LA FONDATION DE BAYREUTH ARIANE-COSIMA
Pour avoir trop tôt repris sa lourde besogne d'enseignement, après les fatigues presque mortelles de la guerre et de la maladie, Nietzsche souffrit tout l'hiver de 1870-71. Le surmenage, l'insomnie, la jaunisse, se joignirent aux effets durables de la dysenterie mal guérie. Les médecins lui prescrivirent de voyager dans le Midi et d'emmener sa « joviale petite sœur ». Elle accourut (*). En février ils passèrent en traîneau le Gothard couvert de neige épaisse. Si renfermé que fût Nietzsche, il ne put se dispenser de remarquer un austère vieillard, qui, malgré un nom anglais d'emprunt, montrait une mince figure ravinée d'Italien de la Renaissance. C'était le plus grand des exilés italiens, celui dont la penséè, soutenue par trente ans de luttes, venait de se réaliser par l'unité italienne : Mazzini en personne. L'ingratitude de la dynastie ne le mettait pas encore à l'abri du danger. De là son incognito. Mais sa parole le faisait reconnaître. Nietzsche s'entretenait avec le grand homme, alors courbé de vieillesse et d'amertume. A l'hôtel de Flùelen, durant les relais de poste, Mazzini rejoignait le jeune professeur bâlois. En quatre vers de Goethe, il livra le secret de sa vie :
(*) E. Fobrster, Biogr., Il, p. 55 sq.
Unablàssig streben, — Uns vom Halben zu entwôhnen, Und im Ganzen, Guten, Schônen — Résolut zu leben (*).
Nietzsche grava dans sa mémoire cette sentence virile. Il l'a citée à tous ses amis (a). Elle avait éveillé en lui-même de profondes résonances. Etait-il de ceux qui se déshabituent des « demi-mesures » et des énervantes compromissions? Sa pensée gagnait en pureté et en sévérité tous les jours. Mais ce métier pesant, qui le détournait d'écrire, n'était-ce pas une compromission que de l'accepter? « Je suis saturé à fond de mon enseignement bâlois » , écrivait-il à sa mère, moins de deux ans après être entré dans cette jeune gloire du professorat (3).
Dans ce voyage encore, destiné à son repos, il travaillait. Le séjour à Lugano dura six semaines. L'hiver était doux et parfumé comme un printemps. Nietzsche était d'une gaité d'adolescent, malgré ses insomnies. Devant des Allemands distingués qu'on avait rencontrés, plus d'une fois il se mit au piano; ou bien, sur la cime de Monte-Bré, lisait une scène de Faits t qu'il commentait avec une force émouvante. Parfois, il laissait transparaître quelque chose du travail mystérieux qui l'obsédait, et lisait des pages d'un manuscrit qu'il élaguait (*).
C'était Y Ursprung und Zkl der Tragoedie. Il a caché avec raison la version d'alors. Il y éclate un délirant orgueil avec une immense espérance. Elle contient tous les litiges futurs. Nietzsche parle comme un oracle terrifiant. Il croit détenir une foudroyante révélation : celle
(!) « Sans relâche faire effort, — nous déshabituer des demi-mesures,
— et avec résolution vivre — dans l'intégral, dans le bien, dans le beau. •
— Nietzsche ne reconnut pas tout de suite le passage que Gersdorff identifia. Il est tiré de Generalbeichte, dans les Geselligc Lieder. — Curr., V, 221.
(■) V. Corr., I, pp. 104, 229; II, p. 355; III, 439, 508. (>) 30 janvier 1871. {Corr., V, 205.)
(*) Selon Mme Foerster, Biogr., II, 56, il s'agit du fragment sur YÉtat grec (W., IX, 144 sq.), resté d'ailleurs inédit vingt-cinq ans.