CRISE DOCTRINALE
Kleinpaul. La Bibliothèque Impériale sans doute fournirait des trouvailles inédites en foule qui augmenteraient leur crédit scientifique. Ils écriraient des chroniques d'art pour vivre. Ils seraient à Paris les apôtres du germanisme et de la philosophie nouvelle. Ils se souvenaient d'un autre Allemand, qui était allé à Paris quarante ans avant eux, et avait apporté aux Français le secret du romantisme allemand, tandis qu'il renvoyait aux Allemands d'étincelantes chroniques sur Lutèce. Nietzsche se préparait à son voyage par la lecture de ces feuilletons célèbres de Heine. Il découvrait au fond de lui-même une perverse prédilection pour ce « ragoût » pimenté ; et sa répugnance pour l'exposé scientifique, serré, châtié et sans ornement s'en trouvait augmentée Cette existence même de Paris, ils se la figuraient pareille à la joyeuse et intelligente bohème du temps de Louis-Philippe. Ils n'oublieraient pas cependant de goûter aux ivresses de la « fée verte » nouvelle, l'absinthe, ni à rien de ce qui avait succédé au bal Mabille et à la Grande Chaumière. L'Allemagne leur avait donné la méthode et le savoir. Paris était l'école supérieure de la vie : « elle méritait aussi une année d'études (2). » Ils seraient les flâneurs philosophes qui sauraient regarder cette vie frivole, mais toute d'instinct et si éloignée de pédantisme. Ils se promettaient un suprême été de liberté, dont le souvenir les suivrait à jamais dans leur exil philologique.
Ils n'eurent pas cette joie. Rohde achevait à Kiel une laborieuse année. Il y avait connu d'excellents maîtres, le latiniste Ribbeck, le germanisant Weinhold. Il avait approfondi son stoïcisme par la lecture de Lessing; sa méditation mélancolique par la lecture de Lenz ou de
(») Corr., III, 52.
(2) Corr., I, 73, 106, 118, 124; II, 27, 36, 37, 40, 45, 93, 99, 124.
Leopardi ('). Il était engagé dans des travaux sur Apulée et sur Pollux, que Nietzsche reconnaissait parents des siens. Ritschl, à vrai dire, n'avait pas aimé la subtile démonstration encore aujourd'hui solide, par laquelle Rohde, préludant à d'immenses travaux sur le roman grec, avait démontré que les Métamorphoses d'Apulée étaient le développement comique d'une curieuse nouvelle, intitulée Y Ane, et que Rohde avait continué faussement d'attribuer à Lucien (a). Une étude sur le lexicographe Pollux et la source de ses « antiquités » théâtrales faisait déjà surgir dans l'esprit des deux amis des réflexions sur le drame antique. Quoi d'étonnant qu'ils aient songé à publier un commun recueil de travaux sur l'histoire littéraire grecque ? Le projet n'eut pas de suite. Mais Rohde put passer â Naumburg quelques jours dans la maison de son ami : C'est à ce séjour qu'il faisait allusion vingt-deux ans après :
En route pour Berlin, écrira-t-il en 1890, je passai à Naumburg, qui, avec ses tours et ses villas, me faisait signe comme un vieux souvenir inoubliable... Quel homme admirable et quelle révélation nouvelle d'humanité était alors notre pauvre Nietzsche (3) !
Quand Rohde fut parti, Nietzsche et sa sœur Lisbeth poursuivirent gaîment la corvée de l'index à rédiger pour le Rheinisches Muséum de Ritschl. La véranda ouverte sur le jardin maternel entendit souvent leur besogne s'achever dans les rires (*). Puis Nietzsche dut rentrer à Leipzig où l'attendait la destinée.
(*) Corr.y II, 99.
(*) Rohde s'exagérait la nouveauté de son premier travail. Ses résultats étaient largement anticipés et ses erreurs réfutées d'avance par Paul- Louis Couriek, dans les notes qui accompagnent sa traduction de Lucius ou l'Ane (Œuvres complètes, t. II, 3 sq.). Mais à Leipzig on mésestimait systématiquement les travaux français.
(3) Fragment d'une lettre de Rohde à Overbeck, publiée par Crusius, loc. cit., p. 175. — (*) E. Fobrster, Der junge Nietzsche, p. 204.
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