CARACTÈRE D’ABEL
plus loin que de notre temps. Naturellement il n'oublie pas de raconter, en décrivant à Copenhague le jubilé du Regentsen, que l’on y a bu vaillamment huit cents bouteilles de vin! A la tasle des cartes, là haut dans les galetas d'étudiants, occupé avec ardeur bien avant dans la nuit, — en costume léger, la chandelle à moitié brûlée dans le cou de la bouteille, — on n'aimait pas à le charger de faire les comptes; il se trompait dans ses opérations, et on le destituait alors de ses fonctions. Néanmoins, dans ses carnets de calculs, employés parfois à un autre usage, il y a des indications montrant qu'il a lui-même aussi exercé la présidence, et « Soliman Il», qui sy trouve souvent désigné, d’une manière à faire penser qu'Abel a dû en telle ou telle occasion interrompre ses grands travaux, est sans doute le nom de guerre d’un de ses compagnons de plaisir.
Mais s’il y avait des effervescences et des irrégularités de jeunesse dans la vie d’Abel — la nuit qui précéda sa déconfiture en astronomie, il l'avait passée, dit-on, dans un pique-nique, — s'il s'était bravement tenu à la hauteur de ses compagnons, les bruits qui ont couru d'autre part ont été fortement exagérés. «Il se faisait toujours pire qu’il n'était réellement», et sa gaieté n’était bien souvent qu'une apparence. Les témoignages fréquents et la concordance de tant de récits venant d'hommes qui se rapprochaient de lui par la similitude du caractère et qui ne lui imposaient qu'une légère contrainte, démontrent toutes les exagérations des traditions orales, auxquelles on se laisse entraîner si facilement, quand il s'agit de personnes qui ont acquis une célébrité et dont tout le monde parle, sans que la multitude puisse comprendre en quoi consiste leur grandeur. L’énorme travail de méditation du futur inventeur, sans trève ni repos, bien différent de l'action assidue et tranquille de l'énergique, mais vulgaire ouvrier, exige impérieusement une détente; et il n’y a pas sujet d’étonnement ni de blâme sévère, si dans ces temps moins rigides il a pu se produire quelques infractions à la régularité.
Comme ça été bien souvent le cas de ces hommes extraordinaires, qui poursuivent, en luttant contre des difficultés inouïes,
les profondes et puissantes idées que leur vocation, souvent aux dépens de leur bonheur, les pousse à dévoiler et à produire dans le monde, souvent il faisait du jour la nuit et de la nuit le jour. Tantôt travaillant outre mesure pendant les heures de la nuit, tantôt épuisé de fatigue et poursuivant sa pénible tâche, étendu sur son lit bien avant dans la journée, enregistrant page sur page les idées de ce cerveau incapable de repos et actif à l'excès!
S'il passait ainsi quelques ombres légères sur sa vie, s’il a péché par des manques de forme extérieure, c'est qu'Abel au milieu de ses camarades était au vrai Abel comme son vêtement grossier et négligé était aux splendides qualités que cette enveloppe recouvrait. Il était modeste et sans prétention dans ses actes; exempt de toute jalousie, il reconnaissait avec joie ce qui se faisait de grand autour de lui, il rendait justice au mérite des autres. Ce n’est pas sans raison qu’on disait encore de lui «qu'il était également distingué par les talents les plus extraordinaires et par la pureté de son caractère. »
Nous verrons avant qu’il soit longtemps, la dure épreuve à laquelle furent soumises ses amitiés, au milieu de sa grandeur, bien qu’il fût peu connu et mal apprécié, alors que l’avenir semblait pour toujours se fermer devant lui. Ce n’est pas sans émotion qu’on le verra, vers la fin de sa vie, en face de la perspective accablante d’être forcé peut-être à quitter le pays qui l'avait mis à si bas prix, et qui pour conclusion le laissait partir pour vivre honoré et sans souci de l'avenir au milieu des étrangers.