FONDATION DE B A Y H E U T H
lui convenait de ne pas aller au-devant de ses auditeurs, de les obliger, au contraire, à monter jusqu'à lui. Il choisit, entre maintes autres, celle-ci : les deux Allemagnes seraient ainsi confrontées, l'une, celle du passé, asservie aux modes françaises; l'autre, celle de l'avenir, la sienne, émancipée et novatrice (*).
Les invités de ce temps-là ne voyaient pas cette destinée factice de l'œuvre nouvelle. De toutes les villes d'Allemagne accouraient' les chefs d'orchestre, les musiciens attachés à la cause wagnérienne, les souscripteurs des « actions de patronage ». Les trains arrivaient de Leipzig et de Magdebourg, bondés de choristes. Des acteurs et des actrices de renom se contentaient du rôle de coryphées. Wagner dirigea, deux jours durant, cet orchestre de virtuoses (*). A ces hommes du métier s'étaient joints quelques intimes, la vieille amie de Wagner, Malwida de Meysenbug, Nietzsche et les néophytes qu'il avait amenés à Wagner. On mit en présence la vieille idéaliste qui avait admiré Wagner au temps de sa pauvreté inconnue et le jeune héraut de la culture wagnérienne. « Voilà donc ce Nietzsche ! » s'écria-t-elle familièrement. Et de ce jour ils furent amis.
Les répétitions eurent lieu dans la salle charmante de l'Opéra de Bayreuth. Wagner avait choisi le Kaisermarsch comme introduction et la IXe Symphonie de Beethoven comme morceau principal. Il faisait entrer dans les faits le plan défini dans son essai sur Beethoven. La symphonie beethovénienne avait porté autrefois à Paris, dans la capitale de la « mode insolente », la reli-
(*) Daniel Halévy, La vie de Frédéric Nietzsche, 1909, p. 119.
(») V. la description dans Hbckkl, Erinnerungen, p. 44 sq. — Adblhbii> von Schorn, Zwei Menschenalter, p. 215 sq. — Wagner, Das Bùhnenfestspielhaus zu Bayreuth. (Schriften, IX, 322 sq.)
gion musicale nouvelle, « l'annonciation émancipatrice de la plus sublime innocence » (!). Dans l'esprit de Wagner, l'ambition d'une conquête morale du monde ^'associait à la gloire du récent Empire allemand. La solennité vraie ne fut pas la cérémonie manquée du 22 mai au matin : cette pose de la première pierre, sous la pluie battante, au sommet de la colline dont les fidèles avaient gravi les chemins de glaise détrempée. Elle était dans l'âme de ces croyants.
Wagner revint à la ville en voiture avec quelques-uns d'entre nous. 11 se taisait, et longuement tourna en dedans un regard qu'aucune parole ne peut décrire. Il commençait, ce jour-là, sa soixantième année. Tout son passé avait préparé ce moment-là. Qu'a pu discerner le regard d'Alexandre au moment où il fit boire l'Europe et l'Asie dans une seule amphore? Mais ce qu'a vu Wagner en son for intérieur — comment il était devenu ce qu'il était — nous pouvons jusqu'à un certain point, nous, les plus proches, le discerner comme lui : seul ce regard wagnérien nous fera comprendre son haut fait — et celte intelligence nous en garantira la fécondité (*).
Puis, le soir, ce fut le concert. L'Ode à la Joie de Schiller éclata dans une restitution délicate et passionnée qui faisait croire qu'on l'avait pour la première fois comprise (*). Eine meiner hœchsten Stimmungen, notait Nietzsche dans ses carnets. Il s'enivrait de cette joie promise aux martyrs et aux chercheurs, et qui a pour rançon une mort prématurée. Longtemps après, supplicié par sa maladie, il trouvera une consolation dans la pensée de cette joie de vaincre, répandue dans le poème de Schiller, fatale et brûlante, comme la marche des soleils (4).
(*) Wagwer, Beethoven. (Schriften, IX, 126.) (') Nietzsche, Richard Wagner in Bayreuth, § 1 ( W., I, 501). (') R. Wagner, Zum Vortrag der neunten Symphonie Beethovens (Schriften, IX, 231 sq )
(*) Nietzsche, Menschliches, posth., S 390 (XI, 123).
Dans ses lettres à sa sœur, il ne put, tant l'émotion le saisissait, dire un mot de ce qu'il avait vécu (*).
Comment la méfiance a-t-elle pu empoisonner une admiration si pure ? Toute L'intimité ancienne avait paru rétablie. S'agissait-il d'exécuter un journaliste médisant, Cosima s'en chargeait avec cette hauteur qui n'admettait pas de réplique, et prenait pour témoin Nietzsche avec le chef d'orchestre Heckel (»). L'amitié de Nietzsche avait eu pour Wagner une profonde signification : elle lui avait amené l'adhésion de Y Allemagne cultivée.
Vous ne pouvez savoir, écrivait Wagner à Ronde, ce que c'est que d'avoir passé toute sa vie en mauvaise ou en sotte ..compagnie (3).
Il doutait jusque-là qu'il existât un public pour accueillir sa réforme musicale. Par Nietzsche, il eut la certitude d'avoir trouvé ce public. Ce tourment du génie descendu dans la multitude, et obligé de lui poser des questions angoissées, avait cessé pour lui. Alors, et par reconnaissance, il empruntait les idées du disciple.
A son tour, il exposa dans Veber Schauspieler und Saenger, la théorie de l'idéalité de la scène. Comme Nietzsche, il ne voit plus en elle qu'une surface où se projette une vision tout intérieure. L'orchestre est le foyer magique où se préparent les sortilèges destinés à capter surnaturellement des âmes. Dans le chant du chœur le sentiment populaire s'extériorise en paroles ; et le héros sur la scène est comme un fantôme vu dans l'extase (*) Die Geburt der Tragœdie avait été comme le rêve issu des communes conversations de Tribschen. A présent l'œuvre de Bayreuth allait prendre la forme de ce rêve hellénique.
(•) Corr., V, 248.
(•) Glasknapp, Das Leben Richard Wagners, t. IV, 423.
(8) Lettre à Rohde, 29 octobre 1872, cité par Glasenapp, V, 32.
(*) R. Wagner, Schauspieler und Sànger. (Schriften, IX, 197.)
Alil ANE-COSIM A
Et de se sentir collaborateur de cette œuvre, Nietzsche
s'exaltait :
Pour un spectateur tel que Wagner, je donnerais toutes les couronnes que le temps présent pourrait offrir f1).
Wagner avait fait appel à lui, dans son article de la Norddentsche Allgemeine Zeitung. Mais ne le poussait-il pas trop à achever ses conférences sur les Institutions de culturel Ne le rejetait-il pas un peu sur son métier de professeur, si estimable et si étroit? L'ambition de Nietzsche était plus haute. Il résista. Par besoin de s'émanciper, il laissa inachevé le cycle des conférences si impatiemment attendues. Après quelques années d'études, il offrirait des conclusions autrement amples, qu'il sentait mûrir.
Gomme d'habitude, quand il méditait une grande nouveauté, il se terra. Il acheva doucement pour Hitschl son étude sur le Certamen d'Hérode et d'Homère, abandonnée depuis deux ans; et le vieux philologue, naïvement, se réjouit de le voir revenir à son « ancien et sympathique village » (2). Nietzsche sourit du malentendu. Un peu avant, il avait couru à Munich se consolider dans sa foi. Ç'avait été un grand jour que la première de Tristan und Isolde, où Hans von Biïlow, son partisan passionné, l'avait invité en personne. Nietzsche y était venu, pour le' 28 juin 1872, et reçut de ces représentations la plus forte émotion d'art de sa vie ('). Au sortir du théâtre, secoué de sanglots, il ne put remercier Biïlow (4). Il revint
{*) Corr., II, MoO.
(•) Corr., H, 3'*7; 111, 154.
(3> Corr., III, 3*5.
(*) il suppléa à ce remerciement par l'envoi de sa Méditation symphonîque sur Manfred, composée l'hiver d'avant. On sait que Hans von Bûlow le plaisanta fort sur l'aberration qui l'avait jeté dans des « convulsions sur le piano si regrettables MM Foerster accueille avec sévérité ce jugement d'un musicien éminent, que Nietzsche remercia avec modestie de sa
à Bâle reprendre le travail, rempli d'un mystique enivrement. Sa tâche propre commençait, au moment où touchait à sa fin celle de Wagner.
Tout cet été de 1872, il avait ébauché des leçons qui, toujours, lui restèrent chères sur la Philosophie présocratique. Il recommança ces leçons, avec le cours sur Platon, en 1873 et 1876 ; et à la joie d'interpréter avec nouveauté des textes qui semblaient si connus s'aj outa pour lui le profit doctrinal le plus certain qu'il eût fait depuis de longues années. L'originalité philosophique de Nietzsche date de ces leçons de 4872 (*,>. Mais quel rapport avec Bayreuth? t In rapport immédiat. De ces leçons, il veut extraire un fragment d'un livre qui célébrera, en 1874, l'inauguration, prévue pour cette date, de Bayreuth achevé. Die Philosophie im tragischen Zeitalter der Griechen : c'est le nom provisoire de l'esquisse. Puis, en novembre 1872, il projette un autre titre : Der lelzte Philosoph. Il faut bien comprendre ce titre, médité pour un écrit qu'il imagine « plus haut que les pyramides » (a).
Le livre que ce titre annonce doit définir la part que Nietzsche revendique dans la grande œuvre de Bayreuth. Ce « dernier philosophe » que la détresse publique appelle, il ne le nomme pas. Mais on devine qu'il s'appelle Nietzsche. Suprême orgueil, enveloppé dans la plus discrète modestie. Gomment produire cette revendication dans un écrit qui énumère les philosophes de Thalès à Anaxagore?Ce n'était pas un paradoxe plus surprenant que de voir le drame musical de Wagner justifié par la préhistoire de la tragédie grecque avant Sophocle. La
franchise. Il faudrait, pour savoir la vérité, avoir entendu le Manfred de Nietzsche; Liszt avait bonne opinion de son talent musical, et voyait en Nietzsche plus qu'un dilettante. — V. Corr., III, 3U-3:>5.
(M On les retrouvera dans les Philologica, t. III, 125-234, 235-304.
ARIANE-COSIMA
philosophie grecque était née en même temps que la tragédie. Croit-on que ce fût coïncidence fortuite?
Les circonstances au milieu desquelles ont paru les philosophes grecs enseignent comment la philosophie pourrait renaître. Elle n'est pas une sagesse tardive qui pleure sur les sociétés décrépites. Les Grecs ont philosophé « dans le bonheur, dans leur virilité mûre, dans la sérénité ardente de leur pleine force courageuse et victorieuse » Ils ont été témoins de la réalité sociale la plus farouche, embellie et voilée par l'art le plus achevé de l'illusion, la tragédie. De quel prix n'est pas le jugement que de tels hommes ont porté sur la vie ? Ils fixent les moments sublimes et en .gardent l'image, comme revêtue d'éternité, dans des formes d'esprit elles-mêmes éternelles. Ils déterminent les valeurs.
Car cette distinction, aujourd'hui courante, entre les jugements d'existence et les jugements de valeur, Nietzsche l'a découverte à nouveau. Elle gisait obscurcie sous l'amoncellement des connaissances au xixc siècle. Jamais époque n'avait été plus obsédée de faits. Dans cette frénésie d'analyser comment ils vivaient, les hommes s'effrayaient de la vie et ils l'oubliaient. Il y a donc un moment où le savoir est fatal, et il y a des vérités stériles. Qui les départagera d'avec le savoir nécessaire? Le philosophe seul. Il sait que la connaissance doit servir la vie. S'il faut à la vie des illusions pour l'aider, il choisira l'illusion. Or comment douter que l'éclat jeté par leur art sur la détresse de leur existence n'ait aidé puissamment les Grecs? Et nous, dans quelle laideur, dans quel deuil, d.'i ns quelles bagarres ne vivons-nous pas (*) ? Pourtant,
(«) Philosophenbuch, $ 1. (W., X. 10.)
(*) Dan Verhâltniss der schopenhauerischen Philosophie zu einer deulschen
Kultur. {W., IX, 443.)
nous nous y résignons avec bassesse, et nous laissons seul dans le silence le génie qui nous a apporté l'illusion salutaire dans l'image de l'héroïsme. Quand la tragédie vit au milieu de nous, ne surgira-t-il donc pas un philosophe comme au temps des Grecs ? Nietzsche laisse deviner que peut-être il vit parmi nous comme un mystérieux pèlerin.
Peut-être s'impose-t-il comme tâche unique de se rendre inutile et de désigner aux foules le génie consolateur et artiste qu elles ont méconnu. Jamais philosophe ne céda le pas à un artiste avec ce pathétique. Jamais palme ne fut tendue avec un plus souverain orgueil que par Nietzsche à Richard Wagner dans cet ouvrage inachevé. Mais à Pâques 1873, il le lut un soir à Cosima Wagner.
On s'explique la surprenante joie qui ne le quitta pas dans cet automne de 1872. Le 28 septembre, brûlant l'étape de Zurich, il arriva à Weesen. Il vit Coire, transfiguré par le soleil d'automne. Les ravins où mugit la Rabiusa,la grandeur de la Via mala éveillèrent en lui pour la première fois le rapprochement : « Voici mon paysage à moi (*). » Ces souffles rudes et purs, ces collines rocheuses, dominées de cimes neigeuses, lui faisaient un cœur jovial et fort, une pensée audacieuse et grande.
Il pousse jusqu'à Bergame, pour étudier, le Cicérone de Burckhardt à la main, les tableaux de Moretto, Vénitien charmant dans la mélancolie de ses teintes gris perle. Le voyage lui laissa un mauvais souvenir : il ne supportait plus le climat mou et chaud des vallées. Il revint donc au Spliigen et ne voulut plus le quitter. Ce paysage de l'Engadine, qui lui était neuf, symbolisait à ses yeux sa propre exaltation silencieuse. Toutes choses lui tournaient à bien dans cette solitude pensante. Tous
(*) Corr., V, 253, 255.
les messages du dehors lui arrivaient comme ruisselants de douceur : schwere Tropfen, eine Art Honigregen ('). Ses amis, qui le savaient attaqué, multipliaient les attentions. Il vivait des encouragements qui lui étaient venus de Hugo de Senger, le chef d'orchestre de Genève, son nouvel ami des journées de Munich (2). Il gardait, étroitement groupés autour de lui pour la lutte, les vieux amis, Gersdorff, Overbeck, Erwin Ronde. Il ressemblait déjà au grand Solitaire qu'il décrira un jour et qui sent venir à lui des disciples. Mais il ne se démasquait pas. Il prenait des notes pour continuer les conférences Ueber die Zukunfl unserer Bildungsanstalten. Il jetait sur le papier une ébauche : Das Verhâltniss der Schopenhauerischen Philosophie zu einer deutschen Cullur. Il décrivait le penseur fuyant le tumulte de cette triple barbarie : les « gens cultivés », les philistins, et la race brutale des hommes d'affaires. Il se réfugiait dans le désert pour y entendre « loutes les voix qui montaient à lui des profondeurs de la nature ou descendaient vers lui des étoiles ». Dans ces entretiens avec les problèmes éternels, il voyait s'évanouir les hommes « comme des ombres platoniciennes devant sa caverne » (3). Mais se demandant comment on reconnaîtrait l'humanité future, il proposa cette pierre de touche: Schopenhauer.
Voilà le philosophe: — A présent, cherchez la civilisation qui lui correspondrait. Et, si vous pouvez deviner quelle sorte de civilisation serait en harmonie avec un tel philosophe, vous aurez dans ce pressentiment énoncé la sentence sur vous et sur toute votre culture (*).
Wagner seul résistait à l'épreuve. Alors Nietzsche redescendait dans les bas-fonds, et ne se doutait même pas de la superbe offensante qu'il y avait à prétendre, avec
(») Corr., V, 235. — (•) Corr., III, 374 sq. — (s) Corr., [, 221. — (*) W., IX, 444.
Je seul critère d'une croyance philosophique, décréter la vie ou l'anéantissement des civilisations.
Wagner, qu'il attendait à Bâle cet automne, n'y put venir. Ils se revirent à Strasbourg, du 22 au 25 novembre 1872. La tétralogie s'achevait. Wagner commençait sa grande récolte de chanteurs pour son théâtre. De ville en ville, il allait en personne les entendre, jugeait de leurs voix, leur décrivait la discipline vocale et mimique de l'art nouveau. Il avait fait le tour des villes de l'Allemagne du sud : Wùrzbourg, Francfort, Darmstadt, Mannheim; et il allait repartir pour Karlsruhe, Mayence et Wiesbaden. Cosima l'accompagnait. Ils s'inquiétaient tous deux de la bourrasque qui s'abattait sur leurs deux jeunes amis, Nietzsche et Erwin Rohde. Déjà Nietzsche à Bâle n'avait plus d'étudiants. La corporation des hellénistes mettait à l'index le forgeron d'audacieuses hypothèses sur la tragédie. Qu'allait devenir Rohde, qui, en octobre 1872, s'était compromis en publiant son pamphlet contre Wilamowitz-Moellendorff ? Il se préparait à demeurer professeur à Kiel pour la vie (*). Cosima lui écrivait son angoisse du danger, qu'elle pressentait, et sa reconnaissance de son beau courage. Mais le danger trempait leur opiniâtreté. Nietzsche s'offrait à être l'orateur ambulant de la cause wagnérienne. Jamais l'entente ne parut mieux consolidée qu'après ces belles promenades de Strasbourg. « Aucun malentendu, écrivait Cosima, ne pourra désormais se produire (â). » C'est donc qu'il y en avait déjà eu, dont la trace est effacée.
Ces nuages dissipés, il s'en reformait de nouveaux. Nietzsche envoyait à Cosima, pour Noël, Cinq préfaces, destinés à des livres non écrits : toutes ses méditations
(') Causius, Erwin Rohde, p. 61 sq.
(■) E. Fobrsthr, Biogr., II, 213; Wagner und Nietzsche, p. 137.
A RI ANE-GOSIMA
entre Lugano et le Spliigen(1). Sa dédicace était rédigée avec un respect tendre, mais « d'une humeur joviale » (vergnùgten Sinnes). Dans la joie de créer, Nietzsche avait de ces moments de pur oubli, où toute douleur s'éteignait. Mais comment Cosima aurait-elle cru alors à la langueur où il prétendait se traîner depuis les adieux de Tribschen? Et puis était-il si malaisé pour Nietzsche de passer à Bayreuth après Noël en revenant de Naumbourg ? Nietzsche ne l avait pas fait. Cosima tarda des semaines à le remercier de l'envoi de ses Cinq préfaces. Quand elle répondit, ce fut avec cordialité, mais sans être dupe. Elle ne comprenait rien, lui écrivait-elle, à son « humeur joviale ». Sans doute l'avait-elle supposé plus endolori (*). Ils en étaient donc à se fuir et à se taire. A Bayreuth on n'avait pas cru Nietzsche sur parole quand il s'excusait sur sa fatigue; et Nietzsche ne pouvait croire Cosima, dans les semaines qui suivirent, quand elle alléguait le désarroi causé par son voyage à Berlin et à Hambourg (3).
Cette susceptibilité attestait au fond que la confiance ancienne n'était plus Pourtant Nietzsche se croyait fidèle à Wagner dans tout ce qu'il projetait de grand. N'avaitil pas essayé de fonder à Bâle un Wagner-Verein ? N'avait-il pas tancé vertement, dans le Musikalisches- Musikblatt, un journaliste, Alfred Dove, et un aliéniste de Munich, Puschmann, qui avait cru spirituel de classer l'art wagnérien parmi les cas classiques du délire des grandeurs (*)? Après ces services rendus à la cause, Nietzsche ne pouvait-il se réserver quelque liberté ? Wagner, qui n'était exempt ni d'irascibilité ni de pédan-
(') Ce sont les morceaux qu'on trouve aujourd'hui au L. IX, pp. 137-143, 144-176, 273-284, 42tM;sO, 4H9 118.
(*) Corr., I, 236 — E. Foerster, Wagner und Nietzsche. 138, 149. (3) Corr., 1, 23%; II, 390. — Glasbkapp, Leben R. Wagners, V, 5r>. (*) V. l'article dans E. Foerster, liiogr., II, 209.
tisme, ne l'a-t-il pas tyrannisé souvent? Chez Nietzsche, en revanche, la sensibilité n'était-elle pas trop vibrante et l'opiniâtreté didactique trop tenace? Deux « maîtres d'école » saxons se trouvaient aux prises : Chacun, dans sa pensée artiste, idéalisait son entêtement. Nietzsche, moins robuste, en venait ainsi « pour des raisons presque sanitaires à s'abstenir d'un contact trop fréquent » (1). 11 l'a avoué depuis. Mais comment Wagner n'eût-il pas deviné quelque chose de ce dégrisement, si douloureux après l'ivresse que Nietzsche avait eue jadis d' « approcher le génie » ?
Ce ne fut pas la fin. Si parfois Nietzsche a su se rendre c ompte de sa nervosité, il a oublié toujours d'accuser son orgueil. Soulagé quand les soupçons de Wagner se dissipaient, il préparait par de nouvelles gaucheries des malentendus nouveaux. Erwin Kohde, durant cette tournée que fit Wagner à Hambourg, du 18 au 25 janvier 1873 et qui fut triomphale, avait mis toute sa diplomatie à atténuer des froissements tout de surface. Les deux amis acceptèrent ensemble une invitation à Bayreuth pour Pâques. Ce fut en réalité une de ces entrevues qui laissaient à Nietzsche une émotion mélangée d'exaltation et de tristesse.
Il y arriva tout rempli des études nouvelles de chimie, de mécanique, de biologie, qu'il avait faites pour achever son livre sur les Philosophes grecs de l'âge tragique. Il apportait ce fragment éloquent, aujourd'hui connu, qu'il lut à Cosima (s). Peut-on conjecturer ce que furent ces conversations de Bayreuth, si décisives?
(1) Vorr., I, 236.
(2) W. , X, p. 5-92. — Corr., II, 399. — Glasenapp, Leben H. Wagners, V, 63 sq.
— Nietzsche eut le tort d'apporter aussi sa Monodie à deux, Wagner se \ prêta de bonne grâce, mais sans joie, à exécuter à quatre mains sur le piano, avec Nietzsche, cette musique.
ANDLER. — II
ARIANE-COSIMA
Un livre passionnait alors le public allemand : Der a lté und der neue Glaube, de David Strauss. Son ambition égalait celle de l'œuvre wagnérienne, et il était risible parla. Une transformation religieuse, annonçait-il, avait suivi l'ébranlement militaire des dernières années : le Kulturkampf. Que serait l'humanité allemande, si, comme il était probable, elle cessait d'être chrétienne? Cette entrée en matière à elle seule froissait Gosima, si fervente dans son christianisme. Elle y discernait une menace pour l'art. Dès janvier, elle avait écrit à son neveu Glemens Brockhaus, ses appréhensions :
Jamais, je crois, le lien de la religion ne fut si indispensable. Et si elle manque, où donc l'art trouvera-t-il un sol pour y croître (l)?
Il semblait à Strauss que dans la pensée humaine l'ère religieuse serait relayée par une ère de pure science qui, cependant, ferait à l'art sa place. L'assurance de Fauteur croissait à mesure qu'il avançait. Il parlait des grands musiciens, glorifiait Mozart, et de Beethoven osait dire : « Les Muses l'accompagnent un bout de chemin, puis il les perd de vue(8). » Quels étaient ces « faux admirateurs » qui faisaient l'éloge du maître qu'on peut le moins proposer pour modèle ? On le devinait, à lire ce qui était dit de cette IXe Symphonie, par laquelle Wagner, l'année d'avant, avait inauguré ses expériences à liayreuth :
La IXe Symphonie est, à bon droit, la favorite d'un goût public, qui, en art, en musique surtout, tient le baroque pour génial, l'informe pour sublime (3).
(') Glasbhapp, Leben Wagners, V, 74.
(*) Straoss, Der alte u. der neue Glaube, 1873, p. 361.
(3) Ibid., p 365.
Gomment ne pas voir de blessantes attaques contre l'art wagnérien dans ces* appréciations sur Beethoven? Et si le nom de Wagner n'était pas prononcé, ne pouvait-on pas le lire entre les lignes d'une conclusion qui prenait possession de l'avenir au nom de la science seule, et par des à peu près douteux, en excluait toute autre tentative (*)?
Les événements semblaient donner raison à l'insolente prédiction. Sur treize cents actions de patronage, à 300 thalers l'une, qu'il fallait pour construire Bayreuth, deux cents à peine avaient trouvé des souscripteurs. Sur 1.500.000 francs nécessaires, on en avait 225.000. Mais les éditions du livre de Strauss s'enlevaient (s). Les deux faits témoignaient de la même inculture. Nietzsche fut touché de la tristesse qui régnait à Bayreuth. Il se souvint des conversations de Strasbourg, où déjà le livre de Strauss") été mentionné (3). Il avait projeté alors un écrit : Bagreuthische Horizontbetrachlungen. Il s'était fait une liste des adversaires à attaquer : les universités, les philologues, les écoles littéraires, les savants, et de ce nombre David Strauss (4). Puis, il avait abandonné ce projet. Maintenant, il lui apparaissait qu'il devait ajourner plutôt le livre sur les Philosophes grecs de l'âge tragique.
Nietzsche prit cette résolution, par amitié. Il en
. (*) Strauss prétend aussi être un charron (Wagner), qui sait construire pour les routes nouvelles. « Dass der Wagen, dem sich meine werten Léser mit mir haben auvertrauen mûssen, allen Anforderungen entsprâche, will ich gleichfalls nicht behaupten. Dennoch ziehen unsere wahrheitsgetreuen Berichte immer mehrere Nachfolger auf die neue Strasse. » Ibid., p. 375. — Nietzsche a très bien saisi l'allusion et plaisantera Strauss de son « chariot attelé d'une autruche » {Straussenwagen). Voir : W., I, 242. (•) Six éditions de 1872 à 1873.
(■) Projet de préface aux Unzeitgemaessen, IV., X, 512 : « Straussen hielt ich eigentlich fur mich zu gering : bekaempfen mochte ich ihn nicht. Ein paar Worte Wagners in Strassburg. »
souffrit, mais il n'hésita pas. Ii ne faut pas oublier qu'il partageait certaines convictions de Strauss. Comme lui, il pensait que les temps du christianisme étaient révolus. « Le christianisme sera bientôt mûr pour l'histoire critique, c'est-à-dire pour la dissection », dira-t-il à quelques mois de là^), et il le pensait déjà. Wagner aussi le pensait ; mais le penserait-il toujours, ayant Cosima contre lui(2) ?
Et, comme Strauss, Nietzsche était transformiste et évolutionniste. Il ne l'était ni à la façon que lui reprochait Wilamowitz, ni à la façon de Strauss. Il ne divinisait ni les lois brutales de la sélection naturelle, ni les lois de la formation des mondes (3). Mais il y croyait; et notait dans ses carnets :
Effroyable logique du darwinisme, que d'ailleurs je tiens pour vrai. Or, toute notre vénération s'attache à des qualités que nous croyons éternelles : morales, artistiques, religieuses (*).
Dans l'ordre des phénomènes, il ne croyait pas qu on pût éviter cette logique de la causalité et de l'évolution. Il osa le dire; et de tous les désaccords avec Cosima Wagner, c'avait toujours été le plus profond. Nietzsche nous en fait le récit, plus tard, sous la forme chiffrée de son « allégorie » (5). Ariane, c'est comme toujours Cosima: Thésée, cette fois, c'est Wagner; mais par Naxos, il faut sans doute entendre Tribschen :
Bavardant ainsi, je m'abandonnais sans frein à mon instinct didactique : Heureux d'avoir quelqu'un qui supportât de m'entendre.
(«) Die Philosophie in Beriràngmss, § 38 (automne 1S73), W., X, 290.
(") Ce conflit apparaissait très bien aux amis. V. une lettre de Malwida
de Meysenbug à Nietzsche. — Corr., 1TI, 401.
(») Ùie Philosophie in Ref/rvngniss, § 50 (W., X, 300). (*) Der lelzle Philosopha $ 121 ( W. , X, 159). (.») V. plus haut : Le Fragment d'Empédocle.
Mais h cet endroit précisément, Ariane n'y tint plus. Cette histoire, en effet, se passa lors de mon premier séjour à Naxos... « Tout cela, s'écria-t-elle épouvantée, c'est du positivisme 1 de la philosophie à coup de groin I un informe mélange, un fumier d'idées, pris dans cent philosophies 1 Où comptez-vous en venir ?» — et ce disant, elle jouait impatiemment de ce fil fameux qui jadis avait guidé son Thésée à travers son labyrinthe. — Il parut ainsi qu'Ariane, en fait de culture philosophique, retardait de deux mille années (M.
Etrange et douloureux litige intérieur. Il fallait combattre David Strauss, puisqu'il était l'ennemi du wagnérisme. Et Nietzsche ne pouvait le combattre qu'en froissant les croyances de la femme qu'il vénérait le plus, mais qui, philosophiquement, désormais, avait sa mésestime. Elle ne comprenait pas que « la tâche immense de l'artiste » commençait après la besogne achevée de la critique historique et de la science évolutionniste. Elle attachait à des croyances anciennes la destinée de l'art wagnéricn. Une invisible lutte s'engageait entre Nietzsche et elle, dont l'enjeu était Wagner ; comme une lutte s'était engagée entre Nietzsche et Wagner, dont l'enjeu était Cosima. Dans cette bataille, quelle qu'en fût l'issue, il n'y avait que douleur. Voilà les causes de la mélancolie durable, avec laquelle Nietzsche revint de Bayreuth^j. Mais il fallait vaincre ; et il eut l'illusion qu'il sauvait l'art wagnérien. Il se réfugia donc dans la « fureur sacrée » ; et contre Strauss, qui reprochait au wagnérisme d'être la mode du jour, il écrivit la première Considération intempestive, par désespoir.
(*) Fragments posthumes de 1882-1888, g 599 ( W., XIII, 280). (') Corr., II, 406.