LA FIN DE TRIBSGHEN
récompensé, comment savez-vous mettre votre état d'âme intérieur, grandiose et constructif, à l'unisson du monde extérieur, où vous avez à vivre : Wie ertrug ich's nur, wie ertrag' ich's noch? (*). Toutefois « le jour » vient à votre secours, et sans doute les mélodies de la Saint- Silvestre, n'est-il pas vrai?
Vous avez dans ce livre évoqué des démons que je croyais obéissants à notre maître seul. Sur deux mondes, dont l'un nous est invisible, parce qu'il est trop loin de nous, et dont nous ne connaissons pas l'autre, parce qu'il est trop près, — vous avez jeté la clarté la plus vive, de telle sorte que nous saisissons la beauté, dont le pressentiment nous ravissait, et que nous comprenons la laideur, dont nous étions presque écrasés. Votre lumière, pour notre réconfort, vous la projetez dans l'avenir, — qui pour nos cœurs est un présent, de telle sorte que nous pouvons, pleins d'espérance, faire cette prière : Puisse le bien être victorieux!
Je ne saurais vous dire combien votre livre, où vous constatez avec une simplicité si vraie le tragique de notre existence, m'a paru de nature à élever la pensée... J'ai lu comme un poème cet écrit, qui cependant nous ouvre les problèmes les plus profonds ; et je ne puis m'en séparer, non plus que le maître, car. il fournit une réponse à toutes les questions inconscientes de mon âme. Vous pensez combien la mention de Tristan et Jseult m'a émue... (*).
Elle en était émue au point de lui répondre par les paroles d'Iseult, refusant de vivre désormais parmi les mensonges éclatants du jour : « Gomment l'ai-je supporté? Gomment le supporté-je encore? » De loin, elle établissait entre Nietzsche et elle un mystérieux lien moral qui les « consacrait à la nuit ». Les initiés trouvent dans cette initiation même leur récompense, et Gosima n'en promettait pas d'autre. C'était beaucoup qu'en lisant la Naissance de la tragédie elle eût senti passer en elle le frisson démoniaque dont la troublait autrefois l'œuvre wagnérienne. Elle avait compati à l'obscure souffrance
(*) Identifions la citation. Elle est tirée de R. Wagner, Tristan und /solda, acte II. (Schriflen, t. VII, 43.)
(*) E. Foerster, Wagner und Nietzsche, p. 88.
ARIANE-COSIMA
qui lui parlait dans ce livre. Puis, se dérobant par une dernière coquetterie, elle alléguait que le jour, maudit par Iseult, c'est-à-dire les douceurs et les triomphes chimériques de la vie quotidienne, sauraient consoler cette douleur de Nietzsche, s'il y joignait le souvenir unique de ces « mélodies de la Saint-Sylvestre », qu'il lui dédiait, et dont elle avait bien saisi le sens.
Ces lettres de Wagner et de Cosima, Nietzsche les montre à ses intimes ; et Rohde leur trouvait « une sono rité forte et profonde, comme d'un airain de cloche » ('). Mais s'il s'en montrait glorieux, Nietzsche tardait à y répondre. Il ne venait pas à Tribschen, malgré les plus pressantes invitations. Il n'alléguait même pas l'excuse de sa maladie. Quelles étaient ces étranges hésitations qui s'emparaient de lui par crises réitérées? Et peut-on en vouloir à Wagner d'avoir songé parfois à prendre des « précautions amicales, mais sérieuses » dans ses rapports avec Nietzsche?
Il se demandait si peut-être il avait été parcimonieux d'éloges; et, cette fois, dans une lettre inquiète et grave qui lui en décernait d'amples et de clairvoyants, avouait l'originalité parfaite et profonde du livre. Le soir, ils le relisaient ensemble, Cosima et lui, et ne tarissaient pas d'admiration. Il avait discerné parfaitement le reproche adressé par Nietzsche autrefois à son Beethoven, et, par une attention touchante, se disait redevable à Nietzsche. Car jamais, en composant le dernier acte du Crépuscule des Dieux, il ne se mit au travail sans relire, pour s'inspirer, quelques passages du livre sur la tragédie. On eut dit que, se voyant traduit en langage clair, il voulait stimuler son inventivité par l'intelligence nouvelle qu'il venait d'en acquérir. Il faut se dire aussi qu'entre Cosima
(l) Corr., II, 290.