‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 40 sur 99 · LES SOURCES · texte numérisé non relu

LES SOURCES

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tragédie? La déclaration fameuse d'Aristote (Poétique, chap. IV) ne laisse pas de doute à Otfried Millier. La tragédie est issue du dithyrambe dionysiaque. Il ne songe pas à y voir une hypothèse que nous avons le droit de contrôler. Et à propos du texte non moins connu de Pindare (') qui nous dit l'origine du dithyrambe, Millier oublie de se demander si ce texte suffit à nous dire l'origine de la tragédie.

Pour Otfried Millier, il y a eu adaptation du dithyrambe dionysiaque à la tradition de la poésie chorique apollinienne. Le grand conciliateur fut Arion. La poésie dorienne fournit son chœur régulier, de tenue sévère. Cette discipline rigide met un frein à la fougue du dithyrambe. Mais le dithyrambe seul pouvait enfanter le drame, satyrique^ou tragique, parce que son inspiration variait de la joie orgiaque à la lamentation funèbre ; et parce que, de tous les dieux, Dionysos est celui dont les hommes se sentent le plus proches. Toutes les représentations mimiques, dont le culte de Dionysos était l'occasion, servent de prétexte à Otfried Millier pour étayer cette thèse. Non pas seulement parce qu'on voyait le dieu en personne passer triomphalement à travers les villes ; ou parce qu'aux Anthestéries à Athènes il prenait pour épouse, en public, la femme du deuxième archonte ; ou encore parce qu'aux Agrionies de Béotie, on le voyait fuir, et que le prêtre poursuivait, la hache à la main, une nymphe de son cortège ; mais surtout, parce que les génies humbles de sa suite le rapprochaient de l'homme. Les nymphes gracieuses, ses nourrices, les audacieux satyres qui dansaient avec elles, et qu'on croyait avoir surpris du regard plus d'une fois dans la solitude des bois et des rochers, il fal-

(*) 01. 13, 18 (25). « D'où (si ce n'est de Gorinthe) sont venues les grâces de Dionysos avec le dithyrambe qui pousse devant lui le taureau sacré ? »

ïly> L E LIVRE DE L A T R À (i E D I E

lait, dans les fêtes religieuses, les représenter. Le cortège de Bacchus prenait donc des masques de satyres. Une émotion contagieuse s'emparait alors de cette suite masquée. Un jeu pathétique se déroulait. Le chœur entrait dans le rôle des satyres qui accompagnaient Dionysos, non seulement dans ses aventures joyeuses, mais dans ses luttes et dans ses souffrances. Il satisfaisait ainsi à ce besoin profond de l'homme, qui consiste à vivre, par l'imagination au moins, une vie divine à la fois et à demi élémentaire (*).

A y réfléchir, y a-t-il une seule de ces idées que Nietzsche n'ait pas recueillies? Cette idée surtout que le dévot de Dionysos, vêtu en satyre, se sent envahi de la vie divine, ne passera-t-elle pas tout entière dans l'analyse de l'esprit dionysiaque? Nietzsche n'aura qu'à prendre des mains d'Otfried Mùller la théorie du dithyrambe tragique et à ajouter que les spectateurs représentent un chœur élargi, auquel il manque tout au plus d'être grimé et de savoir dire des vers avec des danses. Mais, comme le chœur, l'auditoire est tout entier emporté par le tourbillon de la métamorphose mystique. L'idée enfin que la tragédie grecque n'est qu'un tableau vivant, emprunté aux cultes populaires ou ésotériques, n'a plus été abandonnée par la science. Vérités partielles qu'Otfried Millier sans doute a compromises par plus d'une conjecture hasardée. Il faut donc chercher ailleurs que chez lui les origines de la tragédie, qu'il s'est obstiné à chercher dans le dithyrambe. La philologie s'est étonnée, depuis, des erreurs de Nietzsche. Elle oublie que Nietzsche y a été entraîné par ses devanciers les plus grands. L'erreur sur

(*) 0. Mùllbr, Griechische Littera(urgeschichte,\l, 482-487. — 0. Millier pense que le nom de tragédie vient de ce que le chœur dansait autour d'un autel où un bouc était offert en sacrifice. Il n'ose pas tirer les conséquences de sa propre théorie.

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le dithyrambe, imputable à Otfried Mùller, n'a pas été moins tenacement défendue par un autre maître de Nietzsche, Friedrich Welcker.

FRIEDRICH-GOTTLIEB WELCKER

Nul doute que Nietzsche n'ait admirablement connu Welcker, le principal helléniste de l'école de Bonn, où malgré des dissentiments passagers il avait été un si excellent collègue de Ritschl. A l'époque où Nietzsche y était venu étudier, son enseignement n'était plus très vivant; mais ses livres restaient fameux ; et Nietzsche ne les a pas négligés Sa force principale et celle de son ami Rohde, quand ils eurent à subir l'attaque impétueuse et injuste de Wilamowitz-Moellendorf, fut d'avoir mieux lu que ce dernier les ouvrages de Welcker qui avaient tracé la voie d'une interprétation nouvelle du drame grec.

Welcker (et c'est là son mérite) a reconnu nettement la nature rustique du culte de Dionysos. Mais il n'a pas pu discerner encore le lien qui unit les démons de la vie végétative et les démons de la mort. Oui, certes, Dionysos est d'abord un dieu des pâtres et des vignerons, élevé dans la grotte montagnarde et errant dans les vallées boisées, couronné de lierre et de laurier. Ses surnoms indiquent un génie des arbres fruitiers, des prairies, de l'agriculture et de la vigne. Or, tout génie de la fécondité

(') On le voit emprunter à la Bibliothèque de Baie le livre de Welcker sur Hésiode (Hesiod. Théogonie), le 11 février 1871; les deux volumes la Griechische Gbtterlehre (12 avril 1871); les Kleine Schri[ten,ï. I (8 août 1872) ; les Kleine Schriften, t. I et II (18 novembre 187 i); les Kleine Schriften, it. IV (18 février 1875); enfin le Naclttrag zur Schrift iiber die Aeschgleischc Trilogie (25 septembre 1875).

est aussi un clieu maître des âmes. Faire vivre, c'est pouvoir amener du séjour où ils sont, c'est-à-dire du séjour des morts, les principes vivants qui animeront les plantes et les bêtes. L'aspect sous lequel Dionysos a le plus de grandeur, est donc celui où il s'appelle Dionysos Chthonios ou Hadès. Welcker n'ignorait pas cet aspect. Il ignorait seulement qu'il n'eût pas le droit de le négliger. Cette omission voulue a vicié tout son système (*).

Au contraire, le soubassement social du culte de Dionysos a été mis à nu par Welcker avec netteté. On ne saurait assez marquer ce trait de l'interprétation welckérienne qui fait pressentir la doctrine d'un Dionysos émancipateur et juge, par lequel sera renversée la hiérarchie des valeurs anciennes. Avant tout, pour Welcker, Dionysos est le dieu libérateur. Il efface les distinctions sociales. Aux Dionysies rustiques et aux Anthestéries, les esclaves buvaient avec les maîtres. Les légendes qui disent les châtiments terribles infligés par le dieu aux races royales rebelles à son ivresse sont autant de souvenirs d'une époque où les rois et les familles nobles repoussaient ce culte révolutionnaire et se le sont vu imposer par le peuple. L'acceptation du culte de Dionysos est toujours une victoire delà plèbe rurale. Pisistrate, selon Hérodote, descendait de Nélée, comme Godrus et Mélanthos, le roi mythique des pâtres : c'est pour cela qu'il a dû encourager le culte dionysiaque, auquel il était, de naissance, adonné. Son entrée triomphale à Athènes sur un char ressemblait au triomphe printanier de Dionysos : la démocratie athénienne fut prévenue par ce transparent symbole que les temps du peuple étaient venus. Mais par

(') Welcker, Abhandlung ùber das Satyrspiel (à la suite du Nachtrag zur Trilogie, 1826), p. 192 : « Jene finstern Gebrâuche des Dionysos Chthonios, ferner den Unsterblichkeitsglauben... ûbergehe ich hier als zu unserm Zwecke nicht erforderlich. »

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surcroit Pisistrate appela Thespis, du bourg d'Ikaria, où Dionysos était en honneur. Dans les bosquets rustiques de ce bourg, Thespis avait créé une réjouissance nouvelle, d'où naquit, dès qu'elle fut transportée à Athènes, cette grande chose : la tragédie (*).

On ne peut pas reprocher àWelcker de n'avoir pas su anticiper sur les résultats d'une science du folklore que Mannhardt le premier a mise debout, ou d'avoir ignoré des hypothèses que l'étude comparée des religions n'a établies que de nos jours. Welcker est de ceux qui nous ont conduits à ces hypothèses et à ces résultats. Ses conjectures sur les raisons qui font apparaître le dieu vêtu de peaux de chèvres, échouent à expliquer que Dionysos se soit enfui vers Nysa sous la forme d'un bouc (â). Il ne sait encore rien des dieux thériomorphes, découverts et interprétés par Mannhardt. Il croit que les satyres sont les danseurs rustiques des fêtes dionysiaques, mais élevés de la condition terrestre à la condition de démons. Il affirme, avec trop de sécurité, que les dieux sont imaginés chez les Grecs avec un entourage démoniaque analogue à l'entourage réel qu'ils ont dans le culte et parmi les hommes. Cet evhémérisme est attardé. Mais la distinction subsiste, que Welcker a tracée entre les satyres mythologiques et les agrestes initiés qui célèbrent les rites du dieu revêtus de peaux de bique.

Sévèrement aussi, Welcker distingue, dans le cortège divin de Bacchus, les satyres à attributs de bouc (•), des silènes à attributs de cheval ou de taureau. Il ne restera à l'archéologie contemporaine qu'à localiser en Attique les silènes à queue de cheval et dans le Péloponèse ou en Phrygie les satyres au pied fourchu, aux oreilles et à la

(') /bid., pp. 246-254.— (■) Ibid., p. 194. -- (3) Ibid., p. 217. — Nachtrag zur Trilogie, p. 120.

queue de bouc. Ce n'est pas sans raison que Welckercompare à ces mascarades celles des paysans de l'Himalaya masqués de têtes de cerfs, de tigres et d'ours ; les danses des Germains poussant des cris de joie sous des masques de cerfs ; la coutume du Julbock suédois ou les danses des paysans romains masqués d'écorce. Ces rapprochements préparent une théorie générale des origines du drame que la sociologie littéraire de nos jours fait prévoir et a presque fait aboutir (').

D'un effort vigoureux, Welcker a voulu faire la lumière sur cette préhistoire de la tragédie attique. Il s'y est égaré comme Otfried Muller. Car tout est perdu si l'on en demande le secret, comme il a fait, au fameux chapitre iv de la Poétique d'Aristote. On en vient alors à vouloir tirer la tragédie du genre satyrique. Hypothèse pure, qu'il faut savoir critiquer, malgré l'autorité d'Aristote. Ce sont donc des satyres qui, pour Welcker, paraissent sur la scène où se tient le chef de chœur. Leur dithyrambe s'interrompt peut-être par de courtes affabulations mimées (^poi. ^oôoi). Peut-être y avait-il seulement un récit du coryphée dans les intervalles des danses. Comment ce mythe a-t-il pu être tragique, s'il s'accompagnait de danses satyriques? C'est une objection de bon sens, et c'est là la difficulté où se heurte l'hypothèse d'Aristote. Welcker se range à la thèse qui, pour s'en tenir à la lettre aristotélicienne, préfère heurter le bon sens; et, par là, il a dévoyé Nietzsche qui l'a suivi. Il a cru que le chœur des satyres n'accompagnait pas forcément des farces. Le premier « chant du bouc » improvisé et purement dithyrambique apportait sans doute des affabulations courtes en style comique et eu vers satyriques et dansants. Il faut pourtant expliquer que ce dithyrambe ait pu devenir funè-

(*) V. noire t. III. Xielzsclie et le Pessimisme esthétique.

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bre. Il le devint, pense Welcker, quand, autour du bouc offert en sacrifice, les satyres célébrèrent la mort de Dionysos.

La philologie d'aujourd'hui répond que les mystes, vêtus de la peau de bouc rituelle et qui célébraient le drame de la mort du printemps, n'ont pas pu être des satyres. Les chœurs de satyres primitifs n'ont pu donner naissance qu'au drame satyrique, joint par un tardif usage à la trilogie des concours tragiques athéniens.

Mais, avec une sévérité de goût qui avait manqué à Otfried Millier, Welcker a maintenu une stricte séparation entre la tragédie corinthienne d'Arion et la tragédie athénienne. Il a été préoccupé de marquer les étapes d'une tragédie purement attique, et la science d*aujourd'hui le loue de cette préoccupation. Le dialogue s'établit quand Thespis mit en évidence un acteur pour réciter une affabulation de circonstance et en converser avec le chœur. Il s'agira seulement de savoir comment cette affabulation put être étrangère à la légende de Dionysos. Mais Welcker n'a pas eu tort de croire que le héros des mythes tragiques déclamés sous ses auspices a toujours été Dionysos à l'origine.

La force, mais aussi la faiblesse de Nietzsche, fut de connaître cette robuste déduction. Il lui doit ses erreurs, avec quelques-uns de ses plus profonds aperçus. S'il a cru que le problème des origines de la tragédie ne pouvait s'éclaircir que par l'histoire du dithyrambe primitif, c'est qu'il a pris cette hypothèse des mains de Welcker, comme il avait emprunté cà Friedrich Schlegel et à Creuzer son hypothèse sur Dionysos, et à Otfried Millier sa pensée sur Apollon. Il ne nous appartient pas, après que toute une génération de savants a labouré ce problème ingrat, de blâmer Nietzsche pour avoir accueilli une hypothèse entachée de préjugés de son temps. Mais Apollon et

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Dionysos sont des noms de faits sociaux. Sous ces noms affrontés, Otfried Millier et Welcker lui avaient fait apercevoir un problème profond : celui des rapports du dorisme et de l'atticismei Toute la philosophie allemande s'était consumée en incertitudes au sujet de cette grave difficulté. Il y a eu une raison nouvelle, à Baie, pour qu'elle entrât dans les préoccupations de Nietzsche, le jour où il fit la connaissance de J.-J. Bachofen.

J.-J. BACHOFEiN

Nietzsche a eu le sens du travail précis et de l'hypothèse méthodiquement audacieuse. Pour l'ordinaire, il a su choisir ses guides. Il touchait à de la vérité définitive quand il consultait Gerhard et Mannhardt. Il a bien connu d'Eduard Gerhard le travail célèbre Su?' les Anthestêries (') . Les rapports du culte d'Apollon et de Dionysos y étaient abordés : « A Athènes aussi, on faisait appel à toute l'influence du dieu des Muses, pour rehausser l'éclat des fêtes choragiques, tant des Lénéennes que des Dionysies. Dans ces échanges de services, lesnomsdes deux divinités aussi furent échangés. Tel démos d'Attique vénérait Dionysos Melpoménos, et tel autre Apollon Dionysodote. » Pourquoi faut-il qu'aucune rencontre favorable de circonstances n'ait mis Nietzsche en contact avec ces guides sûrs, Gerhard et Mannhardt? Avec l'aide de son ami Erwin Bohde, il eût achevé des travaux qu'ils ont pu amorcer

(*) Il emprunte à la Bibliothèque de Bàle les Gesammelu- Abhandltmgen, t. II, 1868, d'Ed. Gbrhard (17 novembre 1869) qui contiennent ce travail; et de Mannhardt, les Germanische Mylhen, le même jour. — Le travail de Gerhard, Ueber die Anthesterien avait paru d'abord dans les Sitzungsberichte de l'Académie de Berlin.

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seulement, à travers des polémiques où ils ne sont pas restés sans blessures. L'influence creuzérienne eût moins prévalu. Elle l'emporta dans l'esprit de Nietzsche, quand il rencontra, à Baie, le professeur Jean-Jacques Bachofen, beau- frère de Jacob Burckhardt. L'intimité fut tout de suile assez grande entre le magistrat, ancien professeur de droit, et Nietzsche. Dès 1871, Nietzsche fréquente assidûment la maison du vieux juriste épris d'antiquité grecque, et qu'un livre, alors récent et glorieux, sur le Matriarchat (Das Mutterrecht) qualifiait helléniste Un livre de Bachofen sur le Symbolisme funéraire (Die Grabessymbolik) multipliait, sur les monuments figurés de la mort en Grèce, de fines conjectures appuyées sur le plus rare savoir archéologique (*),. Des hypothèses sans doute un peu osées servaient de levain à une érudition immense et indigeste dans ces deux livres. Nietzsche en a dù voir le côté vulnérable. Mais il fut tout de même sous le charme de cette prodigieuse facilité; et il fut ramené avec plus de force dans le voisinage de Creuzer et sous son influence confuse.

I. — Ce qui se fortifia d'abord en lui, c'est sa notion du pessimisme grec. À entendre Bachofen, les Grecs auraient toujours eu des croyances religieuses qui, avec moins de précision, sont déjà celles du platonisme tardif. Us auraient toujours distingué une région de la matière, des ténèbres, du devenir et de la mort, et une région de la lumière, de l'être et de l'immortalité. Des dieux et des héros distincts auraient été préposés aux deux régions.

(*) La correspondance de Nietzsche et de sa sœur relate nombre d'invitations de Nietzsche chez les Bachofen (le 12 novembre 1871; le 26 décembre 1871 pour la fête de Noël ; le 28 janvier 1872, Nietzsche accompagne Mmc Bachofen au concert; les 12 mars, 16 novembre 1872; les 18 janvier et 13 décembre 1874, invitations à déjeuner).

(*; Nietzsche l'emprunte à la Bibliothèque de Baie, le 18 juin 1871.

Mais ce que nous appelons la vie, étant mêlé de matière, appartient à la région de la mort. Le principe de lumière travaille à transformer cette vie stagnante et fermentante des profondeurs. Poséidôn et Dionysos sont les dieux de cette région basse. Ils président à la genèse des vivants : c'est pour cela qu'ils sont aussi les dieux de la mort. L'immortalité, dans cette région obscure, ne peut être que l'éternel enfantement des germes et la mort éternelle. Tous les dieux qui travaillent à la vie travaillent aussi à la mort (1). «Der Tod und das unentrinnbare Verderben ist der Inhalt jener âltesten Religions -s tu fe (a). » La religion, à ce premier échelon, enseigne que tous les hommes devraient, à l'exemple de Jason, être pleurés comme morts dès leur naissance, être enveloppés de vêtements noirs et portés dehors pour être ensevelis. C'est payer à la nature, c'est-à dire à la matière, sa dette naturelle que de mourir (3), et l'enfantement de la vie est en même temps la multiplication des morts. Dionysos est un de ces dieux de la vie qui sont aussi des dieux destructeurs; et si confuse que soit cette théorie, Nietzsche aurait pu y prendre cette vue juste que le dieu qui préside à la mort fait surgir aussi de l'Hadès les âmes qu'il y ramène à l'expiration de leur vie terrestre. Il préféra n'en retenir que la doctrine qui fait de la destinée mortelle des créatures un acte d'une justice qui ne finit pas, parce que ce châtiment de la vie, enseigné déjà par Greuzer, coïncidait aussi avec la doctrine de Schopenhauer.

Mais les emprunts de Nietzsche ne s'en tiennent pas là. Sans doute, il est méfiant. Plus d'une thèse trouve cependant en lui une résonance sentimentale. Écartons ce qui fait l'objet propre des recherches de Bachofen : la

(») Bachofbr, Das Mutterrecht, 4b, 49b. — (!) Ibid., 21o". — (3) Ibid., M\ 133*.

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transformation du matriarchat primitif en un régime patriarcal de monogamie. Bachofen a discerné, sous les décombres des témoignages, les résidus d'une organisation de famille différente de celle qui régit l'Occident depuis l'antiquité historique. Nietzsche n'emprunte à ces recherches qu'une idée, où le confirmeront ses études de biologie darwinienne et de transformisme moral : celle des origines humbles et souillées de toute moralité supérieure. Le mariage monogamique d'aujourd'hui a derrière lui une sombre préhistoire. Mais chaque crise de transformation a eu lieu sous les auspices d'un dieu. Les mêmes habitudes d'esprit qui évoquent l'idée d'un dieu sont aussi celles qui constituent les mœurs, le droit et toute la mentalité d'un peuple. C'est dans Bachofen que Nietzsche a puisé l'idée qu'il n'y a pas seulement un culte de Dionysos, mais une civilisation dionysiaque.

Bachofen a sans doute raison de croire que les crises les plus profondes et les plus inconnues de la civilisation primitive ont tenu à la transformation de la condition de la femme. L'ethnographie contemporaine peut utiliser ses matériaux.* Elle ne peut approuver ni l'échelonnement des étapes que Bachofen a décrites ni le symbolisme divin par lequel il les représente. De la horde primitive et de la promiscuité qui fut imposée alors par la brutalité masculine, Bachofen tire un régime social pour lequel il a inventé ce nom de Mutterrecht : régime où c'est la mère qui transmet son nom, son droit et sa propriété, où elle décide de la condition des enfants et les venge ; où c'est une reine qui exerce la souveraineté. Cette prédominance des femmes peut aller jusqu'à exclure les hommes du service de guerre. Elles fondent des gynécocraties militaires cruelles. Des légendes de massacre ont subsisté qui rapportent comment elles tuent les époux infidèles ou habitués à vivre d'une vie médiocre de brigands ou de

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forgerons; d'autres qui disent la coutume de tuer la progéniture mâle. Ces légendes ouvrent des perspectives sur un état de lutte qui a dû être violent. Nietzsche est trop averti pour entrer dans ces conjectures de préhistoire. Mais il y a assez de mythologie convaincante dans Bachofen pour que Nietzsche en soit saisi. Dans cette mythologie, Apollon est le dieu de la lumière et de l'intelligence rationnelle, et par là de la force virile. Il marche dans les hauteurs lumineuses où vivent les formes pures. Il est donc le dieu de la paternité; car dans l'engendrement d'un vivant, le père, au regard des Grecs, fournissait ta principe formatif ; et la mère, la matière seulement qui prenait forme.

A la période anarehique de la promiscuité, et à e&ile d'une prédominance contre nature du sexe féminin, devait succéder une ère d'ordre et de gravité. L esprit apollinien seul réalise cet ordre. Il consacre la victoire définitive du régime viril. Il établit, dans l'état moral, le règne du voO-, et, dans le droit, la prédominance du père. Sous son empire naissent les légendes qui disent la défaite des Amazones. Achille joueur de lyre, négociateur de mariages, vainqueur des Amazones devant Troie: Bellérophon qui les chasse de Lycie; Héraclès, qui, seul parmi les Argonautes, refuse leur hospitalité à Lemnos: Thésée, prenant d'assaut, selon Eschyle, la forteresse massive qu'elles avaient bâtie au lieu qu'elles appelèrent l'Aréopage; Jason qui met tin aux derniers vestiges du pouvoir féminin dans toutes les régions où il atterrit, sont autant de représentants du principe apollinien.

La femme grecque accepte la domination du nouvel état moral. Elle ne s'élève pas jusqu'au niveau du dieu qui la fonde. Il y a des degrés dans la lumière. De tous les dieux qui n'atteignent pas au sommet de l'échelle lumineuse, Dionysos est le plus charmant et le plus

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