LA FIN DE TRIBSCHEN
paru dans le monde (*). Il ne soupçonnait pas- alors que la Réforme projetée par Nietzsche était précisément une nouvelle république platonicienne.
Nietzsche pensait donner à cette république ses instituts de culture intellectuelle : c'est pourquoi il travaillait déjà à ses Conférences Ueber die Zukunft unserer Bildungsanstalten. Un autre institut principal, c'était Bayreuth. Ils se partageaient ainsi la besogne réformatrice; et un instant furent satisfaits du partage. Dionysos, comme sur le tableau de Genelli, venait conduire le chœur de toutes les Muses. Wagner entendait par là que sa musique allait inspirer toute la Réforme. Or, ne savons-nous pas que pour Nietzsche, Dionysos n'était déjà plus Wagner?
La musique wagnérienne, et sans doute Cosima, recommençaient alors leur œuvre d'ensorcellement. Pour le 18 décembre, Wagner avait organisé à Mannheim un concert dont le succès lui rendit l'espérance. L'accueil, dès la gare, fut triomphal, quand le maestro arriva par le train de Bayreuth. Un peu plus tard, le train de Suisse amena Cosima, accompagnée du jeune et martial professeur qui désormais était inséparable de l'œuvre wagnérienne.
Ce furent des jours d'une douceur solennelle entre Nietzsche, Wagner et Cosima. Nietzsche ne manqua aucune des répétitions ('). Quarante ans après, on était encore ébahi à Mannheim de la profondeur des conversations échangées là (3). Mais plus que le concert, ce
(') V. deux lettres de L. Wagner, datées du 21 et du 26 novembre 1871 dans E. Foerster, Wagner und Nietzsche, pp. 79 et 80. Une lettre de Cosima à Nietzsche s'est perdue.
(2) On joua le Kaisermarsch, puis : 1° l'ouverture de la Flûte enchantée; 2° la symphonie en la majeur de Beethoven; 3° le prélude de Lohengrin; 4° l'ouverture des Meistersinger ; 5° l'ouverture et le finale de Tristan. V. E. Foerster, Wagner und Nietzsche, pp. 83, 84.
(3) Ibid., p. 83, les impressions du chef d'orchestre Emil Heckel, présent à ces conversations, et relatées par son fils Karl Heckel.
fut le Siegfried-Idyll, joué devant un cénacle intime d'amis et de chefs d'orchestre, qui émut Nietzsche, c'està-dire Tidylle même de Tribschen immortalisée et dont il ne pouvait plus être absent. La perfection musicale de tout le concert fut telle que Nietzsche en resta secoué de frissons :
J'étais, écrit-il à Rohde, comme un homme qui voit un de ses pressentiments se réaliser. Car c'est cela exactement que j'appelle musique, et rien d'autre. Et ce que je désigne du mot de t musique ». quand je décris l'état d'âme dionysiaque, c'est exactement cela et rien d'autre C1).
Qu'il existât, pensait-il, cent personnes d'un sentiment pareil dans la prochaine génération et l'aube se lèverait d'une civilisation nouvelle. Cette musique-là, ou plutôt l'émotion que Nietzsche y avait apportée, résorbait le réel. Le monde extérieur s'évanouissait en une buée molle où défilaient des fantômes. Ce fut dans ce dégoût du présent que Nietzsche, enivré de son rêve, revint à Bâle.
Pourquoi cependant n'a-t-il pas accepté l'invitation de passer à Tribschen les jours de Noël? On devine son scrupule. Il avait vu à l'œuvre Richard Wagner. 11 faisait le serment que Cosima et Wagner le jugeraient à l'œuvre à leur tour. Il avait besoin de solitude pour méditer sa Réforme propre, celle de l'instruction publique nouvelle. Puis, il souhaitait d'être précédé à Tribschen par deux œuvres, messagères de sa pensée. Il envoya à Cosima Wagner une « symphonie à programme », composée dans le style de Berlioz, cette Nuit de la Saint-Sylvestre où se lisait une émotion tout heureuse et chaude et comme un « souvenir transfiguré ». Mais souvenir de quoi? « Du sentiment heureux qui lui restait de ses vacances d'au-
1 A. I\ohde, 20 décembre 1871. (Corr., II, 276.)
L A F IN DE TRIBSCHE N 281
tourne », comme il l'écrit à Rohde H avait passé tout le mois de septembre seul à Bâle. 11 avait couru à Naumburg en octobre; puis il avait rencontré à Leipzig ses vieux amis Pinder, Krug, GersdorfF, Erwin Rohde. Cette rencontre avait été douce à Nietzsche. Mais avait-il besoin d'en rédiger la transcription musicale et de la dédier à Çosima? Et pourquoi situer à la Saint-Sylvestre ce colloque d'octobre? Le langage chiffré de Nietzsche est plus subtil. Il y avait eu une nuit de décembre, dont il se souvenait avec une tendre émotion, celle où le Siegfried-Idyll avait été entendu pour la première fois en 1870, par Cosima, Nietzsche et Wagner seuls. Cette nuit que Nietzsche célèbre, c'est son idylle de Tribschen; et il ose en écrire le souvenir dans les étoiles hivernales.
Puis, à tous les plus intimes, il envoya l'ouvrage enfin sorti des presses de Fritzsch : Die Geburt der Tragédie ausdem Geist der Mus ik. Nous avons aujourd'hui la lettre d'envoi, touchante et magnifiquement présomptueuse, adressée à Wagner le 2 janvier 1872 :
Si je crois avoir raison dans tout l'essentiel, cela veut dire que c'est vous qui, par votre art, aurez raison dans l'éternité. Vous trouverez à chaque page que j'essaie seulement de vous remercier de tout ce que vous m'avez donné. Cependant un doute s'empare quelquefois de moi sur le point de savoir si j'ai toujours reçu comme il faut ce que vous me donniez. Peut-être pourrai-je réparer en quelque mesure plus tard : je veux dire au temps de Y accomplissement, quand ce sera \ l'ère bayreuthienne de la civilisation.
En attendant, je sens avec orgueil que je suis désormais marqué d'un signe et que toujours on nommera mon nom avec le vôtre. Gare à nos philologues, s'ils ne veulent rien apprendre aujourd'hui (*) !
Mais l'art de « recevoir comme il faut », ç'a toujours été, dans la pensée de Nietzsche, l'art de rendre avec
(») Corr., II, 227.
(■) E. Fobrster, Wagner und Nietzsche, p. 86.
usure le don qu'on a accepté, et le remerciement qu'il méditait, c'était d'obliger Wagner un jour au delà des obligations qu'il lui avait. Il flattait en Wagner une immense ambition, en annonçant que Bayreuth Ouvrait l'ère d'une civilisation nouvelle, qui changerait la pensée, la sensibilité, l'action de tous les hommes. Mais cette immortalité promise à Wagner, Nietzsche en revendiquait sa part d'avance, au nom du sacre qu'il avait reçu, et qu'il se représentait comme le feu de la Pentecôte descendu sur leur front.
A cette lettre d'un dévouement religieux, Wagner répondit par*un billet plein d'exclamations banales, écrit avec une hâte fiévreuse. Il établissait une hiérarchie de
ses affections :
Je disais à Cosima qu'après elle, vous veniez le premier : puis île longtemps personne d'autre, jusqu'à Lenbach, qui a fait de moi un portrait d'une saisissante ressemblance (*).
C'était une preuve de goût de mettre Nietzsche, si jeune et inconnu, au-dessus du faux Titien munichois, intelligent certes et d'une redoutable habileté, qui commençait à peindre toutes les fausses et vraies gloires de la littérature, de la politique et du grand monde. Dans le livre de Nietzsche cependant, Wagner ne voyait que son propre portrait, mieux réussi que dans Lenbach. Cosima, seule, dans une de ses magnifiques lettres, souples, à longues périodes félines, sut trouver les paroles qui enjôlent : 4
Que votre livre est beau ! Qu'il est beau et profond ! qu'il est profond et hardi ! Qui vous en récompensera, je me le demanderais avec angoisse, si je ne savais que, dans la conception de ces choses, vous avez dû trouver la plus belle récompense. Mais si vous vous sentez
(») Ibid., p. 87.