‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 54 sur 99 · DARWIN · texte numérisé non relu

DARWIN

Qui donc fallait-il suivre? La science qui prolongeait ses prévisions jusqu'au plus lointain avenir ou l'art qui dressait devant nous l'image de l'humanité future ?

La première philosophie de Nietzsche affirme la primauté de l'art. Ce ne pouvait être pourtant sa seule philosophie. N'est-ce pas assurer la sélection d'un génie artiste plus compréhensif que d'exiger de lui une sensibilité imprégnée de toute la réflexion et de toute la science aujourd'hui accessibles? Wagner était l'exemple éminent de ce génie réfléchi. Mais, bien entendu, il fallait orienter la science vers cette besogne de vie qu'elle oublie. Il fallait combattre Wagner, pour élargir rationnellement le wagnérisme, et il fallait combattre, au nom de la vie, l'œuvre desséchée de nos savants, pour la rendre utilisable à l'art. Voilà pourquoi la lecture d'un traité sur les Comètes peut préparer les satires de Nietzsche contre l'histoire et contre la philologie du temps présent. Et voilà encore comment Nietzsche ne fut jamais si fidèle à la tradition wagnérienne que le jour où il voulut y faire entrer de force un nouveau rationalisme évolutionniste.

Si violente que fut l'impression laissée dans son esprit par l'ouvrage, scandaleux alors, de Zoellner, Nietzsche en aurait été moins frappé, si ce livre n'avait précisé en lui des idées qui déjà lui étaient familières; et ces idées étaient darwiniennes. Darwin avait complété son livre sur l'Origine des espèces par un traité sur La Descendance de l'Homme ; et il avait cru montrer que la moralité humaine s'explique par la loi de sélection naturelle. Zoellner à son tour avait cru compléter l'hypothèse darwinienne. Il n'at-

tribuait pas seulement la victoire aux tendances les plus fortes, mais il croyait démontrer que les tendances les plus fortes, ce sont celles qui nous procurent le minimum de douleur. Il s'expliquait ainsi que l'intelligence dût l'emporter sur l'instinct obscur. De tous les aperçus de Zoellner, il n y en a aucun qui fût davantage de nature à toucher Nietzsche, et son intellectualisme sera chose décidée, le jour où l'intelligence lui apparaîtra comme une force qui assure la survie.

Il n'est que temps à présent de se souvenir que cette conclusion était déjà celle de Darwin. On ne sait pas ce que Nietzsche en a lu. On peut prouver que les idées darwiniennes l'ont atteint par la Geschichte des Mater ialismus de Lange, dès 1868 (*); et ce n'est peut-être pas en vain qu'il a eu dans sa bibliothèque le livre d'Oscar Schmidt, Descendenzlehre und Darivinismus (1873) et celui de Naegeli, Entstehung und Begriff der naturhistorischen Art (1865) (8). Dans les graves querelles soulevées par le darwinisme, ce n'est pas l'acquis biologique de Darwin qu'il estimait le plus, mais son acquis moral. Décrire « la généalogie de la morale », ce sera le problème de sa vie, pour arriver à ouvrir les perspectives de la moralité future. Il est donc improbable qu'il ait ignoré la Descendance de l'Homme, où Darwin essayait une telle généalogie.

Nietzsche, quand il s'attaqua à la tentative de Darwin, fit comme toujours : il tacha de combler les lacunes du darwinisme. C'était une faible théorie de l'intelligence que celle de Darwin. Il était aisé de dire que « la différence entre l'esprit de l'homme et l'esprit des animaux n'était que de degré et non d'espèce » (3), et que « Yimi-

(' ) Cuir., I 97.

(*) E. Forrstbk, Hiogr., II, 522.

(3) Darwir, Descendance de l'Homme, trad. franç., p. 136.

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