‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 48 sur 99 · LA FIN DE TRIBSGHEN · texte numérisé non relu

LA FIN DE TRIBSGHEN

Nietzsche refusa('). Pour lui, Naxos était partout où vivait Cosima; le dionysisme était partout où vivait Wagner.

A son tour donc, Nietzsche mit ses amis à la disposition du grand artiste, qui gémissait sous le fardeau de besognes administratives de sa propagande. Il supplia Gersdorff, au nom de cette culture nouvelle pour laquelle ils luttaient ensemble, de mettre tout son effort au service de Wagner, durant ses négociations dejanvierà Berlin (2), ïl fallait un orateur ambulant, capable d'exposer la cause wagnérienne. Quelle preuve plus magnifique donner de son dévouement, que d'abandonner son professorat de Bâle, de l'offrir à Rohde et de faire ce dur métier de conférencier errant de ville en ville pour quêter des souscriptions ? Nietzsche était prêt à faire ce sacrifice qui eût obligé deux amis, et son mérite n'est pas diminué parce que le succès final, après des tribulations sans nombre, a dispensé Wagner de l'accepter.

Mais l'idée d'un périodique nouveau, d'une grande revue réformatrice et wagnérienne prit consistance alors : elle est de Nietzsche. Il l'avait discutée avec Wagner à Tribschen dès juillet 1871. Wagner désormais appréciait à sa juste valeur le renfort de jeunes combattants littéraires que Nietzsche lui avait amenés. Car Gersdorff et Erwin Rohde y étaient d'avance enrôlés. On donnerait l'exemple d'un journal de haute culture, instructif, noble, pur. Les Bayreuther Blatte?' sont sortis de ce jeune enthousiasme nietzschéen (3).

Le temps s'approchait ainsi où Wagner dut se rendre à Bayreuth pour surveiller les travaux de son théâtre en construction. Peut-on douter que la pensée de Nietzsche

(*) Corr., I, 206; V, 240. — (») /bld., I, 206.

(3) Corr., I, 205; II, 245, 278, 372. Le nom de Bayreuther Blàtter paraît dans une lettre à Rohde du 20 décembre 1871.

ARIANE - COSIMA

ne fût souvent dans cette verte solitude de Tribschen que Gosima allait quitter? Hans von Biïlow, qui vint voir Nietzsche à Bâle, par admiration pour son livre, le mit en garde. Il avait au cœur la grande blessure de sa vie brisée, et, songeant à Cosima, saus que son admiration pour Wagner en fût diminuée, il se compara à un Thésée que son Ariane aurait quitté pour se donner à un Dionysos plus puissant. Il indiquait ainsi avec tact la griserie qui avait saisi la fugitive. Il dit à Nietzsche : « Cosima m'a ruiné moralement; elle ruinera Wagner de même. » L'homme à qui il parlait devait profondément souffrir d'elle à son tour : qui sait pourtant si déjà Nietzsche ne se jurait pas, au fond du cœur, de combattre l'influence mauvaise qui émanait de cette femme supérieure et par laquelle elle « ruinait » le génie?

Quand Nietzsche s'en fut à Tribschen, le 27 avril 1872. il trouva Gosima Wagner seule, vaquant aux derniers soins de son départ imminent. Ce fut pour tous deux une infinie douleur :

Nous marchions, écrit Nietzsche, comme parmi des décombres. L'air, les nuages, étaient chargés d'émotion. Le chien refusait de manger. Le ménage des domestiques, quand on lui adressait la parole, fondait en sanglots (M.

Toute la douceur des sentiments lentement formés se réveillait avec la mélancolie des choses périmées. Nietzsche aidait à emballer les manuscrits, les lettres, les livres. Tout à coup, il n'y tint plus. Il se mit au piano et, dans une déchirante improvisation, dit, en musique, ce qu'avait été pour lui ce Tribschen qui n'était plus. Fugitifs accords, effacés avec les pleurs des adieux. Mais dans son livre sur la Tragédie, n'avait-il pas « pétrifié », comme il l'a dit,

(«) Corr., I, 210.

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