DARWIN
talion des engins inventés par les plus sagaces, la pratique habituelle d'un art, fortifient l'intelligence »('). On ne voyait pas ce qu'il fallait « imiter» ou « habituellement pratiquer ». Et qu'une tribu plus intelligente l'emportât sur une tribu moins bien douée, on n'en disconvenait pas ; mais on n'apercevait pas l'essence constitutive de cette intelligence, dont les degrés amenaient la survie.
Pareille obscurité enveloppait la notion de sympathie. Darwin trouvait en elle l'explication des instincts sociaux. Il ne croyait pas que ces instincts pussent se réduire à un égoïsme affiné. Les explications anciennes, proposées par Adam Smith pu Bain, faisaient dériver la sympathie d'un vif souvenir que nous ont laissé d'anciens états de douleur ou déplaisir. Comme le tragique grec, ces auteurs concevaient la pitié envers une personne qui souffre comme le réveil en nous d'une souffrance pareille, dont la pensée encore est cuisante. Darwin ne se satisfait pas d'une aussi simple théorie ; et il sait bien qu'une personne qui nous est chère excite plus notre sympathie qu'une autre, si elle souffre (2). Pour lui, la sympathie, l'amour, toutes les formes de tendresse sont des faits à part, dont la conscience ne dit pas l'origine, et nous ne savons s'ils remontent à une époque très reculée ou s'ils surgissent d'abord dans la conscience particulière (3). C'est où Nietzsche éprouvera que le schopenhauérisme était à la fois moins naïf au sujet des mobiles de la vertu vulgaire, et qu'il savait éclairer la vertu supérieure jusqu'à des profondeurs où n'atteignait aucune science.
Mais, ces instincts sociaux donnés, Darwin croit qu'il suffit de les combiner avec l'intelligence pour qu'il en résulte avec nécessité la moralité humaine. Dès qu'il y a une intelligence, n'est-elle pas remplie par l'image de
(«) Ibid., p. 140. — (2) Ibid., p. 113. — (») Ibid., p. 116.
nos actions passées et par les motifs qui nous ont poussés à agir? Qu'un de nos instincts soit un jour resté insatisfait, ce souvenir monte à la conscience. Nous sentons qu'une tendance obscurément persistante a été refoulée par une autre. Il n'en faut pas plus pour expliquer le regret, sentiment vif d'avoir perdu des satisfactions que nous nous rappelons inhérentes à cet instinct évincé (').
Les vivants intelligents et groupés par l'instinct social en sont-ils à posséder déjà un langage, aussitôt une nouvelle comparaison se fait. L'homme aura présents à l'esprit, non seulement ses actes, mais l'opinion de ses semblables sur ses actes. Le plaisir qu'il a de vivre en société le rend influençable à cette opinion sociale. Il s'aperçoit que de certaines qualités sont estimées seules. Et l'analyste peut se convaincre que ce sont toujours les vertus indispensables à des hommes encore grossiers pour s'associer en tribus. Instinctivement, aujourd'hui encore, nous honorons l'homme brave plus que l'homme bon, même si ce dernier est plus utile ; et nous mésestimons la prudence, parce qu'il est bon qu'un homme soit prêt cà se sacrifier pour la collectivité (»).
Rien n'a frappé Nietzsche autant que la théorie de la lutte intérieure des instincts pour la vie, d'où sort, par sélection, la moralité supérieure. Selon Darwin, peut-être, à l'occasion, ne résisterons-nous pas à apaiser notre faim avec le bien étranger, à satisfaire une vengeance, à éviter un danger aux dépens d'autrui. Mais le temps pas>e. Les instincts de sympathie reprennent le dessus. L'image pourtant de ces satisfactions égoïstes d'autrefois n'est pas effacée. Cet instinct robuste de bienveillance qui se compare aux actes accomplis comprend qu'il a été sacrifié.
(*) Ibid., pp. 104, 105.
(2) Ibid., p. 127.
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Et de là ce sentiment auquel tous les animaux sont sujets, dès qu'ils ont refusé d'obéir à un instinct, mais qui chez l'homme social s'appelle le remords (*).
A l'avenir, le souvenir de ce remords sera à son tour déterminant. Il luttera contre la velléité même du méfait. Cette reviviscence, dans le souvenir, des joies que nous avons eues à suivre nos instincts sociaux ou des remords qu'il en a coûté de les enfreindre, voilà toute la conscience. C'est cette levée de sentiments, jointe à l'instinct durable de sympathie, qui nous donne assez d'empire sur nos passions pour qu'elles cèdent sans lutte. Et cette pression impérieuse, dont la force seule est en question, quelles que soient les velléités refoulées par elle, voilà ce qu'on appelle du vieux nom de devoir. 11 n'est fait que d'une habitude acquise ou héréditaire d'obéir à des instincts si persistants qu'ils sont victorieux sans effort. Mais l'accomplissement en a une particulière noblesse, quand il est redevenu instinctif par habitude, et que la conscience même n'y est plus nécessaire. Nietzschegardera plus d'un trait de cette théorie du devoir, défini comme le souvenir d'une impulsion dont on ne sait plus tous les motifs (2).
Mais la moralité supérieure peut-elle être instinctive et réflexe? Elle est artiste plutôt, c'est-à-dire éminemment consciente et certaine de son propre caractère illusoire. Pour l'expliquer, Darwin ne suffit plus. L'œuvre personnelle de Nietzsche commence, quand la théorie de la sélection naturelle l'abandonne.
(») Jbid., p. 121.
(*) V. notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme esthétique, au chapitre sur P Illusion de la morale.
LE NÉO-LAMARCKISME DE RUETIMEYER
Au demeurant, Nietzsche n'était pas darwinien en biologie; et la lutte pour l'existence, qu'il ne niait pas, lui paraissait secondaire au regard des faits plus fondamentaux sans lesquels elle ne serait pas elle-même possible. Comment a-t-il osé se prononcer ? Ce n'a pas été sans prendre conseil ; et il faut dire ici ce qu'il doit à celui qui était son guide le plus écouté, son collègue de l'Université, Rutimeyer.
Pour les promenades du samedi soir, où quelques professeurs bâlois se groupaient, Rutimeyer assez régulièrement se joignait à ses collègues. Ç'a été un homme éminent et modeste, à la façon suisse. Il n'était pas alors arrivé à la notoriété européenne. Aujourd'hui, ses travaux « le signalent à tous les spécialistes de la paléontologie. L'évolution du squelette des cervidés, des équidés, des bovidés, n'avait jamais été connue avant lui avec autant de précision. Rutimeyer fut un esprit philosophique en un temps où le talent de généraliser était submergé sous la surabondance de la recherche parcellaire. Un petit nombre de savants essayaient de remettre en mouvement le travail de reconstruction hypothétique et doctrinal. Ils attiraient à eux toute la haine et toute l'admiration. Charles Darwin et Carl-Ernst von Baer étaient les principaux. Rutimeyer ne se sentait pas trop loin d'eux. Tous deux, cependant, étaient ses anciens. Darwin, qu'il savait critiquer avec clairvoyance, l'éclipsait dans la gloire. Et il vénérait C.-E. von Baer comme un maître. Entre les deux, sa modestie contribuait à lui faire une situation effacée. Son goût des grandes hypothèses explicatives,
RUETIMEYER
appuyées sur une documentation étendue et rigoureusement analysée, se satisfaisait par des communications à la Société des naturalistes suisses [Verhandlungen der Schweizerischen naturforschenden Gesellschaft). Son éloquence académique, sobre, était soutenue par une émotion mesurée et vivante. Nietzsche avait coutume de lire ces écrits de circonstance. 11 les recommandait à ses amis. Il en gardait quelques-uns dans sa bibliothèque (*). Quand même il ne les ouvrait pas tous, de fréquentes conversations ont du éclairer Nietzsche sur les idées générales de son collègue, durant les heures qu'ils passaient aux auberges de Grenzach ou de quelque autre village badois, où ne manquaient jamais d'aboutir leurs promenades. La santé de Nietzsche l'empêcha, vers 1876, de se joindre à ces agapes de professeurs. Overbeck alors lui apportait le résultat des discussions communes.
Ainsi, quoique souffrant, Nietzsche n'était pas exclu de la vie intellectuelle d'un groupe qui lui était devenu cher. Il en a dit sa reconnaissance depuis : « La grande célébrité de Haeckel empêche-t-elle que Rutiineyer ne mérite une célébrité bien plus grande (2) ? » Pour dépasser la médiocrité allemande de son temps, Nietzsche croyait bon de « se faire, pour un temps, un esprit helvétique ». Il y a des plantes alpestres de l'esprit, et c'est en Suisse qu'on les découvre. Voltaire et Gœthe, Gibbon et Byron, avaient senti, en Suisse, le stimulant de ce haut esprit. Rûtimeyer était de ceux qui donnaient à Nietzsche le sens des hauteurs intellectuelles.
(') Sa bibliothèque contient de Riïtimeyer : Die Verànderungen der Thierwelt in der Schweiz seil Anwesenheit der Menschen (1875). Nietzsche recommande à Gersdorf de lire Vom Meer bis nach den Alpen (1854) et Die Bevôlkerung der Alpen (1864). Tous ces travaux sont réunis dans les Gesammellc klemere Schriften. Bâle, 2 vol. in-8, 1898.
(2) Frœhliche Wissenschaft, posth., g 423 (XII, 199). — C.-A. Bernoulli, Franz Overbeck und Friedrich Nietzsche, I, 279; II, 468.