‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 47 sur 99 · LA FIN DE TRIBSCHEN · texte numérisé non relu

LA FIN DE TRIBSCHEN

et Wagner il n'y avait pas de secrets. Wagner pouvait donc ajouter à bon droit :

Ami I ce que je dis n'est pas de nature à pouvoir être mis de côté par des assurances joviales. Vous êtes profond, et à coup sûr vous ne voyez dans mes relations avec vous rien de superficiel. Je comprends aussi le sens de la composition musicale, dont vous nous avez fait une si ingénieuse surprise. Mais j'éprouve quelque embarras à vous faire part de ma façon de la comprendre. Et cet embarras que je ressens est ce qui m'obsède.

Et pourtant, mon ami, qu'aurais-je à vous dire que vous ne sachiez déjà et que vous ne puissiez vous dire à vous-même dans votre for intérieur? Vous savez tout voir et tout comprendre; et c'est de voir et de comprendre par vos yeux qui a été pour moi une joie si pure et si nouvelle. Je vous comprends aussi dans bien d'autres sujets qui relèvent de votre profession, vous causent sans relâche des préoccupations nouvelles, comme les aperçus que vous m'avez indiqués sur l'éducation. Avec vous, je jette des regards dans les profondeurs et dans le lointain ; des domaines d'action pleins d'espérance s'ouvrent à moi à perte de vue — oui, à moi, — mais si vous restez à mes côtés (').

Wagner avait deviné la jalousie douloureuse dont souffrait Nietzsche. L'envoi de la Nuit de la Saint-Sylvestre était une question que Nietzsche posait : « Ne suis-je pas, moi aussi, musicien? » Cosima avait pu répondre par une coquetterie. Wagner répondait : « Ce que j'aurais à dire m'embarrasse; je fais appel à votre sincérité et à votre clairvoyance. » Il ne voulait pas voir en Nietzsche un de ces dilettantes innombrables qui le harcelaient de leurs partitions. L'alliance qu'il lui offrait était d'une autre sorte. La portée lointaine des desseins de Nietzsche échappait au grand artiste, absorbé par la pensée immédiate de son œuvre à consolider. Il acceptait d'être mis dans la confidence de ces desseins et terminait par d'affectueuses supplications. On ne doute pas que

(*) E. Foerster, Wagner und Nietzsche, p. 92.

Nietzsche n'ait répondu, comme l'a dit Wagner depuis, par une émouvante lettre, et il n'y en a peut-être pas dont la perte, si elle se confirme, soit plus regrettable.

Il y eut là, dans la vie de Nietzsche, un instant de bref et chimérique triomphe. Les étudiants bâlois voulurent l'honorer par un cortège aux flambeaux, parce qu'il avait refusé les propositions de l'Université de Greifswald. Wagner lui demandait des exemplaires de son livre pour tous ses amis et pour le roi de Bavière en personne. La première conférence Ueber die Zukunft unserer Bildungsanstalten, le 16 janvier 1872, avait déchaîné dans le beau monde de Bâle « de l'émotion, de l'enthousiasme et de la haine étroitement unis » (»). Déjà Nietzsche, pour la fondation de l'Université allemande de Strasbourg, songeait à déposer un mémoire violent, où il allait sommer le gouvernement impérial de réaliser dans cette Université la pensée bayreuthienne.

Personne ne savait plus délicatement flatter que Wagner. Il fit à Nietzsche, quand il vint à Tribschen, dans la seconde quinzaine de janvier, un accueil de fête. Il le prenait par le besoin le plus impérieux en lui : la soif de gloire. Il lui donna l'impression qu'ils scellaient une alliance pour la vie et que cette vie était déjà toute pleine des voix de l'immortalité ("). Il suscita, de la part de leurs amis communs, des félicitations flatteuses qui affluèrent enfouie. Sans gêne alors, Nietzsche écrivait à Rohde :

Je suis convaincu que mon livre ne périra pas (3).

En vain donc, un jeune professeur de Fribourg, Mendelssohn-Bartholdy, l'invita pour un voyage en Grèce, dont Naxos, la Crète, Athènes auraient été les étapes. C'étaient les lieux de culte principaux de Dionysos.

(*) Corr., V. 214 — (•) /bld., II, 285. — (3) /bld., Il, 289.

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