OTFRIED MU ELLE R
Les romantiques, Friedrich Schlegel et Greuzer, et un ressouvenir du Gcethe des jeunes années, ont ouvert a Nietzsche la notion de Dionysos. Il s'est fait une image d'Apollon d'après le plus classique des philologues allemands, Otfried Miiller. Il l'a beaucoup lu (*). Le livre sur les Doriens (Die Dorier) (2) est à considérer comme une des sources principales de la théorie nietzschéenne de l'Apollinisme. Le récit succinct que refit Otfried Millier dans sa Geschichte der griechischen Literatur, dont la deuxième édition date de 1841, a influencé à ce point la doctrine de Nietzsche qu'on s'étonne, après coup, de l'impression de stupeur ressentie par les philologues de 1872, quand parut la Naissance de la Tragédie de Nietzsche.
I. — Dans les écrits d 'Otfried Muller, Apollon vient à nous comme un dieu tout dorien. Muller ne fait pas remonter ce dieu à des origines prohelléniques; il écarte les rapprochements orientaux qu'imposerait l'Apollon Lycien, et ÏAplu des Étrusques lui parait une simple contraction du nom grec. Il ne s'élève pas encore à des recherches de mythologie et de folk-lore comparé. Apollon vient, avec
(*) Il emprunte à la Bibliothèque de Bàle la Geschichte (1er f/nech. Literatur geschichte d'Otfried Muller, les 8 janvier, 26 avril 1870, en avril 1875; son Archaeologie der Kunst, le 19 juin 1870 et le 13 décembre 1875.
(4) lre édit. 1824; 2e édit. 1844.
les Doriens, des régions de l'Olympe et de l'Ossa, et c'est à Tempé que, refaisant la route même du dieu et de 1 invasion dorienne, l'éphèbe sacré allait tous les ans chercher, pour le sanctuaire de Delphes, des lauriers plus efficaces et plus purs que ceux de Phocide (*).
Otfried Millier imagine que le culte de ce dieu dorien s'est répandu pa r rayonnement, par des emprunts et par des colonisations. Mais il lui trouve des traits communs avec plus d'une divinité des autres peuplades grecques. Dieu d'une race militaire, Apollon n'est pas un génie de la nation : il préside à des relations purement humaines. Sa fonction est de protéger et de défendre, comme tous ses noms le prouvent (')'. Ainsi protégera-t-il les moissons et les cités contre les fléaux démoniaques, la peste, les souris ou la rouille du blé. Il maintient les limites de la propriété. Il est l'AyiKsùç, le Supatfoç, qui se tient dans les vestibules, près des portes où la propriété privée touche à la publique, pour laisser entrer le bien et repousser le mal (3). À Athènes, il est le dieu des Eupatrides, c'est-àdire des familles où se recrutent les juges et les interprètes du droit sacré. S'il frappe et s'il tue, comme dans Homère et dans Eschyle, c'est par souci de justice, et parce que le droit sacré a été enfreint (*). 11 est le dieu pur, dont le culte s'abstient de verser le sang, et il n'en parait que plus vénérable. Des gâteaux et de l'encens dans des corbeilles à Delphes ; des gâteaux de blé et d'orge, des gerbes de mauves et d'épis à Délos ; des tiges d'olivier ou de laurier, enrubannées de laine et ornées de grappes de fruits, de petits vases de miel et d'huile
(4j O. Mùller, Die Dorier, I, 203 sq.
(*) Pour Otfried Mûller, /t/?o//on = celui qui repousse. Ajoutez les épithètes d'Alexikakos, Apotropaios, Akésios, Epikourios. L , . t{r-
(8) fbid., ï, 300. (*) fbid.,1, 29o, 298. 9UMÔ Çj^tf'Custj Z
aux fêtes d'automne en pays attique, voilà les sacrifices que Ton offre à ce Dieu de douceur juste (').
C'est donc de ce dieu aussi, qu'on invoquera le pouvoir purificateur aux jours où l'homme est obscurci dans son calme intérieur par une force démoniaque. Apollon a été souillé lui-même par son combat sanglant contre le Python. Ayant subi la souillure déshonorante et le servage chez Admète où il se purifia, il préside désormais à toute lustra tion. Il restitue l'homme dans sa condition naturelle de raison claire et de moralité. C'est pour cela qu'il a aussi le don de prophétie. Prédire, c'est indiquer à chacun sa destinée. Mais la Destinée, qu'est-ce, sinon la puissance qui assigne à toute chose sa nature, son existence déterminée et circonscrite, et, à ce titre, la suprême justice (2). Quel dieu serait mieux qualifié pour la connaître que le dieu gardien des limites, hostile aux infractions et aux impuretés ?
Sans doute Otfried Millier éprouve quelque difficulté à expliquer l'extase de la Pythie. Comment l'oracle d'où émane la suprême sagesse ne sort-il pas d'une méditation toute réfléchie? C'est que, selon les Grecs, toute pensée neuve et profonde, même en philosophie, se découvre dans une illumination mystique. La sagesse divine, comment apparaîtrait-elle, si ce n'est à une intelligence qui a franchi, pour un moment, les bornes humaines ? Ainsi Apollon demeure le dieu qui ennoblit le cœur et élève l'esprit jusqu'à la hauteur où se découvrent les lois de Zeus. Ces lois, Apollon ne les proclame pas seulement, il brise les résistances qui s'opposent à elles, et ses
(') Ibid., I, 327. S'il advient, comme aux Thargélies d'Athènes, que l'on précipite deux hommes d'un rocher à titre de lustration, Otfried Mùller croit qu'on les recueillait dans leur chute et qu'on les conduisait à la frontière. De même à Milet, à Paros,'à Marseille.
(») Ibid., I, 341.
LES SOURCES : 0. MUELLEH 247
oracles n'annoncent pas seulement l'avenir, mais le créent aussi, conformément à un ordre de clarté et d'harmonie (*).
C'est pour cela que le dieu-prophète a pour fonction de protéger la musique. Il a pour attribut, non la lyre aux sons passionnés et forts, mais la cithare, dont les mélodies simples et sereines expriment le calme solennel et « introduisent dans le cœur aussi, disait Pindare, une loi pacifique (*) » . Il hait la flûte excitante, aux sons sauvages et profonds (3). Les luttes d'Apollon contre tant de dieux tristes ou passionnés, contre Linos, le charmant génie qui grandit parmi les agneaux ; contre Kinyras, de Chypre, inventeur de cantilènes sur Adonis; contre Marsyas, de Phrygie, le silène si habile au jeu de la flûte, tous vaincus et suppliciés par le dieu, exigent toutes aussi une même interprétation. Elles disent l'antagonisme entre l'état d'esprit apollinien et les religions naturelles ambiantes, enclines aux languissantes douleurs ou aux tumultes orgiaques. Or, la religion de Dionysos, du génie de la nature, tantôt souffrant et martyrisé, tantôt rayonnant de triomphe printanier, n'est que la plus détestée et la plus puissante de ces religions rivales (*).
Ce serait peut-être pousser un peu trop Otfried Millier vers Nietzsche que de soutenir qu'il a distingué ce qu'il y a d'apollinien dans toute plastique. Cette psychologie d'un état d'âme artiste, porté aux réalisations visuelles et différent par là, profondément, de l'état d'esprit musical, aura besoin d'être faite tout entière. Mais Otfried Mùller a exprimé nettement que, de préférence à tous les autres
(*) Ibid., I, 345.
(») La citation est tirée de la Ve Pythique, v. 63. — Ibid., I, 346. (3) Il va sans dire que cette flûte phrygienne, qui avait le don d'énerver les Grecs, est un autre instrument que notre flûte actuelle. (*) Ibid., T, 292. %
dieux, Apollon était « d'avance créé pour le statuaire », par tout ce qu'il y a de précision, de virilité, de force définie dans la notion même que les peuples doriens se faisaient de sa divinité (1). Ainsi la législation de Sparte était présentée au peuple sous la forme d'un oracle de l'Apollon de Pytho. Les rois de Sparte restaient en contact avec l'oracle par quatre assesseurs permanents choisis parmi les habitants de cette petite ville. Otfried Millier, à cause de cela, en vient à cette autre généralisation. La constitution même de l'Etat dorien réflète l'esprit apollinien, un esprit d'ordre harmonieux (xè Ejxocfjiov), de sagesse mesurée (aoxppoaûvir)), et de robustesse toujours armée (àpsrïî) ('). La philosophie encore, quand les Doriens en créèrent une, s'inspira du même esprit. Le pythagorisme, philosophie essentiellement dorienne, fait consister l'essence des choses dans la mesure, dans la proportion et dans la forme régie» L'univers, pour les Pythagoriciens d'abord, est xdcfxoç, c'est-à-dire ordre, harmonie et symétrie. Peu importe aux Pythagoriciens la matière dont est faite le monde et qui avait tant préoccupé la philosophie ionienne. Mais n'est-ce pas là l'esprit de la religion apollinienne transporté dans la spéculation philosophique (') ?
IL — On s'attendrait après cela qu'Otfried Muller. dépouillant dans le même esprit la poésie dorienne, posât le problème des origines de la tragédie grecque, puisque c'est à Sicyone et à Gorinthe que furent chantés les premiers dithyrambes appelés tragédies. Muller n'a pas éludé ce problème dans son livre Des Doriens. Mais l'histoire de la poésie chorique des Grecs était trop peu avan-
(*) Jbid., I, 360. « Apollon war vorweg recht eigentlicli f tir die bildende Kunst geschaffen. »
(•) fbid., II, 10. (3) /bid., I, 369.
cée pour qu'il osât le résoudre. Des linéaments simples préparent la solution qu'il offrira plus tard dans son Histoire de la Littérature grecque et dont Nietzsche s'est tant inspiré.
U nous parait bien aujourd'hui que sa construction est factice. Mais elle a discerné la part qu'il faut faire à ces représentations mimiques qui, à de certains jours de fête, retraçaient les hauts faits des dieux. Otfried Millier essaie de se représenter les tableaux vivants, accompagnés peut-être de chants, qui, à Delphes, au jour de la fête dés Sep ter ia, retraçaient la vie d'Apollon. Il n'ignore pas que nos renseignements sont d'époque basse au sujet de ce drame hiératique, oùunéphèbe représentait le dieu tueur du dragon, cueillait pour prix de sa victoire la branche de laurier sacré et entonnait le péan, au milieu d'une danse triomphale du chœur (*). Le sophisme consistait à imaginer un mystère d'Apollon, sur le modèle duquel il était aisé ensuite de construire le drame de Dionysos. Pour cela Otfried Millier envient à soutenir que les huit années de servitude expiatoire, que le Dieu passe à garder les troupeaux du roi Admète, s'écoulent dans une région de mystère. Admète serait un roi des enfers. Le dieu de lumière, souillé par sa lutte contre le génie de la terre, aurait été condamné à descendre dans un séjour de ténèbres, c'est-à-dire dans la mort. Puis, après huit années, comme Dionysos, il serait remonté à la lumière, aurait cueilli auprès du vieil autel dorien de Tempé l'olivier lustral et serait revenu purifié. On sent que le vieux romantisme de Greuzer empoisonne encore l'esprit gœthéen d'Otfried Millier.
Il n'existe aucune possibilité après cela qu'il se dé-
(*) 0. Muller, Die Dorier, I, 318. — Nos renseignements datent de Plu- ; tarque. V. aussi Paul Decbarme, Mythologie grecque, 187^, p. 101.
barrasse de la construction creuzérienne sur la Passion de Dionysos. S'il est certain qu'à Sicyone, selon le témoignage d'Hérodote (V,67), il y a eu anciennement des chœurs chargés de chanter les malheurs d'Adraste, mais que le tyran Clisthène restitua à Dionysos, Otfried Mûller veut que ces chants choriques aient traité des « souffrances de ce dieu » ('). Il pense que des représentations mimiques accompagnaient ces chants. Le drame hiératique joué à Delphes en l'honneur d'Apollon ne montraitil pas que de tels tableaux vivants étaient « dès l'origine essentiels au culte » ? Arion, à Corinthe, n'eut qu'à ajouter un chœur de satyres pour chanter un dithyrambe ; et le drame dorien primitif apparaissait sur la scène avec tout ce qui fait la tragédie : une affabulation tragique où périt un héros divin, et un accompagnement chorique chanté par des satyres.
La description esquissée dans Y Histoire de la littérature grecque d'Otfried Mùller reprend cette doctrine. Un fait est alors pour surprendre. S'il est vrai que le culte d'Apollon à Delphes fut une véritable représentation théâtrale, et que les chœurs « se soient développés plutôt dans les fêtes d'Apollon, où ils dansaient aux sons de l'instrument requis, la phorminx » (2), comment la tragédie est-elle issue des fêtes de Dionysos, et non d'un culte apollinien? La poésie chorique dorienne offre une longue tradition de chant accompagné de danses (3). Qu'est-ce donc qui prédestinait plutôt le dithyrambe, chanté par un cortège que conduisait un joueur de flûte, à être le berceau de la
(*) Jbid., II, 359 : <• Ohne Zweifel dessen Leiden. >• C'est pure conjecture, et conjecture impossible, si la mythologie grecque primitive a ignoré les souffrances de Dionysos.
(*) 0. Mùller, Geschichte der griechischen Litteratur, V édit. [Ed. Heitz.], t. I, 341.
C) Ibid., I, 320 sq.