‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 57 sur 99 · RUE T I M E Y E II · texte numérisé non relu

RUE T I M E Y E II

difficulté est de savoir si ce changement et cette intensification de l'effort tiennent au changement de l'habitat. Il est sûr que l'immutabilité du milieu laisse aussi la vie immuable. Les profondeurs marines, mieux explorées, nous livrent vivantes tous les jours des créatures que la paléontologie déclarait éteintes. Mais la nature des énergies par lesquelles la vie se différencie des états inorganiques, Rutimeyer la dit mystérieuse à partir du moment où cette vie se manifeste par la contractilité et par la réaction aux excitations externes.

Ce qui apparaît le mieux, par delà ce grand abîme où surgissent les vertébrés terrestres, c'est un système de relations étroites et subtiles entre les animaux et leur nourriture. Dès que le vertébré foule la terre et grandit à la lumière et dans l'atmosphère terrestre, des forces structurales qui avaient sommeillé durant toute la durée de plusieurs âges géologiques révolus, s'épanouissent avec une prodigieuse rapidité. L'énergie créatrice de ces organismes les multiplie, comme avec une infinie richesse d'imagination. Rutimeyer estime très bref « le temps qu'il a fallu pour faire surgir une foule de marsupiaux bizarres, grimpeurs, sauteurs ou munis d'ailes » Mais le trait le plus marquant de cette faune diluviale, c'est l'explosion de force assimilatrice qui pousse les exemplaires des espèces jusqu'à une taille géante. Les marsupiaux, les édentés, les ongulés atteignent tous alors des dimensions monstrueuses. Rutimeyer croit qu'il y a diminution graduelle de la taille dans un même rameau de la généalogie des espèces, à mesure qu'on s'élève vers les formes les plus récentes. Seuls les cétacés et les pachydermes à trompe lui semblent avoir atteint à l'époque actuelle leur forme géante. La paléontologie d'aujourd'hui

(!) Ku riMKYER, Der Forlschritt, Ibid., p. 394.

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n'admet pas cette loi de décroissance de la taille dans les rameaux phylétiques. Elle admet au contraire qu'il y a progression de la taille (*). Aucun problème ne sollicitera davantage la pensée de Nietzsche quand, appliquant à la race humaine les résultats de la biologie générale, il se demandera si « la voie qui a conduit du ver à l'homme » ne conduit pas aux derniers hommes, qui seront rabougris sur une terre rapetissée ; ou si elle aboutit à quelque forme de vie géante et surhumaine. Or, Nietzsche croira que, pour les hommes, les deux lois se vérifient.

Mais ce que la science moderne a confirmé davantage, c'est la loi de spécialisation des espèces, telle que Riitimeyer la définissait. Graduellement, les organes de locomotion, de préhension, de mastication se Pont différents en vue d'une fonction précise. Un luxe de défenses, de canines formidables, de cornes encombrante», de bois utiles comme armes ou comme parures ; une différenciation croissante de pattes, de grilles, de sabots obtenus par soudure, par renforcement ou par atrophie, selon l'usage auquel une adaptation Lente les a rendus propres, attestent l'effort de toutes les espèces pour avoir prise sur le réel. Dans tout ce travail qui pétrit la matière vivante, la lutte entre les vivants n'a presque point de place. Les espèces nouvelles sont la matière vivante ancienne coulée dans d'autres moules. L'histoire des créatures organiques est celle du milieu où elles se meuvent. La vie vient des profondeurs marines et se répand sur la surface vaseuse ou rocheuse que les eaux ont laissée eu

(8) V. Charles Depéret, Les transformations du monde animal, 1907, chap. xix. Les éléphants nains de la Sicile et de Malte, selon l'explication de Miss Bate, seraient des ancêtres, isolés dans ces îles par un cataclysme et • qui auraient trouvé dans cette dissociation de leur aire géologique une cause particulière de conservation ».

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