sans crainte, les chances de rencontrer sur sa voie quelques profonds secrets de la nature.
S'il fut privé de certains avantages dont jouirent à un plus haut degré des collègues qui étudièrent et préparèrent leurs examens dans des Universités étrangères et plus savantes, il en eut amplement d’autres en compensation. Et ceux-ci, pour un investigateur doué de ses hautes et rares facultés, durent avoir sans doute une bien plus grande valeur. Il ne s’attarda point et ne se gâta pas plus ou moins l'esprit, dans ces études trainantes par lesquelles on prépare une longue série d'examens, conquiert ensuile un savant doctorat et finit par emporter une chaire sur
ses concurrents, grâce à des communications minutieuses. Ces épreuves sont nécessaires, dans les circonstances courantes, pour contrôler les capacités et procéder à de bons choix; mais, dans bien des cas, elles arrêtent les meilleurs. Pour Abel, il n'eut pas à étudier, surtout, ses examinateurs, leurs spécialités et aussi leurs faiblesses; à accommoder ses investigations, ses plans de recherches nouvelles aux exigences ni aux désirs d'autrui; à se précipiter sur la première petite lacune transcendantale qu'il pourrait découvrir ou qui lui serait montrée dans telle ou telle œuvre à la mode, ou encore dans l’ensemble des ouvrages de valeur moyenne qui traitent d’un certain ordre de questions.
Dans des conditions toutes simples et toutes naturelles, en quelque sorte, il lut de bons auteurs, les meilleurs qu’on puisse trouver. Bientôt après, un peu étourdiment peut-être, il s’attacha à de grands et vastes problèmes, qu'il s’agit d’abord de circonscrire. Mais, en les traitant, il déploya cette sobriété qu'il admirait dans les œuvres des maitres, et qu’il avait vue, on peut le dire, pratiquée journellement autour de lui par ceux avec lesquels il avait vécu péniblement depuis sa naissance.
Nous avons essayé de décrire les états successifs que la Norvège traversa pendant la première jeunesse d’Abel, et jusqu'à l’époque où il quitta l’école. Nous avons aussi fait connaître quel fut le triste sort de sa famille.
Dans la suite, soutenu par quelques professeurs d'abord, et plus tard par l'État lui-même, malgré tous les besoins publics auxquels il fallait faire face, il continua les études abstraites qu'il avait entreprises, sur une si vaste échelle avant même d'être admis à l'Université. Il obtint ensuite du Gouvernement une bourse, pour faire un voyage d’études de deux ans à l'étranger. Puis, il retourna dans sa patrie et près de ses pauvres parents. Son relour eut lieu au mois de mai 1827, par conséquent, six ans après qu'il eut commencé ses études universitaires.
Mais il revint très endetté, avec une réputation encore modeste,