CARACTÈRE D’ABEL
mune ; mais un teint pâle, sans fraicheur et sans éclat, ternissait un peu l'agrément de sa figure. On était frappé de la conformation particulière de la tête avec son ovale saillant; le crâne fortement développé semblait témoigner d’une intelligence extraordinaire, Sur son front haut et large, caché en partie par ses chevéux tombants, régnait une expression médilative. Un sentiment de bienveillance était empreint sur son visage.
L'aspect général de Niels Abel n'avait rien de remarquable. D'une taille moÿenne, d'une eéomplexion délicate, simple et négligé dans sa toilétte, c’est seulement en pénétrant dans son intimité qu'on pouvait l'apprécier à sa juste valeur. Mais, malgré tel ou tel détail choquant, surtout dans ses jeunes années, sa personne n'en était pas moins, en somme, très sympathique.
Dans la société de ses amis — quand il ne s’enférmait pas toute la journée dans sa chambre pour travailler solitairement, — surtout de ceux qui ne faisaient pas immédiatement partie du cercle qu'il fréquentait d'habitude, il se montrait gai et'enjoué, bien que par tempérament il fût plutôt mélancolique. Souvent sa gaieté n’était pas l'expression fidèle de l’état de son esprit; peu de gens pouvaient pénétrer dans sa confidence. Il était très aimé de ses camarades, ainsi que des personnes plus âgées qui s'intéressaient à lui. Avec les premiers, il y avait certainement de temps en temps des étourderies commises; mais son amabilité était proclamée de toutes parts avec une rare unanimité. Il se faisait des amis partout, et rien que des amis.
Pauvre comme il l'était — son père étant mort et sa mère restant dans la gêne, — n'ayant pour parvenir que l'appui de ses concitoyens, et dépendant de la générosité d'autrui, il lui était impossible de se maintenir dans toutes les occasions au niveau de ses camarades plus favorisés de la fortune. Ses vêtements étaient vieux et négligés, et il ne prenait pas non plus beaucoup de soin de ce qui tenait à l'extérieur. De tout ce qui se rapportait au cérémonial il faisait généralement peu de cas, absorbé qu'il était par ses méditations.
Une certaine négligence s’élait emparée de lui, non seulement
en ce qui concernait le soin de sa personne, mais aussi, surtout à l’origine, dans ses communications écrites. Son style était facile et animé, sa façon de s'exprimer, lorsqu'il se trouvait en dehors des frontières des mathématiques, était parfois abondante et folâtre, parfois brusque, souvent, au contraire, juste et frappante à un haut degré.
La ponctuation n'était pas précisément son côté brillant; il usait des virgules avec une grande parcimonie, « pas du tout » même, a-t-on dit de lui en plaisantant; sans règle et non sans effet, il introduit çà et là un gros point et virgule. Avec lous ces défauts, il possédait cependant beaucoup des qualités qui font l'écrivain distingué, et quelques-uns de ses derniers travaux, dont il a aussi soigné convenablement la forme, pourraient, même au point de vue du style, être considérés comme classiques.
Skrædder-Niels (1) était le surnom qu'il portait parmi ses joyeux camarades, et ce fut aux grands éclats de rire de l'auditoire que fut accueillie la nouvelle, donnée comme sérieuse (à une époque postérieure à celle qui nous occupe), qu'Abel à Paris s'était promené en gants glacés. |
Le soir on pouvait parfois le rencontrer à l’Asile, où se réunissaient plusieurs jeunes gens, campés autour d'une longue table, économiquement éclairée par quelques chandelles. Là on fumait, on buvait sa bouteille de bière, le tout frugalement, sans aucune autre espèce de consommation. Chacun trouvait sa part de tabac dans un cornet, sur une tasse à thé, et l'on passait le temps à raconter ses prouesses et celles des autres. Abel était là le joyeux narrateur autour duquel on aimait à se grouper; mais bien souvent aussi il servait de cible à la gaieté des autres, surtout lorsqu'il fut fiancé et seul revêtu de cette dignité parmi les hôtes de l’Asile. On ne songeait plus à lui comme mathématicien, ou même on le connaissait à peine en cette qualité.
Abel prenait souvent part aux divertissements de la jeunesse, qui à cette époque pouvaient, sans faire scandale, aller beaucoup
(1) Nicolas-le-Tailleur.