‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 56 sur 99 · É T L D E S S G I E N T T F I QUES · texte numérisé non relu

É T L D E S S G I E N T T F I QUES

Pour reconstituer les emprunts de Nietzsche, nous ne pourrons procéder par des analyses de textes, qui feraient saisir un apport littéral. Mais la pensée néo-lamar-r ckienne, si éclairée et alors si rare, du paléontologiste bâlois, filtre, très reconnaissable, dans la biologie que Nietzsche transpose en vérité sociale et psychologique (*). Toutes -les formes de l'existence matérielle ont cela de commun que tout s'y réduit à des déplacements moléculaires. La matière se transforme sous des influences extérieures. Elle se détruit, mais se reconstruit aussi, moléculairement. Les organismes ne sont pas soustraits à cette action ambiante de l'air et de l'eau. Ils lui doivent aussi leur aspect de tous les instants. La vie est tout entière changement de structure rapide et continu. C'est le ralentissement de cette transformation que nous appelons mort (2). Mais il y a des degrés infinis de la vie. Peut-être donc les mouvements moléculaires, imperceptibles pour nous, de la matière inorganique, ne sont-ils pas d'un autre ordre que ceux qui nous sont visibles dans les organismes. Au sommet de cette échelle vitale qui plonge jusque dans les manifestations latentes de la matière réputée morte, il n'est pas improbable que la vie de l'esprit, elle aussi, soit encore biologique. Et toute pensée n'est-elle pas liée à la veille et à l'activité du cerveau ? Nietzsche, quand il aura abandonné l'esprit schopenhauérien, tiendra pour certain, à son tour, que toute pensée correspond à un aspect de la vie physiologique. Mais Rutimeyer croit constater, de plus, qu'aucune molé-

(*) Nous puiserons dans les Gesammelte kleine Schriften de Rutimeyer. mais surtout dans les articles intitulés : Ueber Form und Geschichte des Wirbeltierskelets (1856); die Grenzen der Tierwelt (1867); — der Fortschritt in den organischen Geschoepfen (1876). En utilisant ce dernier article nous anticipons quelque peu sur le développement ultérieur de Nietzsche. C'est pour n'avoir pas à revenir sur ce qu'il doit à Rutimeyer.

(*) Rutimeyer, Grenzen der Tierwelt. (Kl. Schriften, I, 231.)

RUETIMEYER

cule vivante ne se perd. Aucune ne retombe à une existence plus basse que l'existence organique. Un vivant qui se dissout , reste vivant dans chacun de ses éléments composants. Nous ne redevenons pas poussière, nous redevenons vermine. Si horrible que soit le sépulcre, des précautions infinies sont prises pour empêcher la rechute totale aux derniers échelons de la matière morte. Ce qui traverse la création, c'est un irrésistible élan vital qui essaie de gravir des cimes de plus en plus élevées de l'organisation (*). Nietzsche se souviendra de cette définition quand il décrira la vie comme « un effort pour se dépasser » .

Une fois cette définition posée, il est sûr que la doctrine de Rûtimeyer sera lamarckienne, et, avec elle, la doctrine de Nietzsche qui en dérive. Elle envisage la genèse de la vie comme une organisation croissante du monde inorganique, et la variation des espèces comme une adaptation fonctionnelle, incessamment parachevée, des formes de vie déjà organisées. La lutte n'existe pas tant entre ces formes vivantes qu'entre la vie et le monde mort où elle s'incruste, et contre lequel elle se débat. Cela ne veut pas dire que Rûtimeyer ait été ingrat envers Darwin. Mais il faisait dans l'effort darwinien deux parts : 1° celle de l'observation ingénieuse et exacte; 2° celle des inférences spéculatives que Darwin tirait de ses observations. Et, dans ce travail, l'originalité, la force, la méthode de la pensée lui paraissaient plus imposantes que la qualité des conclusions (s). Rûtimeyer reprenait, avec la méthode de Darwin, des inférences lamarckiennes. C'est que le vrai esprit scientifique est lui-même d'ordre lamarckien. Les questions que pose cet esprit sont

(*) lbid., I, 2i7.

(*) Rûtimbter, Charles Darwin. (II, p. 380.)

l'expression la plus pure d'une énergie qui s'oriente dans le monde. La vie n'est pas autre chose qu'un'e telle énergie cherchant sa voie. Mais Rutimeyer ajoutait : « Nos relations à la nature extérieure sont de telle sorte, que les plus subtiles données de nos sens ne se trouvent exactes que dans la mesure où l'esprit qui les dirige envisage son objet avec bonne foi, sans vanité et sans avarice, non avec l'intention de désirer, mais avec celle de chercher (*). » Nietzsche, après 1876, aura cet esprit docile aux faits et cette préoccupation pure de la vérité modestement acquise.

Au terme, l'adaptation de l'énergie vitale, pour Rutimeyer, se manifestait par une relation entre la structure des êtres vivants et leur milieu. Leur structure constitue le mécanisme «par lequel ils agissent. Mais le milieu a servi de stimulant à l'énergie qui, tout en se pliant à ses résistances, a engendré cette structure. Pour chaque milieu, il y a donc une structure parfaite, à l'aide de laquelle les forces vives de l'organisme sont assurées de leur plus fort rendement. Nietzsche n'oubliera pas ce théorème. Les institutions, les coutumes, les mentalités humaines sont pour lui de telles structures engendrées par l'énergie intérieure. Il se demandera pour quels milieux de passion tropicale ou d'intellectualité froide elles sont faites. Il les jugera sur leur adaptation à leur ambiance et sur l'effort qu'elles y peuvent fournir. Pour lui-même toutefois et pour l'élite disposée à le suivre, il réclamera les conditions les plus difficiles et les plus dangereuses, pour se faire la structure morale capable de vaincre la plus forte résistance.

Le plus clair des arguments antidarwiniens de Nietzsche lui sera fourni par cet apprentissage lamarckien qu'il

(') ld., Der Fortsehritl in den organisc/ien Geschôpfen. (I, 380-381.)

fit chez Rtitimeyer. L'habitat lui parut modifier les races avec plus de rapidité et de profondeur que les luttes entre les individus. Seule la lutte de tous les organismes contre des milieux modifiés donne le tableau vrai de l'assaut prodigieux que l'élan vital livre cà la nature inorganique; et seul le changement de milieu explique la direction que cet élan a prise. Il a surgi des profondeurs marines pour conquérir la terre ferme quand les eaux se sont retirées. Mais c'est la mer qui a été le réceptacle primitif, prêt à fournir sans cesse des modèles de structure vitale aux autres milieux. Toutes les formes existantes de la vie sont issues de formes marines, et, à elle seule, la mer en garde pour elle un nombre immense (1).

Pourtant, après la multitude des formes protozoaires, cœlentérées, échinodermes, vermiculaires, arthropodes qu'elle a enfantées, la créature la plus parfaite qui ait pu s'y développer, c'est le poisson. Quelle figure plus souple imaginer, pour flotter en suspension dans un espace liquide à trois dimensions, si ce n'est ce corps aplati sur les flancs, enveloppé de courbes molles, qui se terminent en ogive à l'avant et à l'arrière, et que tiennent en équilibre des rames légères ? Une tige flexible, pointue aux deux extrémités, faite de segments osseux enchâssés entre de molles capsules de cartilage, voilà toute l'ossature du poisson. Tous ces segments osseux se prolongent en arêtes verticales, protectrices des viscères et propres à servir de points d'insertion aux muscles. Quelques-uns se continuent en appendices latéraux, pour soutenir des paires de rames. Le milieu aquatique n'a rien pu enfanter de plus parfait. Les structures pisciformes d'aujourd'hui ont été réalisées dès les périodes géologiques les plus anciennes. Mais le requin représente le summum de force,

(») Rutimeyer, Der Fortschrilt. (Kl. Scliriflen, I, 381.),

ANDLER. — II

d'agilité, d'intelligence compatible avec l'existence aquatique. Le problème pour le biologiste sera 'toujours de déterminer, pour chaque milieu, quelle pourra être la forme organique la plus vigoureuse, la plus mobile, la plus capable de vivre aux dépens de ce milieu. Ce sera ensuite de définir comment a pu se produire la migration des formes d'un milieu à l'autre, et, par elle, l'ascension même de la vie.

Si la mer est le réceptacle commun et primitif des formes vivantes, comment ont pu se dépayser des animaux hier encore aquatiques, jusqu'à se mouvoir et respirer sur l'écorce terrestre. Riïtimeyer est plus préoccupé des hiatus qui séparent les échelons de l'existence animale que sensible au mouvement continu par lequel les formes vitales pourraient les franchir. En vain se dit-il qu'il y a des poissons tropicaux capables en été de respirer par des poumons, et des animaux terrestres munis de branchies. Ni ces poissons n'acquièrent de quoi se mouvoir sur terre, ni ces amphibies n'ont de moyens de locomotion dans l'eau. La structure osseuse, et non la respiration, est décisive pour les vertébrés. Le seul vertébré aquatique est le poisson; et nulle part on n'a assisté à Y « atterrissement » du poisson. Aucun reptile et aucun batracien ne descend de lui. Le vertébré terrestre est pour nous comme né d'une création nouvelle (wie neugeboren)^), jusqu'à ce que nous découvrions des formes intermédiaires qui nous manquent. Peut-être n'est-il sorti vraiment des eaux que des animaux invertébrés. Les vers eux-mêmes et les crustacés demeurent presque tous aquatiques. Chez les insectes seuls nous saisissons sur le vif une métamorphose qui fait sortir une bête ailée d'une larve vermiculaire analogue aux vers aquatiques. La

') Rùtimeybr, Der Forlschritt, Ibid., p. 385.

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