PREMIERES ATTAQUES
l'idylle détruite? Il veut dire qu'il l'avait transposée et fixée dans le « monumental ». L'image en est debout encore dans ce livre et flotte avec une pureté apollinienne au-dessus de cette émotion.
Cette mainmise sur l'immortalité que Nietzsche s'était promise dans son livre sur la Tragédie fut une courte gloire de cénacle. Les lettres signées de noms illustres se succédaient, flatteuses et vides. Celle de Franz Liszt fut d'une grande misère. Ce grand Tzigane avouait que « l'hellénisme et le culte idolâtre que lui vouent les savants lui étaient restés assez étrangers ».
Mon âme, ajoutait-il, ne fréquente point le Parnasse et l'Hélicon, mais s'attache au Tabor et à Golgotha
Il cueillait quelques citations dans le livre, feignait de l'avoir feuilleté ; et, relevant au hasard le grand passage sur le chant qui vient à la tragédie de la profondeur des inondes et qui chante l'Illusion, le Vouloir et la Douleur, il eut l'audace de conclure par ce souhait qui atteste toute son ignorance de Schopenhauer :
Que Dieu veuille que de plus en plus l'Illusion et la Douleur soient vaincues par le Vouloir (*).
La secrète intention du livre, destiné à concilier Wagner et Franz Liszt, le destinataire principal ne l'avait pas saisie. Mais comment atteindre la sympathie d'un esprit qui n'avait l'intelligence ni des Grecs, ni de Schopenhauer !
(*) E. Foerster, Biogr., II, 70.
(•) 14 février 1872 {Corr., III, 140;.
ÀNDLER. II.
Nietzsche, au milieu du silence méfiant de toute la critique littéraire, eut une autre douleur. Froissé de n'avoir reçu qu'un exemplaire sans dédicace, Ritschl s'était tu. Il répondit, sur les objurgations suppliantes de-Nietzsche : sa lettre, dans sa douceur distinguée, fut une fin de nonrecevoir très nette (1). Il s'excusait de son incompétence philosophique, mais réservait avec force les droits de l'histoire. Savant, il ne pouvait condamner la science, et il la jugeait, autant que l'art, une œuvre glorieuse du genre humain. Avec ménagement, il corrigeait les impropriétés de la terminologie de Nietzsche. Il se refusait à dénommer « suicide » cette modification euripidéenne de la tragédie qui n'en a été que la défloraison naturelle. Il doutait qu'une doctrine qui se targuait de mépriser la science pût fonder l'éducation nouvelle. Il craignait le dilettantisme envahissant et ne croyait pas que l'ignorance pût rendre une nation plus propre à goûter les choses de l'art. L'évolution des Grecs, si privilégiée qu'il la jugeât, ne lui paraissait pas l'unique modèle de toute évolution humaine. Un développement historique ne se recommence pas.. Nous pouvons beaucoup apprendre des Grecs, mais il est improbable que notre esprit ait à repasser par les mêmes étapes que le leur, et que notre poésie puisse revêtir les mêmes formes.
A la revendication nietzschéenne, qui réclame une régénération morale de l'humanité par l'extase tragique, Ritschl opposait l'espoir d'une évolution créatrice de formes neuves. « Le sentiment libérateur de l'oubli de soi » , il ne veut pas le tenir d'un ascétisme contemplatif : il le demande à une force surgie, elle aussi, du cœur même du monde, de « l'énergie d'une action humaine immédiate, dont est capable le plus humble d'entre nous ».
(M Corr., III, 140 sq.
V H E M IEHES A T T A. Q : U E S 291
Nietzsche n'a pas perdu ujie parole de ce grave avertissement. La régénération par la science et par l'énergie des actes; la croyance en un développement autonome de tous les individus et de toutes les nations, ce seront les articles de la foi nietzschéenne quatre ans plus tard. Et sans doute déjà cette foi germe en lui. Mais il ne le sait pas encore. C'est pourquoi il ose écrire à Ritschl cette lettre d'une si insolente présomption :
En attendant, j'exprime la conviction où je suis qu'il faudra plusieurs dizaines d'années avant que les philologues sachent comprendre un livre aussi ésotérique et aussi scientifique au sens le plus élevé de ce mot (*).
Le châtiment de cet orgueil approchait. En vain un helléniste suisse, Hermann Hagen, envoyait de Berne une lettre- enthousiaste ; et Jacob Burckhardt eut beau accueillir dans son cours sur la civilisation grecque les idées de Nietzsche (3). Des bruits désobligeants coururent. A Bonn, Usener, l'un des hellénistes que Nietzsche estimait le plus, avait dit publiquement que l'auteur d'un tel livre ne comptait plus dans la science (*). Une plus déplaisante animosité se montra dans le brutal pamphlet qu'un jeune camarade de Pforta, Ulrich von Wilamowitz-Mœllendorff intitula par dérision Zukunftsphilologie (5).
Le grand helléniste ne fait pas difficulté, quand on 1 interroge aujourd'hui, de reconnaître son péché de jeunesse. Gardons-nous de prendre au tragique l'algarade d'un jeune savant de vingt-cinq ans. Nietzsche eut l'im-
(*) 6 avril 1872 (Corr., III, 146). — (*) E. Foerster, Biogr., II, 1871. - (s) V. nos Précurseurs de Nietzsche, p. 316 sq. — (*) Corr., II, 354.
(6j Zukunftf philologie, Eine Erwiderung auf Friedrich Nietzsches « Gefaurt der Tragôdie. » Berlin, Borntrâger, 1872.
ARIANE-COSIMA
pression que le pamphlet « sentait Berlin » . S'il a cru à une coalition berlinoise, à un mot d'ordre de le traquer, il se trompe (*). Au premier moment, il affecte un calme méprisant, et il a promis de rester inébranlable dans sa foi ('). Sous la verve de ses brocards, ou sent pourtant sa confiance diminuée dans les hommes et une véritable douleur (3). Son amour-propre blessé réclame une vengeance immédiate. Es hilft nichts, man muss ihn schlachten (*). Où s'adresser ? Erwin Rohde ne réussit à insérer ni au Literarisches Centralblatt, dont Nietzsche était cependant collaborateur, ni au Philologischer Anzeiger un compte-rendu du livre. De désespoir, il avait envoyé aux bureaux d'un journal politique, la Norddeutsche allgemeine Zeilung, un article dithyrambique qui passa inaperçu. Ritschl parut indispensable, alors qu'on lui avait récemment envoyé l'expression de la mésestime due à son étroitesse de philologue. S'est- il employé à faire éditer, chez Teubner, la réponse où Erwin Rohde prenait la défense de Nietzsche ? Rohde le lui avait demandé. Peutêtre n'a-t-il pas refusé; peut-être a-t-il échoué dans sa démarche. Enfin, un éditeur de musique, Fritzsch, accepta de publier la contre-attaque du « compagnon d'armes armé d'un javelot », qui prenait place aux côtés de Nietzsche (5). A fier philologie fut le titre un peu brutal, en style lessingien, de cette riposte dédiée à Richard
(*) Corr., II, 320, 326 ; III, 148. Il est sûr que Schôn, l'helléniste berlinois, à qui Wilamowitz soumit son pamphlet, encouragea son élève à le publier.
Ç'eût été une preuve de tact de l'en dissuader. (*l Corr., II, 319, 362; I, 213.
(3) Sa mauvaise habitude du calembour se déchaîne en plaisanteries d'un goût douteux. Le pamphlet s'appelle « Wilamowisch » ; l'esprit du pamphlet «• Wilamowilzelei » ; l'auteur est dénommé « Wilamops • ; Rohde ajoutera : « Wilamolch . (Corr., I, 214; II, 341 ; 409, 445.)
(*) Corr., II, 320.
(») Nietzsche à Rohde, 8 juin 1872; Rohde à Nietzsche, 12 juillet 1872. Corr., II, 319, 331.)